Chapitre 6

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Élisa s’installa dans sa voiture et l’embrassa sur la joue. Aussitôt, son père remarqua qu’elle gardait sans arrêt la main sur son ventre. Il eut un petit sourire de malice sur le coin de ses lèvres. Il attendit délicieusement qu’elle lui fasse part de cette nouvelle à laquelle il songeait. Il venait de s’offrir cette voiture à la suite d’un voyage d’affaires aux États-Unis. On avait appelé ses talents d’architecte afin de mener à bien, un nouveau projet, une nouvelle Tour qui concentrait des bureaux, un casino, un magasin. Ce n’était pas un petit projet, mais celui-ci lui avait rapporté pas mal d’oseille.

On sentait que la voiture était toute neuve. Patrick Lefront est un homme très ambitieux, engageant, entreprenant, mais il était très mauvais en ce qui concernait son rôle de paternité. Sa fille lui demandait juste un peu d’attention à son égard, mais il voulait toujours en faire plus pour elle et, ça l’énervait de voir qu’il lui fallait si peu pour vivre heureuse. Du coup, c’était ses amis à elle qui profitait de lui et qui la laissait tomber ensuite, une fois que leur marché avec son père fut conclu.

Patrick pensait qu’en étant gentil, attentionné avec l’entourage de sa fille, que celle-ci l’aimerait un peu plus. C’était l’inverse qui se produisait. Elle s’éloignait de lui alors que c’était certainement ce qu’il avait de plus cher au monde, contrairement à ce qu’elle pensait. Elle était sa seule fille. Et depuis le décès de sa femme, Angélique, Patrick n’avait jamais voulu refaire sa vie pour ne pas l’oublier. Non, il a préféré se mettre à fond dans le travail.

— Elle est toute neuve cette voiture ! remarqua Élisa.

— Oui, je viens de l’acheter. Elle a actuellement quatorze kilomètres au compteur.

— Je vois que tu te fais bien plaisir !

— N’est-ce pas toi qui me reprochais la dernière fois de ne jamais penser à moi ?

— De là à t’acquérir une voiture comme ça !

— J’ai hésité avec l’Aston Martin de James Bond, mais trop compliqué pour moi.

— Tu es devenu si riche que ça ? plaisanta-t-elle.

— Plus que tu ne le penses ! J’étais parti aux States durant plusieurs mois et…

— Tu n’as même pas été capable de m’envoyer une seule carte postale ! coupa-t-elle.

Patrick reconnut son erreur. À chaque fois, c’était pareil. Sa fille lui reprochait toujours quelque chose. C’était dans son habitude d’être maladroit. Pourtant, à ses yeux, il faisait tout ce qu’il pouvait pour éviter toute maladresse.

Élisa le vit prendre la direction de Mûrs-Érigné. Il savait où elle habitait, mais il ignorait tout de ce qu’elle avait traversé ces derniers mois.

— Cédric va bien ?

— Je ne suis plus avec lui, répondit-elle, froidement.

Brutalement, Patrick donna un coup de frein, sans le vouloir.

— Pourquoi faut-il que vous soyez tous pareils ? ajouta-t-elle. Dès qu’on vous fait une remarque surprenante, si vous avez le volant entre vos mains, votre conduite se trouve perturbée !

— Excuse-moi, mais je viens juste de l’acheter, fit-il constater.

— S’il te plaît, ne me joue pas la comédie, papa ! Tu mens très mal.

Élisa observa son regard. Elle vit qu’il était pointé de temps à autre sur son ventre. Elle ne pouvait pas garder cet enfant et l’élever seule, sans son père. C’est certainement à ça qu’il pense, songea-t-elle.

— Ça fait longtemps que vous n’êtes plus ensemble ?

— Plus de deux mois. J’ai découvert qu’il me trompait avec l’une de ses collègues. Elle a été tuée, récemment, dans un accident.

Un nouveau coup de frein retentit. Cette fois s’en était trop. Complètement abasourdi par toutes ces révélations, il décida de se trouver une place pour se garer le plus vite possible. Lorsque cela fut fait, il avoua :

— Je suis parti plusieurs mois sur New York et je m’en excuse. Mais je vois aussi que tu as dû beaucoup souffrir. Tu sais, je suis ton père et tu peux compter sur moi. Je me suis arrêté, car je préfère que tu me dises tout, maintenant.

— Ce qui t’inquiète, c’est cet enfant, n’est-ce pas ?

— Oui. C’est normal. J’en conclus que je vais être grand-père !

— Rassure-toi, il a un père, affirma Élisa.

— Bah ! Je m’en doute. Tu ne l’as certainement pas fait toute seule comme le dit la chanson.

— Il n’est pas de Cédric.

— De qui est-il alors ?

— D’un jeune homme que j’ai rencontré dans un parking.

— On fait des rencontres dans les parkings maintenant ? s’étonna-t-il. C’est de mieux en mieux !

— Tu peux me laisser finir ?

— Oui, excuse-moi.

— Il s’appelle François. Il vit encore chez ses parents dans une ferme.

— Tu ne vas quand même pas faire ta vie avec un fermier ! se risqua-t-il.

— Mais ce n’est pas vrai ! s’insurgea-t-elle. Il faut toujours que tu m’interrompes. Je fais ma vie avec qui je veux !

— Et moi qui rêvais de la voir à la tête d’un magasin ! osa-t-il.

— L’argent ne fait pas le bonheur et ça pourrit le cœur de tout être humain. Il suffit de te regarder pour s’en apercevoir.

— Alors là ! Tu vas trop loin là ! Tu as de la chance d’être enceinte…

— Sinon, tu me frapperais ? coupa-t-elle.

— …

— Sérieusement, tu te sens plus heureux en conduisant cette voiture ?

— Je ne vais pas emporter mon argent dans ma tombe, affirma Patrick.

— Je suis d’accord avec toi, mais on peut tout de même s’en servir de manière plus humaine et plus saine.

— Je ne vais quand même pas le donner aux plus démunis tant que tu y es !

— Eux… Ils n’ont rien à part un morceau de pain qu’il n’hésiterait pas à te donner si tu n’avais rien à manger.

— Ma fille qui commence à faire du Brassens ! C’est très inquiétant !

— Alors quand ce n’est pas toi avec tes références musicales, c’est François avec ses films ! Je pense que vous allez bien vous entendre !

— Que fait-il dans la vie ?

— Tu le lui demanderas toi-même.

— Il est de Mûrs-Érigné ?

— Non, il est reparti chez ses parents, car demain, il commence à travailler bien tôt. Je te le présenterai dans les jours à venir.

Patrick marqua un temps de silence en la regardant sérieusement. Sa fille était heureuse, ça se sentait. Elle n’était plus aussi triste qu’avant. Mais elle restait toujours aussi froide à son égard. Il remit le contact de sa voiture et la déposa à Mûrs-Érigné.

En la raccompagnant chez elle, elle l’invita à prendre un café. Elle lui apprit qu’elle aurait sûrement besoin de lui dans les semaines à venir pour un futur déménagement.

— Ça va être dur, car j’ai un autre chantier en cours, dans le coin. Mais je ferais de mon mieux pour trouver le personnel qu’il te faut.

— C’est juste de ta présence que j’ai besoin, avoua-t-elle.

Son père aperçut dans ses yeux de la tristesse. Du coup, s’il souhaitait regagner un peu d’estime en elle, il n’avait pas le choix, il devait l’aider. Tant pis. Pour une fois, ses clients attendront. Nous ne sommes plus à deux jours près.

Il laissa sa fille quelques heures plus tard après avoir bien discuté chacun de leur vie. Quand il se retrouva seul dans sa voiture, il ne put s’empêcher de se dire à lui-même à haute voix.

— J’ai peut-être une vie de dingue, mais je crois que sa vie est encore plus folle que la mienne ! Là, on ne peut pas dire qu’il ne s’agit pas de ma fille !

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