Visite

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Je reste longtemps sur la berge de la rivière. Je sens que Gaoligong arrive. Je soupire. Je n'ai vraiment plus beaucoup d'espoir, et si ça ne tenait qu'à moi, j'irais tout de suite à la bergerie. Mais il y a les autres, je ne peux pas les laisser là. Gaoligong  traverse la rivière et se plante devant moi : 

— Suis-moi, me dit-il. 

Est-ce que c’est parce que je ne suis pas fier de ma prestation au réfectoire ou parce que Gaoligong a cette autorité qui ne permet aucune remise en cause ? Quoi qu’il en soit, je le suis sans rien dire et surtout sans rien comprendre. Je lis dans sa tête qu’il veut que je joue l’interprète. Ça m’étonne. Avec leur fameuse langue universelle, peu de dialogues leur échappent.

On court au petit trot vers le nord de l’île. Je réalise que je ne dois pas être bien loin de la bergerie. Effectivement, Gaoligong me mène droit à la crique par laquelle on débarque chaque été. Un Zodiac est en train d’accoster. Au sommet de la falaise, Salween regarde les hommes mettre pied à terre. Mentalement, il explique à son jumeau :

Elle est clairement en danger. Tu lui en as parlé ?

— Qu’est-ce qu’on lui raconte ?

— La vérité. Je lui ai promis la vérité.

— T’es sûr de toi ?

— Souviens-toi de ce qu’il a dit : il faut vivre dangereusement ! ajoute Salween avec un petit sourire.

— Tu es fou ? C’est notre ultime espoir !

— Oui, mais on le tient ! Après la tirade de ce matin, il n’a déjà plus le choix, déclare-t-il.

J’entends à peine les quelques phrases qu’ils échangent. J'en déduis qu’il y aura sûrement un chantage de ce peuple envers moi pour pouvoir sauver les autres. Ça ne me surprend pas. Mes yeux sont fixés sur le groupe qui débarque en bas ; j’écoute les dernières consignes données par un homme mince vêtu d’une blouse blanche :

— Dans tous les cas, gardez votre calme ; il ne faudrait pas qu’elle se bloque. Ce sera plus facile pour tout le monde si nous ne devons pas en venir aux grands moyens. Nous ne sommes là que pour voir si cette femme a besoin d’…

Je les observe. Je lis dans leur tête leurs véritables ambitions. Je n’ose comprendre et murmure à l’intention des jumeaux :

— De qui parlent-ils ?

— De Garance.

Je deviens blafard et leur raconte :

— Le grand et large bonhomme, le grizzli, est promoteur immobilier ; il voudrait construire un ensemble de bungalows sur toute la partie nord de l’île. C’est pourtant une zone protégée, mais une vieille loi permet de bâtir sur un terrain brûlé… Il profite du voyage pour repérer les lieux. Le petit râblé les guide. C’est le plus dangereux : une hyène ! Il en veut particulièrement à Garance, il y a dans ses pensées une envie de vengeance. Le suivant, un médecin, l’échassier déguisé en cigogne, n’est là que pour constater l’état de folie de ma mère et, si c’est le cas, la placer dans un hôpital psychiatrique sur la terre d’en face. Les deux autres sont des infirmiers ; ils suivent la cigogne pour prêter main-forte si ma mère refuse de les suivre calmement ; dans ce cas, ils l’endormiront avec la tonne de somnifères qu’ils ont dans leur sac.

Je me tourne vers les jumeaux et leur annonce :

— Je vous promets que le râblé fera tout pour la rendre folle. Ce n’est pas beau à voir. Où est-elle ?

— Au village, elle dort.

— Mais ma parole, vous utilisez les mêmes méthodes qu’eux ! dis-je, avec un brin d’ironie.

Salween se crispe intérieurement, déjà énervé par ma petite pique. Gaoligong se tourne vers moi et me regarde avec attention ; c’est la première fois qu’on s’approche vraiment. Il essaie manifestement de lire ce que je cache sous ma tignasse. Je commence à être très rapide à ce jeu-là et je ne lui présente qu’une tête de brave garçon qui ne pense pas plus loin que le bout de son nez. Je consulte aussi la sienne : Gaoligong n’est pas dupe de mon manège et il me soupèse :

Ou il est aussi stupide qu’une poule, ou il est très fort, dit-il à Salween. Après ce qu’il a fait ce matin, j’opte pour la seconde hypothèse : ma main au feu qu’il nous visite. Si tu ne lui parles pas le plus tôt possible, il le découvrira par lui-même. Ce sera pire que tout : il nous lâchera aussitôt.

Je ne demande que ça ! Je n’ai pas eu de répit depuis l’incendie. Quant à nous « visiter », n’exagère pas !

— On a combien de temps devant nous ? je demande tout haut.

— Le temps d’un repas.

— Eh bien, à table, alors ! Suivez-moi.

Il veut manger ? s’étonne Gaoligong. Dans ce cas, je retire ce que j’ai dit : il est vraiment stupide ! T’es sûr qu’il a compris tout le danger pour Garance ?

— C’est sa manière de s’exprimer, tu devras t’y habituer ! répond Salween, en lui emboîtant le pas.

Il se marre ! Comment n’as-tu pas vu qu’il entendait d’autres dialogues que ceux qui lui sont destinés ! dit encore Gaoligong en s’élançant derrière nous.

On arrive à la bergerie sans tarder. Un peu malgré eux, les jumeaux me laissent prendre les rênes de l’opération. Je grimpe dans la chambre de mes parents, avec les frères sur les talons. Je puise dans les affaires de mon père et leur file des shorts et des tee-shirts. C’est la première fois que Salween et Gaoligong enfilent des vêtements différents de leurs sarongs. Ils ont un peu de mal à s’habiller ; je renonce à les chausser. On redescend dans la grande pièce du bas. J’allume la radio, verse une poignée de farine sur la tête de chacun et les installe sur la terrasse, avec une paire de lunettes de soleil et une casquette. Je glisse entre eux une bouteille de bière. En apercevant le groupe se pointer au début de la prairie, je leur demande:

— Restez là, affalés, Gaoligong, arrête de jouer avec tes lunettes de soleil !

— Ça sert à quoi ? s’informe-t-il, curieux.

Je retourne à l’intérieur de la maison et je prépare en vitesse une omelette. Ils sont maintenant à proximité.

— Messieurs ? je demande calmement, tout en battant mes œufs dans un bol. Pouvons-nous vous aider ?

— Nous cherchons Madame Ternant, répond le plus petit d’entre eux, hésitant.

— Elle n’est pas là.

La Gale pâlit. Il me fixe et se souvient avoir vu sa tête quelque part.

— Impossible, déclare-t-il enfin. Le passeur ne vient qu’à quatorze heures.

— Elle est sur l'île, elle cueille le dessert, dans les rochers là-bas, répliqué-je avec un demi-sourire.

En flash, une photo de moi prise deux ans plus tôt apparaît devant les yeux de la Gale. Je la capte également.

— Vous êtes Élias… souffle-t-il, suffoqué.

— Non, Monsieur, je réfute très sec. Je suis son cousin. Le connaissiez-vous ?

La hyène allait dire cousins, mais comme il s'est présenté comme tel auprès du docteur, il hésite à continuer dans cette voie.

— Élias, se reprend-il. Vous êtes Élias Ternant.

— Ça suffit ! je claque. Élias Ternant est mort. J’aimais beaucoup mon cousin, je ne peux pas supporter qu’on me confonde avec lui. Quand est-ce que vous l’avez vu la dernière fois ?

— Il y a une quinzaine d’années.

— Quinze ans ? Mais Élias n’était pas né ! C’est de très mauvais goût.

— Je suis journaliste, se défend-il. J’ai fait un article sur la disparition des quatre enfants il y a à peine six mois.

Ces lignes, publiées dans un magazine à sensation, apparaissent dans ma tête. Le titre ravageur me laisse penser qu’il n’a pas dû être tendre vis-à-vis de mon père. Les quatre autres le dévisagent

— Seriez-vous le rat qui a scribouillé ce navet dans le Paria-mouche ? Je l’ai utilisé pour allumer le feu hier soir. Pourquoi avez-vous pondu de telles crasses sur mon oncle ?

Un petit passage vient s’imprimer sur mon front. Je le lis tout haut :

— « Bruno, homme taciturne et tyrannique, a tout du cerbère. Il martyrise ses élèves, ne vit que pour le plaisir de la persécution. Garance, moineau pour le chat, est étouffée sous son emprise. Ce mauvais vent qui s’est abattu sur l’île n’a pas encore dévoilé tous les secrets de cette sombre affaire ». Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer qu’il est à ce point pervers ?

— J’ai été son élève.

— Ben voyons ! Serait-ce la vengeance du cancre vis-à-vis de l’autorité ? J’ai été aussi son élève. Même s’il était sévère, il n’a jamais été craint par aucun de mes condisciples. Si je suis en rupture scolaire actuellement, ce n’est sûrement pas à cause de lui, mais plutôt malgré lui ! Et il me donne encore une chance. Si je suis ici avec ces deux ouvriers, c’est pour rompre avec une vie qui ne me convenait pas. Je suis en train d’entrevoir le bout d’un long tunnel grâce à la patience du cerbère, à la gentillesse de l’oiseau et à la douceur du vent.

Je marque une pause. La dernière phrase que je viens de prononcer ne me ressemble pas. Ces mots ont un double sens qui me trouble sans que je comprenne vraiment. Je n’ose pas me retourner vers les jumeaux qui, dans mon dos, restent impassibles, voire satisfaits. J’approfondirai tout ça plus tard. Je dévisage ceux qui m’accompagnent et les apostrophe froidement :

— Et vous autres, vous êtes aussi journalistes ?

— Je suis psychiatre : docteur Karim Barristi, se défend immédiatement la cigogne. Monsieur Vereert s’est présenté à moi comme étant le neveu de Garance Ternant. Très affligé par l’état de sa tante qui, depuis la disparition de ses enfants, n’a plus toute sa raison, il m’a prié de lui venir en aide. Je suis ici pour constater et agir si nécessaire avec ces deux infirmiers.

— N’importe quoi ! Un neveu, je pointe la Gale. Nous serions cousins, vu que Garance n’a pas de famille. Vous êtes un imposteur. Quel aurait été le titre de l’article : « La folie emporte le moineau, Ternant toujours pas inquiété » ? Montrez-nous cet appareil de photo que vous dissimulez si mal dans votre sac à dos.

Le médecin avise le sac et découvre l’objectif, astucieusement placé et relié à une télécommande cachée dans la ceinture du bonhomme. Il est furieux de s’être laissé duper ; il n’approfondit pas comment j’ai pu le démasquer.

— Docteur, je reprends plus calmement, je peux vous rassurer : Garance va très bien ; elle vit dans une sérénité que je lui envie souvent.

— Vous parlez arabe ? s’étonne l’échassier en cette langue.

Je suis aussi surpris que lui.

Tu viens d’utiliser le langage universel, me souffle Salween.

— Oui, mon parcours est un peu particulier.

— Excusez-nous de vous avoir dérangés ! s’exclame le médecin avec un petit sourire gêné.

— Il n’y a pas de mal !

Il tourne les talons, suivi de ses deux subordonnés. Le grizzli les regarde partir, hésitant à les suivre. Il se retourne vers moi et tente :

— Croyez-vous que les Ternant comptent vendre cette bergerie ?

— Un brin charognard ? je réplique en levant un sourcil sarcastique.

— Non, non… bien sûr que non… c’est juste que monsieur…

— Vereert vous a dit que… je prolonge.

— Sorry ! se morfond l’ours en rejoignant les autres.

Vereert se maintient encore face à nous, seul, les mains sur les hanches. Il me scrute d’un regard mauvais :

— Je suis sûr que tu es Élias ! Je te promets que je n’en resterai pas là ! cracha-t-il.

La larve ! je déclare aux jumeaux. Il investiguera à Bruxelles et découvrira qu’il a raison ; je le lis dans sa tête.

Pas de panique, petit frère ! dit Gaoligong. On s’en charge !

Salween et Gaoligong se dirigent vers le journaliste et l’encadrent. Le râblé les dévisage, apeuré. Ils empoignent chacun un bras.

— Place-toi derrière lui, me demande Gaoligong. Écarte les doigts sur son crâne et regarde ce qu’il a comme souvenir. Je vais lui ordonner d’oublier cette entrevue. Quand tu ne verras plus rien de cette visite, fais-moi signe.

L’opération ne dure pas très longtemps, mais elle est impressionnante. Au fur et à mesure, les traces de l’entretien s’estompent comme un écran dont l’image rétrécit lentement. Les jumeaux laissent l’homme rejoindre les autres.

Leurs yeux flottent sur le groupe qui s’éloigne. Adossé au chambranle de la porte, je me perds dans les mots que j’ai prononcés et qui m’ont perturbé, ceux avec lesquels j’ai affirmé ma mort et cette petite phrase « Je suis en train d’entrevoir le bout d’un long tunnel grâce à la patience du cerbère, à la gentillesse de l’oiseau et à la douceur du vent », qui signifie clairement autre chose mais dont je ne comprends pas le sens. Encore un cap ? J’en ai marre, je suis lassé d’être surpris par mes propres facultés sans en maîtriser les limites. D’autre part, j’apprécie que Salween joue franc-jeu et qu’ils aient protégé ma mère. Ça ne sert plus à rien d’incarner l’autruche. Je lâche :

— Qu’attendez-vous de nous ?

— Je vais tout te raconter ; asseyons-nous là-bas, impose calmement Salween.

Tu ne peux lui apprendre qu’une partie, intervient Gaoligong. L’autre doit se révéler en présence du reste de la famille.

— Eh bien, expliquez-moi déjà ça ! C’est tellement dur ?

— Tu nous entends depuis longtemps ? demande Salween.

— Surprise ! répliqué-je avec un petit sourire.

— Il ne fait pas que nous entendre, ajoute Gaoligong ; on vient d’avoir la preuve qu’il nous visite…

— Et le reste ! déclaré-je, goguenard.

Salween et Gaoligong me scrutent, vaguement mécontents. Ils ont tous les deux le même regard, sourcils froncés. Je ris doucement.

— Prenons le temps de nous mettre à l’aise, propose Gaoligong en enlevant son tee-shirt. C’est chaud, ces vêtements ; comment peuvent-ils les supporter toute la journée ?

Je les regarde se déshabiller, légèrement moqueur. Je tourne les talons et entre dans la bergerie. Les jumeaux s’en inquiètent et suspendent leur mouvement dans un ensemble qui m’amuse.

— Où vas-tu ?

— Je ne pense pas devoir entamer une grève de la faim ! Je leur lance de loin.

Tandis que les frères débattent silencieusement de ma réaction, en se demandant quelle stratégie adopter pour me récupérer, je reviens avec une omelette fumante et de la vaisselle que j’ai emportée machinalement.

— Rassure-toi, Gaoligong, pas besoin de commencer ton chantage !

— On n’a jamais fait de chantage ! s’offusque-t-il.

— Jamais ? Même pas ce matin pour défendre les grands ?

Les jumeaux avalent leur chique de travers. Je jubile franchement. Je sers les trois assiettes et entame la mienne. Gaoligong et Salween découvrent le couvert avec curiosité. Ils sont fascinés par mon savoir-faire et m’observent en ouvrant la bouche chaque fois que j’enfourne une bouchée. Tout à leur exploration, ils oublient complètement le but du repas improvisé. Je les rappelle à l’ordre :

— Alors, les carpes, si on passait à cette première partie ?

Sortant de sa contemplation, Gaoligong triture sa fourchette en décrétant :

— C’est Salween qui parle ! Moi, je vais jouer avec ce morceau de métal !

— D’accord, je te raconte le début de notre histoire. Elle n’est pas terminée, elle se déroule en plusieurs phases, en plusieurs Lunes.

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