Chapitre 16

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La maison n’avait pas une bonne mine d’extérieur, mais François savait qu’elle lui plairait d’avance. Elle comportait un petit jardin, un garage, deux chambres, un salon, une cuisine aménagée. Elle était en parfait état. Le loyer que l’on demandait était vraiment dérisoire.

Patrick se chargea de faire son guide. Lors de la visite, il répondit d’avance à toutes les questions que François aurait pu lui poser. Quand il n’y avait plus rien à dire, il osa :

— Alors, cette maison, elle te plait ?

— Je la prends, annonça François.

— Tu n’as pas demandé l’autorisation à Élisa, observa Patrick.

— Je le sais, mais je ne compte certainement pas me mettre à ses pieds. Elle veut se faire plumer par ma demi-sœur, qu’elle y aille ! Ce n’est plus mon problème.

— Et l’enfant ?

— La question qui tue, osa François.

— Je m’en doute. Tu ne peux pas l’effacer comme ça !

— Je le sais bien. Mais ta fille est une tête de mule. Et puis, avoue-le, il n’y a rien à redire sur cette maison ! Je suis à la fois assez éloigné de ma famille, en ville et en campagne. De plus, je n’y vois aucun défaut. Pourquoi aller voir ailleurs ? Quelle est l’agence immobilière qui s’occupe de cette location ?

— Aucune. C’est de particulier à particulier. Je connais les gens de cette maison, c’est tout.

— C’est toujours des frais en moins à payer ! Tu as raison, c’est une occasion en or.

— Dans ce cas, retourne chez Élisa. Elle m’a demandé que tu ailles la voir.

— Tu l’as contactée ?

— Je suis son père. Et je ne veux pas qu’elle souffre une nouvelle fois. La mort de sa mère l’a beaucoup touché. Elle n’en a jamais vraiment fait son deuil. Elle envisageait d’ailleurs d’appeler son enfant par son deuxième prénom. Je suis sûr qu’elle a perdu le premier à cause de ça.

— Le premier ?

— Elle a déjà fait une fausse couche, il y a quelques années. Elle ne t’a rien dit ?

Patrick sentit qu’il venait de commettre une erreur. Sa fille ne le lui pardonnerait pas encore. Quant à François, il découvrit qu’il se cachait encore plein de choses derrière le visage d’Élisa. Il l’aimait. C’était inévitable. Mais il ne devait plus rien se cacher et tout se dire sur leur passé.

Ainsi, il retourna à Mûrs-Érigné et fila chez elle. Quand il frappa, personne ne répondit. Il réalisa qu’elle était en train de travailler. Alors, il se décida à l’attendre sur le perron. Quand elle arriva, elle découvrit François endormi contre sa porte d’entrée. Elle fut à la fois soulagée, mais, attristée. Méritait-il autant de repoussement de la part de sa famille et d’elle ?

Elle remercia le ciel qu’il soit revenu en pensant à son père. François se réveilla en entendant ses talons. Il se releva et se passa une main dans les cheveux. En lui faisant face, il ne sut quoi lui dire, mais elle le rassura en lui souriant puis en l’embrassant tendrement.

— Viens te réchauffer à l’intérieur.

— Il fait bon. Nous ne sommes pas en hiver. C’est juillet !

— Ne recommence plus jamais ça !

— Quoi ?

— T’effacer de la Terre ! Je me suis angoissée toute la journée.

— C’est toi qui m’as mis à la porte hier. Je pensais trouver un peu de réconfort et…

— Si on repartait de zéro ? coupa-t-elle.

— On redémarre souvent à zéro, jugea François.

— Je le sais, mais…

— Tu sais quoi ? coupa-t-il à son tour. Voilà ce qu’il faut qu’on fasse ! On oublie ma famille, on oublie nos amis et on ne pense qu’à nous deux, à notre avenir. Et dès qu’une personne envahit notre histoire, on lui règle son compte. Tu en penses quoi ?

— Pour une fois, je crois que nous sommes sur la même longueur d’onde.

Elle l’enlaça de sa fougue habituelle. Il avait de plus en plus de mal à se détacher de ses lèvres. Mais il sentait qu’il devait tout se dire. Quitte à passer une deuxième nuit dans sa voiture.

— Alors cette maison ? demanda-t-elle.

— Tu étais au courant ?

— Oui, mon père me l’a dit. Je devrais t’en vouloir, mais la nuit donne de bons conseils. Je vais suivre aussi ceux de mon père.

— C’est-à-dire ? Si elle te convient, je suis prête à te suivre. Là où je suis la plus heureuse, c’est à tes côtés et pas sans toi !

François crut rêver. Avait-il bien entendu ? Mais ce n’était pas le cas. Du coup, puisqu’il la sentait ouverte, il ajouta :

— Et pour mon projet, tu m’en veux ?

— Quel projet ?

— Celui d’ouvrir un magasin de musique.

— Ne crois-tu pas que tu m’en demandes trop ?

— Je n’ai pas envie de découper de la volaille jusqu’à la fin de mes jours. Et même si je ne connais pas assez bien ton père, je sais qu’on peut lui faire confiance. Pour toi, ça peut aussi te permettre de renouer avec lui et d’enfin faire le deuil sur ta mère.

— C’est lui qui t’a dit de me dire tout ça ? dit-elle, avec le regard noir qu’il n’aimait pas percevoir.

— Non, pas du tout. Ça vient de moi. Je t’aime et je ne veux certainement pas te perdre.

— Alors oublie mon père.

— Ce n’est pas quand il sera mort que tu pourras revenir en arrière.

Élisa tourna le dos à François. Elle sentait des larmes venir. Les images de l’enterrement de sa mère refluaient à sa surface. Elle en avait toujours voulu à son père de l’avoir laissée partir alors qu’elle se trouvait si jeune. Elle avait tellement besoin d’elle. Mais la mort est un ennemi que nous ne pouvons pas combattre. Elle commençait à le réaliser avec l’aide de François. C’était tellement dur de se résigner à la mort d’une personne si proche.

François fila vers sa cuisine. Il ouvrit le réfrigérateur et s’interrogea sur ce qu’ils allaient manger ce soir. Élisa s’aperçut qu’il avait cette faculté de trouver les bons mots pour toucher et de la laisser seule, au bon moment, pour réfléchir.

À quelque chose près, sans s’en rendre compte, il ressemblait à l’attitude de son beau-père.

— Tu fais quoi ?

— Une quiche lorraine. Ça te tente ? C’est ma spécialité ! Pour certains, c’est les pâtes. Moi, c’est la quiche lorraine.

— Ce n’est pas tous les soirs que j’ai le droit à un homme à mes petits soins.

— Profites-en alors !

— Pourquoi ?

— Quand on sera chez nous, je compte bien à ce qu’on se partage les tâches. Je crois savoir que tu as une sainte horreur de faire le ménage, vu la poussière sur tes meubles !

— Observateur en plus !

— Dans ce sens, tu feras la cuisine et moi, le ménage.

— Tu plaisantes ?

— Pas du tout.

— Tu es maniaque ?

— Non, pourquoi ? Je suis ordonné, c’est tout. Ah, oui, j’oubliais ! Né avec du bon sens dans les veines !

— Pff !

Elle n’avait pas besoin de beaucoup de choses pour qu’il puisse réussir à la faire rire. Il lui en fallait peu aussi pour se moquer d’elle. C’était tellement facile.

Une fois le repas terminé, elle l’aida à faire la vaisselle et décida d’aller prendre une douche. Pendant ce temps-là, monsieur s’installa dans sa chambre. Elle n’avait rien d’attrayant et l’on sentait l’univers de Cédric envahir la pièce au vu de la décoration. Arrivait-elle à l’oublier comme elle le disait ? Les murs étaient d’une couleur ocre et quelques tableaux mettaient en valeur des paysages d’Asie ou d’Afrique.

François alluma la télévision. Soudain, il vit sur l’écran une énième diffusion d’un film de la saga de James Bond. Il eut alors l’idée de se déshabiller complètement et de faire comme cet agent secret.

— Ce n’est pas tous les soirs que je peux me prendre pour James Bond en arrivant par derrière ma James Bond Girl, dans une douche bien chaude, se disait-il.

Mais au moment où il était prêt à ouvrir la porte, il entendit un cri de frayeur dans la salle de bain.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda-t-il.

— Il y a une grosse araignée dans la salle de bain.

— Je ne connais qu’une toile à mon goût.

— François ! Tu crois que c’est le moment de plaisanter avec des remarques aussi perverses !

— J’essayais de te détendre. Pourquoi tu as fermé la porte aussi ? Il y a bien que dans les films que les femmes laissent leur porte ouverte ! Tu m’ouvres ?

— Je ne peux pas. Elle se trouve sur ma robe de chambre, dit-elle, complètement apeurée.

— Ce n’est pas la petite qui va manger la grosse ! Allez, prend ton courage entre tes mains !

— Ça se voit que tu ne te trouves pas à ma place ! J’ai horreur de ce genre de bestiole !

— Pense à notre bébé ! Tu es en train de le stresser !

— Justement ! Parti comme c’est, c’est une chauve-souris qui va sortir !

— Bon, tu ouvres ! Sinon, c’est moi qui vais défoncer cette porte ! s’énerva-t-il.

— Prends-toi pour James Bond pendant que tu y es !

François se trouva bouche bée. Comment avait-elle deviné qu’il se prenait pour James Bond actuellement ? Même au travers d’une porte, cette jeune femme ne cessera de le surprendre. Ce n’est qu’au bout de cinq minutes qu’elle ouvrit enfin la porte. À toute vitesse, elle en sortit et fila toute mouillée, dans ses bras.

— Oh ! Tu ne t’es même pas séchée ! déclara-t-il.

— Qu’est-ce que tu fous à poil ? demanda-t-elle.

— C’est que…

— Ah, oui ! Je vois.

— Bon, elle est où cette araignée ? dit-il, en changeant de conversation.

— Au-dessus de la porte, sur le mur.

— Juste ça ! osa-t-il, en découvrant l’animal.

François allongea le bras vers le plafond et s’appropria l’animal dans ses mains. Élisa s’écarta de lui.

— Tu as peur de ça ?

— J’ignorais que tu aimais ce genre de bestiole !

— Une araignée, c’est toujours utile. Je vais aller la mettre sur la terrasse.

— À poil.

— Attends, prends-là le temps que j’enfile un caleçon.

— Tu te moques de moi, là ?

— Oui. Je crois qu’il est temps que nous quittions cette maison.

— Je ne vais pas arriver à dormir cette nuit.

— C’est la première fois que tu vois une araignée chez toi.

— Je crois, oui.

— En même temps, avec toute la poussière qui traine sur tes meubles, il y a de quoi les attirer !

— Merci de me rappeler que je ne suis pas propre !

— Oh ! Mais tu prends toujours tout à tort et à travers !

François partit finalement dans les toilettes et ouvrit la petite fenêtre qui donnait derrière la maison. Il posa délicatement l’araignée et avoua à l’animal.

— C’est raté pour devenir Spiderman ! Avec elle, c’est plutôt le contraire qu’il faudrait que je sois ! Bonne nuit à toi.

Lorsqu’il arriva dans sa chambre, il prit sa serviette pour s’essuyer à son tour. Élisa était déjà calfeutrée dans les draps de son lit. Il savait qu’elle était toute nue. Elle comprit son regard et ne put s’empêcher de lui faire remarquer :

— Je ne changerai pas mes manières pour te faire plaisir !

— C’est que je ne suis pas habitué à…

— Il le faudra ! coupa-t-elle. Je déteste les pyjamas.

— Tu ne te balades pas nue, j’espère, quand tu es malade ?

— En T-shirt et string, pourquoi ?

François tira une de ses têtes qui la fit éclater de rire. Il se demandait à quoi elle pensait. Elle avait appris à lire en lui comme dans un livre ouvert. Bien sûr, elle se moquait de lui.

Il observa les draps qui mettaient en valeur son ventre. Il n’osait pas la toucher par peur d’abîmer l’enfant. Mais Élisa n’hésita pas pour se coller à lui afin de lui faire sentir leur bébé. Il ravala sa salive en se demandant si ce songe allait durer longtemps.

— J’ai croisé Cédric, ce matin.

— Ah, non ! Tu ne vas pas recommencer !

— Pardon ?

— Chaque fois que nous sommes bien, tu me parles de lui ! Et comment se fait-il que tu l’aies croisé ?

— Je mangeais un sandwich sur un parking, révéla-t-il. Sa mère s’est garée à côté de moi. Nous avons discuté et il m’a dit qu’il te souhaitait beaucoup de bonheur à mes côtés.

— Vraiment ? s’étonna-t-elle.

— Oui. Pourquoi ?

— C’est étonnant de sa part. La dernière fois que je l’ai vu, il m’avait plutôt l’air menaçant.

— Il était peut-être en état de choc. Rassure-moi, tu ne comptes pas te remettre avec lui, même s’il l’a un peu changé. N’est-ce pas ?

— Tu es malade ou quoi ? Je préfère largement caresser mon petit pigeon plutôt que de finir mes jours à côté de ce vautour !

— Tu n’exagères pas un petit peu ?

— Ouais, un petit peu. Disons… un hibou ?

— Ce n’est pas le même oiseau ! affirma-t-il.

Les deux amoureux finirent par s’endormir, épuisés par les émotions de leur journée.

Le lendemain matin, quand François se réveilla, il n’y avait plus personne à côté de lui. Juste un mot posté sur la table de la cuisine : « Tu devrais retourner à ton travail. Pense à notre enfant. Je t’aime, Élisa. »

Il savait qu’elle avait raison, mais il n’avait pas du tout envie de retrouver sa mère ou de croiser son père. Judith s’inquiétait sûrement, mais l’avait-elle seulement défendu ? Non. Elle se laissait envahir par les impulsions de son père qui finiront par les détruire tôt ou tard.

Quand il se leva, il reçut un message sur son téléphone de la part de Patrick. Il entendit : « Élisa m’a confirmé pour la maison. Viens signer les papiers dans deux heures. Je t’attends. »

Cette nouvelle l’intéressa mieux. Cette excuse lui paraissait plus juste pour éviter au travail.

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