IIIème partie : La Zoneuse

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Dans le brouhaha des conversations et l'agitation ambiante, Larry entendit courir dans sa direction. Il se retourna brièvement et reconnu aussitôt Jasper, suivi par deux autres garçons de leur section.

- Hey ! Green !

Larry jura dans sa barbe. Apparemment Jasper avait décidé de faire de lui son souffre-douleur.

- Tu vas où comme ça minus ? lança Jasper en arrivant à sa hauteur.

- Nulle part, répondit Larry, agacé.

Jasper l’observa longuement, le visage crispé.

- Nulle part... répéta ce dernier, on peut venir ?

- Non, merci.

Larry n’avait aucune envie de partager ces deux heures de rêverie avec des types de son espèce. C’était officiel, il détestait Jasper et il y avait fort à parier que celui-ci le haïsse tout autant.

- Pourquoi ? tu vas t’astiquer l’outil ? l’interpella l’ami de Jasper, un certain Criss.

- T’es bête ou quoi ? rétorqua Jasper, j’parie que ce minus ne sait même pas à quoi ressemble une bite.

Larry soupira pour garder son calme et tenta de contourner ce dernier mais il lui barra la route.

- J’suis sûr que t’es une gonzesse en réalité ! déclara ce dernier, hilare.

- Une affreuse gonzesse ! ajouta Criss,

- On a qu’à vérifier ! lança le troisième garçon.

Larry lui jeta un regard noir. Il était coincé, pris au piège par les trois garçons qui l’entouraient.

- Fichez-moi la paix, dit-il.

Tous trois se lancèrent un regard moqueur avant d'exploser de rire.

- Sinon quoi, minus ? siffla Jasper entre ses dents serrées.

Il se rapprochait de lui dangereusement, mais Larry ne voulait pas lui faire l'honneur de reculer. Ainsi le corps immense de Jasper frôla le sien.

- Baisse ton froc, tout de suite.

Encouragé par l'air goguenard de ses comparses, un rictus sadique apparut sur le visage rondelet de Jasper. Larry, pris de court, ne sut comment réagir. Il sentait les deux autres se placer derrière lui comme un piège se refermant sur une proie. Le poing serré, il tremblait de rage. Il était hors de question de se laisser faire par eux. Il recula d'un demi pas mais se cogna contre le torse de Criss.

- Chopez-le ! ordonna Jasper aux deux autres.

Ils l’attrapèrent en même temps, l’un lui tordait les bras par derrière, les deux autres attrapèrent chacun une jambe.

- Hey ! arrêtez putain arrêtez ! cria Larry en se débattant.

Jasper parvient tout de même à agripper la ceinture de Larry qui se tortillait dans les airs, les pieds maintenus sous les aisselles de ses deux camarades. Quelques apprentis, qui observaient la scène, lancèrent des encouragements aux trois camarades, ou riaient en voyant Larry tenter de se défendre.

- NON ! AU SECOURS, LAISSEZ-MOI ! hurla Larry

Jasper parvint à ouvrir la braguette du garçon tandis qu’il pouffait de rire. Du monde commençait à s'ameuter autour d'eux tandis que Larry retenait ses larmes à mesure que les doigts de Jasper parcouraient son entrejambe.

- T’aime ça hein ! ricana Pol, le troisième garçon qui lui retenait les brasn je sens qu'on va bien s'amuser avec toi...

Puis il lécha le visage horrifié de Larry.

- Tu sais c’qu’on leur fait aux p’tits garçons grands et costauds comme toi là d’où j’viens ?

La petite voix d’une fillette fit cesser les rires des élèves qui assistaient, avides de sensationnel, à la scène. Larry n’en croyait pas ses yeux. La rouquine de la zone noire se trouvait derrière Jasper, minuscule face à lui.

Les yeux exorbités, Jasper lui jeta un regard assassin par-dessus son épaule.

- Non, mais tu vas m’le dire zonarde !

Les yeux luisants de malice, la fille s'approcha d'un pas.

- On les égorge, de là à là, dit-elle en pointant du bout de son doigt les deux extrémités de sa gorge, puis on les pend par les pieds pour les saigner entièrement. Ensuite, quand ils ont fini de se vider et de frétiller comme des vers, on en fait de tous petits paquets de viande et on s’en sert d’appât pour pêcher.

Elle ne devait pas être plus âgée que Larry mais son regard n’avait rien d’enfantin. Il était froid et intense, comme si elle avait vécu un siècle de souffrances et avait tout de même survécu.

- Pour ce qui est des cheveux et des dents, j'aimerai que tu puisses le découvrir par toi-même... renchérit-elle.

Il fallut un moment à Jasper pour digérer cette menace et, tandis qu’il s’apprêtait à se ruer sur elle pour la mettre en pièces, ses deux comparses laissèrent lourdement tomber Larry et l’empêchèrent de s’approcher d’elle.

- Arrête Jasp ! si tu touches cette crasseuse tu vas choper des maladies !

- Ou pire ! tu vas finir par zoner aussi !

Elle esquissa un sourire satisfait, puis, contre toute attente, attrapa le visage de Jasper à pleines mains et lui arracha un cri de dégout. Sans lui laisser le temps de s'en remettre elle lui mordit l’avant-bras, tel un animal enragé. Partagés entre dégoût effroi les deux comparses reculèrent, laissant Jasper hurler de douleur sous le regard ébahit de Larry, encore à terre. Jasper empoigna la tignasse de la fille pour la forcer à lâcher son étreinte, mais rien n’y faisait, pas même les mèches rousses arrachées à son crâne qui flottaient dans les airs, ni les coups de poings qui s'abattaient sur ses tempes. Elle semblait ne ressentir aucune douleur, ni la peur de la douleur elle-même. Jasper se jeta sur le sol pour l’écraser de tout son poids et ce fut à ce moment-là qu’elle lâcha prise. Entièrement à sa merci, elle ne put échapper aux coups de poings qui s'abattaient sur son visage, avec une telle violence que les voyeurs, heurtés, firent silence autour d'eux.

C'est alors que cette pauvre fille se mit à rire, tel un diable, à gorge déployée. Larry se mit à trembler. Ce rire provoqua un mouvement de recul général. Était-elle folle ? Pourquoi le provoquait-elle ainsi ? Larry aurait juré que la vue de son sang sur les mains de son agresseur l'avait rendue euphorique. Néanmoins, il lui fallut quelques secondes à peine pour remarquer que la petite main de la zoneuse se glissait le long de sa jambe en direction de sa chaussure, comme pour y attraper quelque chose.

Une boule d'angoisse dans l'estomac de Larry lui donna la certitude, que des deux, celui qui était en danger était en réalité Jasper.

C'est alors que Criss et Pol se jetèrent sur lui, toujours fou de rage, pour le dégager de la fillette en le suppliant de cesser tout contact avec elle. Enfin, après quelques efforts, ils finirent par relever leur ami dont le visage écarlate de fureur luisait de sueur. En la voyant ainsi au sol, le visage en sang, il adopta une mine répugnée.

- Sale crasseuse… jura-t-il dans sa direction.

La fille se remit à rire, de façon cristalline, presque irréelle, en laissant entrevoir ses dents ensanglantées.

- Allez, on s’casse, déclara Criss, viens Jasp, tu l’as bien remise à sa place.

Avant de détourner les yeux, Jasper lui cracha à la figure. Rien cependant ne semblait pouvoir empêcher cette fille de rire. Ses éclats résonnaient encore tandis que les trois comparses s’éloignaient et que les badauds se dispersaient, jusqu'à en envahir l'espace et ses moindres recoins. Puis, dès qu’ils furent tous à bonne distance, elle cessa subitement, laissant la place au silence et au vide.

Elle resta amorphe sur le sol quelques instants infinis, puis essuya son visage à l’aide de sa vieille robe avant de se redresser sans dire un mot.

Larry était tétanisé. Il ne savait pas s’il était effrayé par cette fille, ou en totale admiration. Elle avait tenu tête à trois grands gaillards, elle était venue le défendre, pourquoi ? De toutes les bagarres auxquelles il avait assisté, et notamment celles entre adultes, jamais encore il n'avait entendu rire quelqu'un sous les coups.

Interdis, il la regardait ramasser ses touffes de cheveux roux sur le sol, l'air absent, comme si elle ramassait quelques escargots un jour de pluie.

Cette histoire d'appât qu'elle avait raconté l'avait rendu nerveux. Était-ce réel ? Comment pouvait-elle inventer de telles histoires atroces autrement ? Que voulait-elle prendre dans sa grosse chaussure ?

Larry était soudain confronté à une effroyable vérité. Il ne connaissait rien de la zone noire et même les rumeurs qui circulaient étaient loin d'être aussi terribles que ce que cette fille en avait décrit.

Une fois debout, elle s’approcha de Larry d’un air arrogant.

- Tu as une dette envers moi. Déclara-t-elle.

Elle semblait tout à fait remise de sa bagarre avec Jasper et, même si son nez et son arcade étaient en sang, elle ne laissait rien transparaitre. Larry la dévisagea avec intensité. Une dette ?

A son tour il se releva.

- Je ne t’ai rien demandé, dit-il méfiant.

Elle releva un sourcil du mieux qu'elle put.

- Dans ce cas j'aurai peut-être dû les laisser te violer ?

Larry ne sut quoi répondre, à vrai dire il ne comprenait pas très bien ce qu'elle voulait dire. Il s'aperçut que sa braguette était ouverte et, gêné il s'empressa de s’embrailler.

Devant son geste, elle soupira en levant les yeux au ciel.

- Enfin bref. Si tu as quelque chose à becter…

Elle lui tandis une main terreuse, minuscule mais néanmoins ferme. Les mains de Larry tremblaient.

- Je croyais que tu pouvais pêcher grâce… aux petits garçons grands et costauds…

- Mauvaise saison. Pas de poisson en ce moment.

Il fit saisi d'un frisson. Hésitant, il sorti de sa poche le sachet de noisettes, tentant désespérément de réfréner ses tremblements.

- C’est tout ce que j’ai, dit-il timidement.

Elle haussa les épaules en guise de remerciement et s’en empara.

- Tu… tu as mal ? demanda Larry en observant le sang qui recouvrait son visage.

- J’ai connu pire, dit-elle, la prochaine fois, broie-lui les couilles, ça lui remettra les idées en place.

Pour illustrer sa menace elle écrasa brusquement le sachet dans sa petite main. Elle tenta alors de lui faire un clin d’œil, mais à cause de son arcade ouverte cela ressembla davantage à une grimace, puis tourna brusquement les talons.

- Attend ! tu t’appelles comment ? demanda Larry, dont l'intérêt pour cette fille ne faisait que croître.

Elle se retourna vers lui, visiblement surprise par sa question.

- Nina. Elle hésita un instant. Et toi ?

- Larry.

Elle releva le menton en guise d’aurevoir.

- Nina, tu vas faire quoi là ?

La fillette soupira.

- Faire le tour des bars, j’ai besoin d’une clope.

Le visage de Larry s'illumina. Cette fille pouvait entrer dans les bars sans que personne ne puisse l'en interdire. Pour les Androïdes elle n'était ni plus ni moins qu'un fantôme. Irrésistiblement, il eut le profond désir de passer le reste de son temps libre avec elle, juste pour la voir vivre.

- Laisse-moi t'accompagner ! déclara-t-il en la rejoignant.

Elle hocha la tête en se laissant approcher. Larry avait la sensation d'avoir apprivoisé un animal féroce. Il en éprouva de la fierté.

Lorsqu'il rentra chez lui, deux heures plus tard, il était excité par l'idée d'un jour recroiser Nina. Il l'avait accompagnée dans le centre-ville, l'avait vu voler quelques cigarettes dans un bar, puis se faire jeter dehors à grand coups de pieds au derrière. Il l'avait ensuite suivie jusqu'à l'entrée des égouts, un trou répugnant d’où émanait toute la pestilence de la ville. Ils ne s'étaient dit que quelques mots, des banalités, mais Larry s'était étrangement senti bien en sa présence. Néanmoins, elle l'avait trop intimidé pour qu'il se sente à l'aise de lui parler de ses rêves.

Il gravit les marches qui menaient à son dortoir familial et se jura pour la prochaine fois d'amener le sujet. Car il en était convaincu, cette fille de zone noire ne survivait que pour réaliser ses rêves.

Il pénétra dans le dortoir, excité à l'idée de raconter sa rencontre avec Nina à son père.

- Vous n’devinerez jamais ce qui m’est arrivé aujour…

Mais Larry trouva sa mère, seule, prostrée sur son lit.

- Qu’est-ce qu’il se passe ? se risqua à demander Larry.

Elle avait l’air particulièrement dévastée, si bien qu'elle ne répondit rien.

Larry regarda autour de lui. Sur la table étaient disposées leurs trois rations alimentaires, comme toujours.

- Où est Richard... dit-il.

Elle lui lança un regard noir que Larry ne connaissait que trop bien. Lorsque son père et elle se disputaient, elle le regardait toujours ainsi, comme si du fait de sa ressemblance avec son paternel, lui aussi était fautif.

- Je lui avais dit de ne rien faire… je lui avais dit ! ce salop ne m'écoute jamais...

Larry demeura interdit. Il s'aperçut que le couvre-feu allait bientôt sonner. Son père devrait déjà être là.

- Ton père est responsable d’une grève, Larry ! Une grève ! tu te rends compte ? à cause de mon doigt je ne peux plus travailler à la Germain Compagny, si ton père se fait renvoyer nous irons tous en zone noire !

Une grève ? Larry ne savait pas exactement en quoi cela consistait. Tout ce qu’il en savait venait du Code du Travail Ouvrier qu’il avait appris par cœur.

« Article 15.a, Le statut de l’ouvrier ne lui est assuré que par son travail. En cas de refus, ou de mouvement de grève, des sanctions seront prises par le Comité de l’usine pouvant entrainer la destitution du statut ouvrier. »

- Mange Larry. Mange autant que tu veux, je n'ai pas d'appétit. dit-elle en désignant d'un signe de tête les trois rations.

- Mais… Richard va peut-être rentrer !

A cet instant l’alarme du couvre-feu se déclencha. Elle ferma les yeux, résignée.

Sans ajouter mot, elle s'allongea sur son lit de camp, hermétique à toute émotion de la part de son fils.

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