La lettre d'Audrey
Mon Amour,
Si tu lis cette lettre, c’est que je suis morte… Je sais, ça fait réplique mélodramatique dans un mauvais film, et pourtant, c’est la réalité… Ça parait difficile à imaginer, car je suis bien vivante au moment où j’écris ces lignes… Malade, mais vivante… Alors si je me lève comme d’entre les morts pour te faire entendre ma voix, ce qui, je le crains, t’apportera un surcroît de chagrin, ce n’est pas pour te tourmenter, mais pour que tout ce qui devait être dit soit dit et pour apaiser ma crainte…
Aujourd’hui, la vie m’a fait un formidable cadeau… Cette phrase aussi te semblera ne pas avoir de sens car tu la lis maintenant au jour de ma mort. Et pourtant c’est vrai, et c’est d’ailleurs ce qui m’a décidée à t’écrire cette lettre… Aujourd’hui, tu es venu à moi. Alors que je ne savais pas comment réparer mon mensonge initial, tu as tout résolu... J’y vois un signe. Tu vas peut-être te moquer de moi, car je sais que tu ne crois pas à ce genre de choses, mais je pense que tu as deviné mon mal et entendu mon cri muet vers toi. Ton cœur a répondu au mien : ils se connaissent si bien. Tu m’as dit que tu aurais fait bien plus pour me retrouver, que tu aurais traversé toute l’Europe s’il l’avait fallu. Je sais que ce cœur aurait retrouvé le mien, quoi qu’il arrive et où qu’il soit.
Laisse-moi maintenant t’expliquer qui est celle qui meurt de ne pas avoir su te dire plus tôt qui elle était et combien elle t’aimait... Très jeune, à l’âge où l’on ne doute pas de son immortalité et de celle de ceux qu’on aime, j’ai compris le mensonge de l’existence. J’ai vu ma mère souffrir, mon père s’angoisser pour elle, j’ai su à travers les silences et les non-dits qu’elle ne connaîtrait pas une longue vie… Pourtant, elle s’est remise, toujours… Mais le poison de l’inquiétude est resté. Il était là, insidieux, comme un halo qui me suivait partout. Alors, puisque tout pouvait disparaître d’un instant à l’autre, je me suis étourdie : rien n’avait d’importance, rien ne devait être pris au sérieux… Il fallait jouir maintenant et tout de suite pour oublier demain… Et rire, rire, rire, car la vie est un jeu auquel on perd à chaque coup… Ne pas s’attacher, ne jamais regarder en arrière, tomber certes, mais se relever sans un murmure… Être libre, forte, cracher à la gueule du destin tout en lui riant au nez…
Et puis tu es arrivé… Au début, tu n’étais pour moi qu’un gamin un peu intrigant… Tu ne parlais pas beaucoup et avais souvent l’air ailleurs… Et puis tout à coup, tu faisais une réflexion décalée, involontairement drôle parfois, qui montrait que tu avais parfaitement suivi la conversation. J’ai eu envie de te connaître, mais à l’époque, je n’avais d’autre dessein que de pure amitié. C’était déjà beaucoup pour moi de m’intéresser à un garçon de seulement treize ans, mais tu ne ressemblais pas aux garçons de ton âge. Tu ne ressemblais à personne d’ailleurs. Tu étais fier et timide, naïf et d’un humour caustique qui n’était pas compris de tous... Tu étais en admiration devant moi, mais n’aurais jamais osé me dire simplement que je te plaisais. Tu vouais aux femmes -tu disais « femmes » et non « filles »- un culte d’une autre époque. Je suis devenue peu à peu ton initiatrice sans m’en rendre compte… Tu te souviens de l’étonnement des autres ? Audrey la délurée, la bimbo, et ce garçon maigre à peine adolescent dont on se demandait s’il était pince-sans-rire ou simplement un peu bête… Je ne saurais dire quand les choses ont changé, ce qui est souvent le cas des choses qui changent, finalement… Mais moi, tel un train qui ne peut sortir de sa voie, je suis restée dans cette bulle protectrice que j’avais construite autour de moi. Tu comprends maintenant ?... J’ai longtemps cru que c’était ça, la vie…
Le Lac des Sapins… la fraîcheur de l’eau à l’odeur de tourbe… l’étroite cabine de douche depuis laquelle je t’entends dans celle d’à côté… Cette soudaine envie de me montrer à toi… L’orage, et la petite chambre du mobilhome… Tout à coup, ta langue sur mon intimité… à la fois inattendue et inéluctable après ces jeux enfantins qui n’avaient rien d’innocent… Ton regard émerveillé sur mon corps, à chaque fois que les phares d’une voiture dessinaient des ombres fugitives et mouvantes sur le mur… « Treasure », hymne de nos vacances… Sandra et Luc, qui partagèrent nos jeux et qui se découvrirent tout comme nous nous découvrîmes… N’est-ce pas là que tout a commencé ?
Ton anniversaire, notre première fois, Florence… Je pourrais continuer à égrainer ainsi nos meilleurs souvenirs… J’ai eu tout le loisir de le faire depuis que je suis ici, et je sais que toi aussi, maintenant, tu vas te remémorer ces moments et les ressasser, dans les jours, les semaines et les années à venir… Peut-être que si j’avais su te parler plus tôt comme je le fais maintenant, je n’en serais pas là, c’est-à-dire dans une tombe... Mais l’heure n’est plus aux regrets. J’ai une crainte pour cet avenir qui n’est pas pour moi : Il est possible que ta douleur soit si forte qu’elle réduise à néant chez toi toute envie de continuer, tout simplement parce que tu m’aimes et que c’est ce qui se passe quand on perd ce qu’on aime… Oui, car tu m’aimes, et cette pensée me ravit, rien n’est plus important à mes yeux, rien, à part cette crainte. J’ose croire que je peux encore te faire une demande depuis l’au-delà qui nous sépare maintenant, bientôt. A la vérité, c’est un ordre : Je veux que tu vives ! Ceci n’est pas la fin ! Tu aimeras à nouveau, certes avec un voile sur le cœur, mais tu aimeras… Fonde une famille si tel est ton désir, et avance, encore et encore… Tu apprendras à vivre avec moi, mais sans moi, car je serai toujours avec toi mon chéri… Je ne peux partir apaisée que si j’ai la certitude que ma fin n’est pas la fin.
Le soir tombe… Un merle chante à ma fenêtre… Peut-être appelle-t-il sa bien-aimée ? Je vais te laisser, mais je serai pourtant toujours là. Parce que je t’aime et que c’est la seule chose qui compte. Je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime… Je ne me lasserai jamais de te le dire…
Adieu mon amour.
AUDREY
Je recomptai, incrédule... « Je t’aime » était écrit quinze fois, d’une écriture de plus en plus tremblante. Elle avait rédigé cette lettre juste après nos retrouvailles, juste après m’avoir avoué son amour pour la première fois, juste après m’avoir assuré de la certitude de sa guérison… Avait-elle chercher à me cacher le pressentiment de sa fin ?... Ou avait-elle réussi, tout en se projetant de toutes ses forces vers une issue positive, à se déchirer tout entière de haut en bas pour laisser parler en elle la morte, de façon à ne pas me laisser sans voix et sans adieux au cas où elle n’en réchapperait pas ? Quelle violence elle s’était imposée !… Cet effort surhumain avait peut-être contribué à la tuer, et je ne peux toujours pas certifier aujourd’hui que ce ne fut pas le cas… J’avais côtoyé un ange, et je ne le savais pas… A la vérité, je l’ai toujours su…
Rapatriement du corps… Obsèques… Cercueil… Fleurs… Larmes… Terre… Trou… Noir… Noir… Noir… Tout mot maintenant superflu… Laissez-moi me taire, me terrer… Devant moi, juste ce vide, ce gouffre, ce froid… Ce vide, ce gouffre, ce froid, en vérité, ils sont en moi…

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