Moi
Je ne saurais pas dire quand elle a commencé.
Ce n’était pas un jour précis.
Pas un événement marquant.
Pas même une chute.
C’était plus discret que ça.
Comme une lumière qui baisse sans qu’on s’en rende compte.
Comme un bruit qui disparaît petit à petit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien.
Au début, j’ai cru que ça passerait.
Je me suis dit que c’était une phase.
Que ça arrive à tout le monde.
Que ça finirait par revenir, comme avant.
Parce qu’avant… j’allais bien.
Je ne me posais pas de questions en permanence.
Je ne regardais pas le temps passer comme quelque chose d’extérieur.
Je vivais.
C’est étrange comme ça paraît simple, maintenant.
Et puis il y a eu lui.
Je ne veux pas dire son nom.
Parce que dès que je le fais, tout devient trop réel.
Tout revient trop vite.
Sa manière de parler.
Les messages.
Les moments où j’attendais une réponse comme si ça allait changer ma journée.
Avec lui, c’était différent.
Je n’avais pas peur.
Pas cette peur constante de trop aimer.
Pas cette impression de déranger.
Pas cette voix qui me disait que ça allait finir.
Je me sentais… stable.
C’est peut-être la première fois que je pouvais utiliser ce mot.
Et puis, ça s’est arrêté.
Pas violemment.
Pas dans une explosion.
Juste… arrêté.
Il m’a dit qu’il ne pouvait pas être assez présent.
Qu’il avait son travail.
Que ce n’était pas contre moi.
Et je l’ai cru.
Je le crois encore.
Mais ça n’a rien changé.
Parce que ce n’est pas la raison qui fait mal.
C’est le vide après.
Je pensais que je pouvais gérer.
Que je pouvais continuer comme avant.
Après tout, j’allais bien avant lui, non ?
Alors pourquoi…
Pourquoi tout semblait différent maintenant ?
Les premiers jours, je me suis forcé à ne pas y penser.
À remplir le silence.
À faire comme si ça n’avait pas d’impact.
Mais les pensées reviennent toujours.
Pas d’un coup.
Par petites fissures.
Un souvenir.
Une phrase.
Une habitude qui n’existe plus.
Et puis le silence.
Un silence qui n’est pas calme.
Un silence qui pèse.
Les jours ont commencé à perdre leur forme.
Je me réveillais sans vraiment me réveiller.
Je regardais l’heure, sans que ça signifie quelque chose.
Matin, après-midi, soir…
Tout se mélangeait.
Je dormais.
Beaucoup.
Trop.
Quatorze heures parfois.
Et quand je me réveillais…
J’étais toujours fatigué.
Pas une fatigue normale.
Pas celle après une longue journée.
Une fatigue lourde.
Qui colle au corps.
Qui ralentit tout.
Se lever devenait une décision.
Pas un automatisme.
Une décision.
Je restais allongé.
À regarder le plafond.
Ou mon téléphone.
Ou rien.
Je pensais :
Lève-toi.
Mais mon corps ne bougeait pas.
Alors je restais.
Encore un peu.
Encore cinq minutes.
Encore un moment.
Et le temps passait.
Parfois, je finissais par me lever.
Aller aux toilettes devenait presque une victoire.
Boire un verre d’eau aussi.
Des choses simples.
Qui ne devraient pas demander d’effort.
Mais là…
Tout demandait un effort.
Même réfléchir.
Les pensées ne faisaient pas de bruit.
Elles ne criaient pas.
Elles n’étaient pas envahissantes.
Elles étaient lentes.
Lourdes.
À quoi bon.
Pas comme une question.
Pas comme un doute.
Comme quelque chose de posé.
Une évidence silencieuse.
Je ne pleurais pas.
Et c’était ça, le plus étrange.
Parce que j’aurais préféré pleurer.
J’aurais préféré ressentir quelque chose de fort.
Même de la douleur.
Mais là…
Il n’y avait rien.
Juste un vide.
Je regardais les choses que j’aimais.
Mes livres.
Mes projets.
Mes idées.
Et je savais que je les aimais.
Mais je ne le ressentais plus vraiment.
Comme si quelqu’un avait baissé le volume.
Lire demandait trop de concentration.
Écrire demandait trop d’énergie.
Même parler demandait un effort.
Je répondais aux gens.
Mais souvent, j’avais l’impression d’être ailleurs.
Comme si je jouais un rôle.
Et parfois…
Il y avait cette pensée.
J’aimerais que ça s’arrête.
Pas mourir.
Je ne voulais pas mourir.
Je voulais juste…
Ne plus ressentir ce vide.
Ne plus être dans cet entre-deux.
Ne plus être coincé entre celui que j’étais…
et celui que je ne suis plus.
Alors je dormais.
Parce que dormir, c’était plus simple.
Mais même là…
Il n’y avait pas de repos.
Juste une pause.
Et le pire…
C’est que de l’extérieur, tout allait bien.
Je pouvais parler.
Rire un peu.
Répondre.
Rien ne semblait cassé.
Mais moi, je savais.
Je sentais que quelque chose s’était déplacé.
Pas détruit.
Pas disparu.
Mais éloigné.
Comme si j’étais encore là.
Physiquement.
Mais que moi…
j’étais un peu plus loin.
Un peu moins accessible.
Et chaque jour qui passait…
Je m’éloignais encore un peu.
Sans bruit.
Sans chute.
Sans que personne ne le voie vraiment.
Juste une descente.
Lente.
Continue.
Presque invisible.
Une saison sans nom.

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