IIIème Partie : De l'autre côté du Mur

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Cette journée de travail fût la plus difficile de toute l’existence de Richard. Il ne se souvenait pas avoir eu le corps aussi endolori et l’esprit à ce point engourdi de toute sa carrière. En outre, de sa vigilance dépendait la sécurité de ses hommes et la moindre erreur de diagnostic d’une machine pouvait leur coûter la perte d’un membre. Il fit de son mieux pour que personne ne remarque son état, bien que Mitch et le vieux Goose ne cessaient de le surveiller de loin. Il avait eu de la chance, pour cette fois. Le comité de l’usine lui avait fait part de l’indulgence des citoyens à son égard et depuis, cette pensée tournait en boucle dans sa tête.

« Erreur paramétrage » dit l’intelligence artificielle dans son oreillette. « Identification. » répondit-il, « torseurs 9.5.C » affirma la voix. Il se dirigea alors dans l’allée numéro 9, puis bifurqua dans la rangée numéro 5. Une vingtaine d’hommes attendaient, les yeux rivés sur les culasses qu’ils assemblaient, que Richard détecte le problème. La machine, qui était composée de bras articulés, soudait un à un les éléments qui défilaient sur le tapis roulant. Le travail de ces ouvriers consistait à placer correctement les composants, souvent pas plus gros qu’un ongle, sous le soudeur et d’éviter toute malfaçon, quitte à endurer de multiples brûlures. Richard ouvrit le panneau de contrôle de la machine 9.5.C et y entra un code, que seuls les chefs d’atelier connaissaient, afin d’accéder à son programme. Ensuite, il suffisait de réinitialiser le paramètre défaillant et la machine reprenait sa cadence effrénée.

Richard était profondément convaincu que les pannes étaient programmées et qu’elles n’existaient que pour justifier le travail des chefs d’ateliers. Ce poste qu’il occupait n’avait quant à lui qu’un seul but : motiver les ouvriers en leur faisant miroiter une évolution de carrière.

Richard pensait que les ouvriers avaient depuis bien trop longtemps accepté leur sort et qu’ils en subissaient les conséquences. Si autrefois, à l’époque du nouvel ordre mondial, le métier d’ouvrier avait été une aubaine pour des milliards de gens démunis qui n’avaient pu acheter leur citoyenneté, il était désormais grand temps d’y mettre un terme. Richard pensait que ce siècle de labeur aurait dû suffire à accorder aux jeunes générations le statut de citoyen, ou ne serait-ce qu’un moyen de l’obtenir mais il semblait évident que rien ne leur serait offert et qu’il faudrait s’en emparer. Plus que tout, il redoutait de voir son fils trimer parmi ses hommes et détestait l’idée qu’il renonce à ses rêves. Le peu de temps qu’ils passaient ensemble, Larry lui parlait souvent de la mer et de cette lumière tournoyante qui l’attirait au loin, par-delà le Mur et à chaque fois, Richard en avait le cœur lourd.

Si cela n’avait tenu qu’à lui, il n’aurait pas eu d’enfant. Son mariage avec Alexandra n’avait été qu’une simple formalité, un tirage au sort parmi les jeunes ouvriers ayant atteint l’âge de douze ans, la majorité. Il n’avait que seize ans lorsque Larry vint au monde et pourtant ce fut considéré comme une naissance tardive. La plupart des couples formés par l’intelligence artificielle du Réseau procréaient dans les deux premières années de mariage, sous la pression du Comité de l’usine, mais Alexandra, alors âgée de dix huit ans, avait non seulement eut ses règles tardivement, mais avait longtemps refusé tout contact physique. Malheureusement pour elle, l’amputation de sa phalange durant ses années d’apprentissage à l’usine textile de la Germaine Compagny - l’une des plus importantes de la zone grise de Cartagena – l’avait obligé à enfanter, à défaut de pouvoir travailler, pour conserver son statut. Richard et elle connaissaient les règles. Une main d’œuvre importante garantissait une production stable. Aussi, s’il ne l’avait pas prise de force ce jour-là, elle aurait été bannie, avant d’être vulgairement remplacée. Pire encore que le statut d’ouvrier était celui des ouvrières. Richard avait beau se le répéter, la culpabilité le rongeait. Depuis ce jour, Alexandra le détestait et malheureusement, leur fils lui ressemblait trop pour échapper à son amertume.

« Erreur système » lança l’IA dans son oreillette. « Identification », dit-il.

Qui aurait envie de mettre au monde un être humain dans ses conditions ? Quel monstre cruel cela faisait de lui ?

Tandis qu’il se faufilait dans les allées, Richard se sentait observé. Les sponsors qu’il avait reçus étaient venus confirmer ses doutes. Les citoyens aimaient le sensationnel. C’était sûrement de cette façon que l’ouvrier du mois était élu. Bien qu’infime, un espoir subsistait pour la zone grise. Cette nouvelle grève qu’il prévoyait de mener serait d’une autre ampleur. Cette fois, ils seraient mieux organisés, mieux préparés.

Si c’est du spectacle que vous voulez, on va vous en donner… songea-t-il en fixant la caméra mouvante qui le suivait depuis les airs, aussi minuscule qu’une abeille.




Depuis le retour de son père, Larry faisait en sorte de ne pas être seul avec Alexandra. Il rentrait tard, à chaque fois plus près de l’alarme qui annonçait le couvre-feu. En temps normal, celle-ci lui aurait remonté les bretelles, mais depuis l’incident, elle ne lui disait rien. Elle avait peur de ce qu’il pourrait dévoiler à son père. Celui-ci semblait n’avoir rien remarqué et Larry savourait intérieurement le contrôle qu’il avait sur cette situation. Bien que Larry n’ait jamais vu son père lever la main sur sa mère, comme pouvaient parfois le faire bon nombre de leurs voisins, il y aurait fort à parier qu’il serait fou de rage s’il apprenait ce qu’Alexandra avait projeté de lui faire. Et même si Larry passait des heures à s’imaginer le lui dire, il n’en ferait rien.

Cette pensée le traversa encore tandis qu’il observait la mer se fondre avec le ciel, dans une danse de bleus violacés qui se teintaient de nuit. Quelques nuages transitaient sur l’horizon, poussés par des vents invisibles et lointains. L’air froid qui vint lui étreindre le visage et le cou transportait une odeur iodée telle que Larry se l’imaginait sur un navire, au large. Assis sur le toit endommagé d’une maison en ruines du centre-ville, il entendait des mouettes railler depuis les airs à l’unisson, dans une joyeuse cacophonie et les voix lointaines des travailleurs qui s’échappaient des bars. Un drone le survola d’une dizaine de mètres et il se baissa instinctivement, bien qu’il ne puisse échapper à leur vision nocturne.

- Alors c’est ici que tu te planques ? lança une petite voix fluette depuis la ruelle.

Le cœur de Larry s’arrêta net. Comme un écho, cette voix résonna jusque dans ses tripes. Déboussolé, il parvint à s’accroupir et passa la tête par-dessus la bordure du toit à la recherche de cette petite voix qu’il aurait reconnue entre toute. Nina était là. Ses cheveux emmêlés entouraient son minuscule visage et ses yeux perçaient l’obscurité dans sa direction.

- Co…comment tu m’as trouvé ? balbutia Larry.

- Par hasard, dit-elle en haussant les épaules, j’ai vu une jambe dépasser et je me suis dit que c’était toi.

Le garçon ne pu refouler un sourire gêné. Elle était telle qu’il l’avait vue la dernière fois, sale et à moitié nue dans le froid, mais elle tenait une besace en tissus à la main.

- Tu fais quoi ? demanda Larry.

- Je fouine. Et toi ?

- Je rêve.

C’était sorti comme ça, sans qu’il ne puisse se retenir de le dire. Cependant, la fillette afficha un sourire amusé qui le fit se sentir ridicule. Elle se mit alors à observer la maison en ruines, à la recherche d’un moyen de l’escalader.

- Ici, regarde, il y a des briques cassées, indiqua Larry.

Elle soupira.

- Comme si j’avais besoin d’aide… attrape !

Elle lança en l’air sa besace que Larry rattrapa de justesse, puis fit le tour de la maison pour escalader le mur de briques. Sans difficulté, elle posa pied sur le toit.

- Tu vois ? c’était pas si compliqué !

Larry ne s’était jamais senti aussi heureux. Depuis qu’il l’avait rencontré, il espérait plus que tout la revoir et voici qu’il lui faisait une place à ses côtés pour observer la mer. Il lui tendit sa besace qu’elle attrapa sans ménagement et s’installa sur le rebord, les jambes suspendues dans le vide.

- Alors, tu rêvais de quoi ? demanda-t-elle en fouillant dans sa besace.

Pris de court, Larry resta muet. Il avait tant imaginé cette conversation, que lui répondre instantanément aurait semblé trop calculé.

- Tu n’veux pas me le dire ? très bien, t’es pas obligé.

Elle sortie de sa besace une cigarette.

- Tu en veux une ?

Larry refusa avant même d’y avoir songé.

- En fait, je viens ici parce que j’aime la mer, dit-il.

Elle craqua une allumette et protégea la flamme du vent à l’aide de sa main menue.

- La mer ? c’est froid, c’est salé et c’est profond. On n’y voit quedal et moi ça m’fait flipper.

- Au moins, toi tu as la chance de la voir de prés.

- De la chance, ouais, c’est ce que j’me dis tous les jours…

Larry se sentit idiot. Il observa son visage tuméfié et ses bras saisis de froid.

- Non, j’voulais dire que…

- Laisse tomber, ria-t-elle, c’est si facile de te taquiner !

Elle inspira longuement sur sa cigarette, un œil malicieux dans sa direction.

- Pourquoi tu aimes tant la mer ?

- C’est beau, je trouve. C’est grand aussi. J’ai l’impression qu’il n’y a rien d’autre que la mer, à l’infini. Pas de Mur, pas d’alarme, pas de gris…

- Je vois, dit-elle dans un nuage de fumée, dans ce cas je ne te dirais pas qu’au-delà de la mer se trouve d’autres zones grises.

- Je me fiche des zones grises, rétorqua le garçon, moi ce je veux c’est naviguer. Parfois je vois passer des bateaux et c’est pas de savoir où ils vont qui m’intéresse, moi j’aimerai juste être sur l’eau.

- Donc, ton rêve à toi c’est d’être un bateau.

Larry grimaça. De tout ce qu’il avait pu imaginer de cette conversation, il n’avait pu prévoir aucune de ses réponses.

- On n’vous apprend pas le second degré dans vos écoles ? ricana-t-elle en lui mettant un coup de coude amical.

Il se détendit aussitôt. Ses yeux pétillants avaient la faculté de voler la vedette aux rares étoiles qui scintillaient derrière les nuages.

- Et toi, c’est quoi ton rêve ? se décida-t-il enfin.

- J’en ai plusieurs, affirma-t-elle, et ça change tout le temps. Tout à l’heure je rêvais d’une clope, puis j’en eu une, puis deux. Du coup je suis libre de rêver d’autre chose pour l’instant.

Larry, bien qu’amusé par la désinvolture de ses réponses, était néanmoins déçu. Elle ne se livrerait pas aussi facilement que lui. Cela souleva une multitude de questions qu’il aurait aimé lui poser, notamment sur la vie dans zone noire, mais il s’abstint.

- Les gros cons sont revenus t’emmerder ? demanda-t-elle abruptement.

- Non…

- Ils reviendront. Ça tu peux en être sûr ! j’les connais ces gars-là, tant que tu n’montres pas les crocs ils pensent que t’es un agneau et eux, pendant ce temps, il se prennent pour des loups.

- Pourquoi tu riais, quand Jasper te frappait ?

Elle se tourna vers lui, l’incitant à la regarder droit dans les yeux. Larry reconnu son air déterminé, dépourvu de candeur.

- La Vieille Toulemonde me l’a toujours dit, « ma fille ! si tu as affaire à un fou, montre-lui qui est le plus fou des deux ! », c’est le secret.

Le garçon s’esclaffa.

- Ça a marché sur moi, ria-t-il, je n’ai jamais rien vu d’aussi flippant !

Avec fierté, elle tira une dernière fois sur le filtre de sa cigarette, avant de l’envoyer valser d’une pichenette.

- Qui est la Vieille Tout Le Monde ?

- La grognasse qui m’héberge. Une timbrée, imbibée d’Agri du matin au soir, mais elle a le mérite d’être savante.

Larry plissa les yeux. Il n’était pas certain d’avoir tout compris. De l’Agri ? comment une femme de la zone noire pouvait être savante ?

Devant son mutisme, Nina enchaina.

- Elle vient de la zone bleue.

Il se demanda s’il avait bien entendu.

- Qu… quoi ?

Ce fut tout ce qu’il put formuler. Abasourdi, il envisagea un instant l’étendu de son ignorance et à quel point il pouvait paraitre stupide aux yeux de Nina. Pourtant, il était évident que si les ouvriers pouvaient être bannis de la zone grise, il en fut de même pour les résidents des autres zones. Pourquoi n’y avait-il jamais songé ? Comment des citoyens, qu’il imaginait intouchables, pouvaient se retrouver dans la zone noire ?

- On en apprend beaucoup là d’où j’viens, dit-elle d’un air supérieur, la vieille Toulemonde vient de la zone bleue, Cristobal de la zone blanche, et il y en a d’autres ! Bien sûr il y a ceux qui viennent de chez toi, et ceux qui, comme moi, sont nés hors zone, mais l’Ordre est bien bête de penser qu’effacer des noms du Réseau suffit à faire disparaitre les indésirables.

- Tu veux dire que, tous ces gens ont été bannis eux aussi ? Comment vivez-vous ? Il y a quoi de l’autre côté du Mur ? Et pourquoi ils ont été bannis, d’abord ?

- Tu poses beaucoup de questions, Larry, c’est bientôt l’heure du couvre-feu. Tu devrais rentrer.

Larry regarda en direction de la tour de son quartier, là où se trouvait l’écran géant du Réseau. Le compte à rebours avait déjà commencé. Il ne lui restait que cinq minutes pour passer les grilles de son quartier.

- Merde !

Il bondit sur ses pieds, enjamba Nina et s’apprêta à descendre, quand soudain, il réalisa qu’il n’était pas certain de la revoir bientôt.

- Nina, retrouve-moi demain, ici, après l’école !

- D’accord !

Heureux, il lui lança un franc sourire.

Il couru dans les ruelles, grimpa les escaliers, sauta quelques murets et se retrouva, le souffle court, à quelques mètres du portail de son quartier. Deux minutes. Cette fois, sa mère ne se gênerait pas pour lui reprocher son retard.

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