Chapitre 22

9 minutes de lecture

Dans quelques jours, cela fera un an que nos deux jeunes amoureux se connaissent. Depuis l’été dernier, il s’était passé beaucoup de choses.

François n’avait toujours pas revu son père, mais sa mère venait le voir en cachette. Cette situation parfois l’exaspérait, mais on ne changeait pas les gens ! Son père ne jouait peut-être plus son rôle à son égard, mais Patrick en prenait largement la relève. Entre sa fille et lui, l’ambiance s’améliorait de jour en jour. Avaient-ils enfin réussi tous les deux à faire leur deuil sur Angélique ? François pensait que oui.

En novembre dernier, avec l’aide de Patrick, François était parti quelques semaines sur Paris pour suivre une formation de management. Son objectif personnel était de diriger très bientôt son propre commerce. Patrick découvrait chez lui beaucoup d’ambition. Il aimait ce genre de garçon. Mais sa fille n’hésitait pas à lui rappeler que le travail n’était pas la seule vertu essentielle dans la vie d’un homme.

Caroline était sortie d’affaire, mais malheureusement son état psychologique se dégradait mois après mois. Elle ne s’acceptait plus telle qu’elle était et elle avait perdu toute confiance en elle-même. Élisa se vit obliger de trouver une remplaçante et de reprendre les commandes de son magasin de vêtement à 100 % grâce à l’aide financière de son père. Cette tâche ne fut pas évidente, mais à force d’acharnement et de volonté, on arrivait toujours à ses propres fins. Son travail absorbait pas mal de son temps, mais dans la semaine, elle s’arrangeait avec François pour qu’il puisse avoir leur journée de repos en même temps.

Et puis, le matin du 14 février, François lui demanda si elle souhaitait s’engager dans son aventure à lui. Il avait déposé sa démission et d’ici un mois, il ouvrira enfin son propre commerce. Il voyait enfin le bout du tunnel. En venant à ses côtés, il n’aurait nul besoin de s’arranger pour passer du temps ensemble. Élisa ne savait pas quoi lui répondre. Ces derniers mois, elle gérait son commerce seule parfaitement. Tout reprendre à zéro dans un domaine qu’elle ne connaissait pas lui faisait un peu peur.

Le soir de la Saint-Valentin, lorsqu’elle se coucha, elle ne pensait pas voir François puisqu’il devait régler quelques derniers papiers avec Patrick. Cela risquait de lui prendre pas mal de temps et ne pouvait le lui reprocher puisqu’il l’avait prévenue. Quand il arriva vers vingt-trois heures, il alluma leur chambre alors qu’elle dormait paisiblement.

— La discrétion, tu ne connais pas ! grogna-t-elle, la tête dans son oreiller. Surtout pour ceux qui dorment !

— Tu me pardonneras lorsque tu verras ce que je t’ai apporté.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle le découvrit avec un magnifique bouquet de roses rouges et blanches dans les mains.

— Tu croyais que j’allais oublier de te la souhaiter ? dit-il.

— Tu es complètement malade.

— Tellement malade que j’ai quelque chose à te demander.

— Tu m’inquiètes, là ! dit-elle, en le voyant se mettre à genoux devant elle.

François se mordilla les lèvres quelques instants. Soudain, il sortit une petite boite blanche de sa veste. Avant de l’ouvrir, il posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelques semaines :

— Mademoiselle Lefront, voulez-vous épouser un pigeon euh… non, monsieur Le Pigeon ?

Quand elle découvrit la magnifique bague qu’il lui montrait, Élisa sentit son cœur vaciller de mille feux. Sensible à des moments comme celui-ci, elle se jeta dans ses bras, les yeux en larmes :

— Oh, que oui ! répondit-elle. Mais il est hors de question à ce que tu me prénommes ta tourterelle, ta bibiche ou autre !

— Même pas Lili ? osa-t-il.

— Allez mon idiot ! Rejoins-moi vite dans ce lit ! On a une Saint-Valentin à fêter ce soir !

— Dit ainsi ! J’arrive tout de suite, mon amour.

Auparavant, François avait horreur de la Saint-Valentin parce qu’il était célibataire. Mais maintenant, cette fête avait pris un tout autre sens à ses yeux.

Deux mois plus tard, il n’osait croire que son objectif était accompli. Son propre magasin avait vu le jour. Il proposait la vente d’instruments de musique en plein centre d’Angers ainsi que la location du matériel de sonorisation pour des événements publics ou privés. Sans son beau-père, jamais il n’aurait pu réaliser son rêve le plus fou. Patrick était devenu son conseiller concernant les affaires, car dans ce monde, il était préférable pour François de posséder de bonnes relations. Sans entreprendre quoi que ce soit, il pourrait attendre longtemps !

Élisa avait accepté de travailler avec lui. Ce binôme était assez risqué pour leur vie de couple, mais c’était ça ou ne plus du tout se voir.

Finalement, ils se surprirent l’un et l’autre et se rapprochèrent encore plus. La jeune femme aurait préféré continuer à vendre des vêtements. Elle ne connaissait rien à la musique. François lui fut un bon formateur et lui permit d’acquérir vite ses propres repères.

Aujourd’hui, François la laissait seule pour la première fois dans leur magasin, car il savait qu’elle allait bien s’en sortir. Il devait se rendre chez un vieil homme.

En contrepartie de son travail, il continuait toujours à animer des soirées privées. Mais désormais, il se retrouvait seul. Antoine ne l’accompagnait plus, car il avait totalement disparu de sa vie sans aucune explication. François se trouvait parfois tenté de le rappeler pour prendre de ses nouvelles et savoir ce qu’il devenait. Mais à chaque fois, Élisa lui rappelait ses sorties où il avançait de l’argent pour lui. À ses yeux, l’argent demeurait éphémère, mais n’avait-on pas raison sur cet ami, qui au fond, ne profitait que de lui ?

Le vieil homme résidait dans une petite maison à Bouchemaine. Lorsque François cogna à sa porte d’entrée, celui-ci fit un grand sourire en l’apercevant. Sa mine demeurait joyeuse. Il avait le dos courbé et ses doigts étaient deux fois plus épais que ceux de François. On comprenait qu’il avait travaillé la terre durement durant son existence. Il faisait partie de ces hommes qui vivaient pour ce que la terre leur offrait.

Il installa François dans sa cuisine et lui demanda ce qu’il désirait boire :

— Pas d’alcool, informa François.

— J’ai de la menthe, si tu veux !

— Alors, allons pour un verre de menthe !

Ne connaissant pas du tout François, le vieil homme avait entendu parler de lui au travers des journaux. Son visage lui inspirait confiance. Il avait appris qu’il animait des anniversaires, des mariages… Du coup, il l’appela et se renseigna sur ses tarifs qui l’incitèrent à le rencontrer.

— Alors, si je résume bien, vous souhaitez me voir animer vos quatre-vingts ans. C’est ça ? demanda François.

— Pas du tout.

— Pardon ?

— Je souhaite vous voir intervenir à mes funérailles !

— Vos funérailles ? répéta François, en pensant avoir mal entendu.

— Tout à fait. Voilà, je comprendrai parfaitement que vous refusiez de jouer la comédie pour moi, mais votre nom m’inspire confiance.

— Euh… Si je peux me permettre, jouer le rôle de pigeon…

— Je plaisante, coupa le vieil homme.

— Je préfère.

— Il est vrai que je vais avoir quatre-vingts ans, la semaine prochaine, le 19 avril. Tous mes enfants vivent aux quatre coins de la Terre. L’un est à Paris, l’autre à Los Angeles et le dernier à Sydney, je crois.

— Ah, oui ! Effectivement.

— Chaque année, je reçois une lettre de leur part. Ils me souhaitent toujours un bon anniversaire, mais trouvent toujours une excuse pour venir à ma rencontre. Cette année, j’arrive à un âge où je ne sais pas combien de temps il me reste encore à vivre. Et j’aimerais pouvoir voir au moins une fois dans ma vie, certain de mes petits-enfants.

— Vous avez encore de belles années devant vous vu votre épanouissement ! fit remarquer François.

— On ne sait jamais ce que le destin peut nous réserver, mon garçon ! Mes enfants veulent toujours savoir si je ne manque pas d’argent, si ma santé se porte bien, ce que j’aimerais recevoir à Noël comme présent. Seule leur présence me ferait le plus grand bien. Du coup, j’ai eu cette idée saugrenue.

— Quelle idée ?

— Leur faire croire que je suis mort, affirma-t-il.

— Mais vous ne pouvez pas faire cela ! Vous n’en avez pas le droit ! se permit de dire François.

— Je m’attendais bien à attendre ce genre de réponse de vous. Mais dis-moi, ont-ils le droit de ne pas venir me voir durant près de dix ans ? Ils disent tous m’aimer, mais aucun d’entre eux ne prendra l’avion pour passer, serait-ce, une journée avec leur bon vieux père. Je n’ai même pas le droit à un coup de téléphone ! J’ai juste deux lettres par an ! Une pour mon anniversaire et l’autre pour Noël. À l’âge que j’ai, je peux mourir du jour au lendemain. Et puis c’est toujours quand quelqu’un meurt que les gens se déplacent et regrettent en se disant : « C’est dommage qu’il doive mourir pour qu’on puisse tous se réunir ».

Jusqu’à ce jour, François n’avait jamais entendu une personne parler de cette sorte. N’avait-elle pas raison au fond ? Ce vieil homme devait certainement souffrir de cette solitude pesante pour en arriver à prendre une telle décision.

Comprenant la détresse de cet homme, il espéra ne jamais connaître dans son existence une situation similaire. Il pensa soudainement à son père. Ils évitaient de se voir pour une broutille passagère. En valait-elle réellement la peine ? Ce vieil homme lui prouvait qu’on ne pouvait pas effacer ses parents de sa vie, ainsi.

— Les hommes sont quand même étranges ! ajouta celui-ci. Ils ne se déplacent pas pour un anniversaire en se disant qu’il y en aura certainement d’autres à venir. Mais par contre, ils se déplaceront toujours pour votre cadavre. Alors si je dois en arriver là pour revoir mes enfants, une dernière fois, je n’hésiterai pas une seule seconde. Seriez-vous prêt à m’aider pour organiser mes fausses funérailles ?

— C’est que je ne suis pas curé, fit observer François. Je suis juste animateur de soirée.

— Justement, vous interviendrez quand j’aurai ressuscité sous les yeux de mes enfants.

— Ils risquent de vous en vouloir.

— Oh ! Vous savez, ils seront plutôt contents de me voir bien vivant ! Promettez-moi de m’aider ! Dans un tel événement, on ne peut pas se passer de musique et d’animation.

— À qui le dîtes-vous ! s’exclama François.

Le jeune homme n’aimait pas du tout jouer avec la mort. On dit toujours que ça porte malheur. Mais la détresse de ce vieil homme le touchait. Il ne put refuser à sa demande.

— Question conne, objecta François. Il y aura une messe ?

— Oui, il y aura tout le tralala. J’ai trouvé un curé. Je lui ai dit que mon frère jumeau n’allait pas tarder à mourir.

— Votre frère jumeau ?

— Oui, j’ai menti. Je sais, ce n’est pas bien surtout envers un homme de foi. Mais en même temps, j’en avais réellement un, il y a quelques années.

— Et le cercueil, il sera alors vide ?

— Je ne pèse pas bien lourd ! Mais je me suis arrangé avec un ami charpentier pour qu’il me fasse un cercueil avec des planches de bois bien épaisses.

— Vous allez avoir une tombe à votre nom, dans ce cas !

— Oui. Sachez que je l’ai déjà payée ! Cela fera des frais en moins à dépenser pour mes enfants quand je ne serai réellement plus là. La mort demeure un marché cruel !

— Quand dois-je intervenir dans ce cas ?

— Juste après le cimetière quand on aura déposé mon cercueil dans le trou. Les gens se réuniront dans une salle à Brain-sur-l’Authion pour prendre un verre de l’amitié afin de célébrer des souvenirs avec moi.

— Ce n’est pas une salle où les murs sont en pierre ? demanda François.

— Si, vous la connaissez ?

— J’ai déjà donné un mariage, là-bas.

— D’accord. Donc, ils vont se réunir dans cette salle pour boire ce verre en mon honneur. Et bien sûr, j’interviendrai au moment le plus opportun à mes yeux.

— J’espère que vous avez bien conscience de ce que vous faites, déclara François.

— Plus que jamais ! s’exclama le vieil homme.

— Du coup, je ne sais pas comment je vais rédiger ça sur le contrat que je dois vous faire signer.

— C’est simple. Vous écrivez : « Organisation des fausses funérailles à M. Gourdon ».

— D’accord.

— Je ne vois pas ce que vous pourriez écrire d’autre !

François fit remplir un questionnaire au vieil homme. Sur certaines questions, celui-ci se trouvait totalement perdu et lui déclara qu’il le laissait faire à sa guise. Après tout, c’était François le professionnel à ses yeux et pas lui.

Quand le jeune homme partit de chez lui, il n’était pas loin de dix-sept heures et il pleuvait à verse. En lui donnant une dernière poignée de main, le vieil homme lui déclara :

— Ce temps annonce de bonnes fausses funérailles !

— On dirait bien que oui, sourit François.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Ludovic Kerzic ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0