Epilogue

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 Quinze ans se sont écoulés. Il m’en a fallu du temps, pour recommencer à goûter à la vie… J’y suis parvenu accompagné par les mots d’Audrey, par ces phrases que je connais par cœur à force de les avoir lues et qui ne me quitteront qu’au jour de ma propre mort… Tout ce qu’elles prophétisaient s’est réalisé. D’abord, passée la sidération, la vie perdit tout intérêt pour moi. Le vin s’était transformé en eau, les parfums en rien, les musiques en bruit de fond inutile… Sauf « Treasure », si lié au début et à la fin de notre amour qu’il m’arrachait des larmes à chaque écoute… J’avais perdu, et peut-être laissé échapper, ma seule chance de bonheur… Pourtant, je continuai à exister mécaniquement et presque sans en avoir conscience, mais toujours guidé par les mots d’Audrey, peut-être uniquement guidé par eux… J’appris à vivre avec elle, mais sans elle, car elle était effectivement toujours là, et dans un sens, plus qu’elle ne l’avait jamais été… Son absence était la lumière noire qui me faisait avancer et m’en empêchait, tout à la fois torture et délivrance…

 Je pus toujours compter sur la famille d’Audrey. Amélie est devenue une amie. Il y a quatre ans, elle m’a demandé d’être le parrain de son premier enfant. Je lui ai d’abord répondu que j’en serais très honoré, mais que je n’étais pas le bon choix car je n’avais pas la foi… Comment aurais-je pu l’avoir ? Elle m’a rétorqué qu’elle s’en foutait, qu’elle comprendrait mon refus mais que son fils n’aurait pas de parrain, sinon moi. J’ai finalement accepté. Je suis retourné régulièrement voir Annelore et Dieter. J’aimais ces journées paisibles auprès de ces gens simples et bons, à jardiner avec Annelore ou à regarder Dieter bricoler dans son atelier tout en partageant une « Schwarzbier » avec lui. Il y a deux ans, quand ce dernier est mort dans son sommeil à 85 ans, j’ai retrouvé toute la famille pour les obsèques. Evidemment, il était difficile de ne pas faire le rapprochement avec l’enterrement d’Audrey, dernière occasion au cours de laquelle nous nous étions rassemblés treize ans plus tôt … C’était comme si elle veillait sur nous…

 Je n’ai malheureusement pas gardé beaucoup de contacts avec Luc et Sandra… Nous nous revîmes après la disparition d’Audrey, mais une sorte de gêne s’était installée entre nous… Le poids de l’absente, autour de nous, avec nous, faisait résonner d’une façon étrange et désincarnée nos conversations qui peinaient à démarrer… Luc et Sandra sont aujourd’hui toujours ensemble et ont deux enfants. Il n’y eut évidemment plus aucune ambiguïté érotique entre nous, comme si ces moments de fièvre n’avaient été possibles que grâce à la folie et à la liberté de notre amie…

 Je restai intime avec Giulia dont je fus le premier lecteur quand elle devint écrivaine, de même qu’elle fut la première lectrice de ce récit… Nous ne nous voyons pas très souvent du fait de ses activités mais nous nous écrivons très régulièrement. C’est avec elle que je refis l’amour pour la première fois, sept mois après la mort d’Audrey. Elle me le proposa, et j’acceptai avec gratitude. Pendant des années, nous avons continué occasionnellement à coucher ensemble, même après son mariage avec son éditeur allemand, un homme pour qui elle avait de l’affection mais dont elle n’était pas amoureuse… Elle avait d’ailleurs décrété qu’elle ne le serait jamais plus après Romu, et elle ne s’est apparemment pas trompée… Il n’y eut jamais d’ambiguïté entre nous… Je veux dire par là que nous savions que nous ne formerions jamais un couple et que nous n’étions pas amoureux l’un de l’autre… En somme, notre relation répondait de la façon la plus parfaite à la définition du mot « amitié »… Petit à petit, au fil des années, nos rapports charnels s’éteignirent d’eux-mêmes, comme si nous étions passés à autre chose… Peut-être aussi sentions-nous que j’avais commencé à « guérir » et étais maintenant capable de faire mes propres rencontres… Hasard ou non, c’est quelques temps après que je fis la connaissance de celle qui partage ma vie aujourd’hui…

 Dans ma famille, bizarrement, la seule personne sur qui je pus compter fut Virginie. Elle ne fit plus aucune remarque négative sur Audrey bien qu’elle ne l’ait jamais appréciée… Ses sarcasmes à mon égard cessèrent également. Elle s’essayait bien de temps en temps à une petite moquerie, mais sans conviction, comme pour respecter une sorte de rituel entre nous. Quelques années après avoir quitté le domicile familial, elle sombra dans l’alcool. Contrairement à mes parents qui la renièrent totalement, je ne l’abandonnai jamais, quoique nous n’ayons jamais eu beaucoup de choses à nous dire… Un jour, alors que j’étais allé lui rendre visite en centre de désintoxication, dans une période où elle était vraiment au fond du trou, elle me fit des déclarations marquantes : Elle releva que nos deux situations n’étaient pas si différentes, bien que j’avais eu plus de chance qu’elle. Moi, au moins, j’avais connu le grand amour ! Je l’avais certes perdu et ne le retrouverai peut-être plus, mais j’avais eu cela dans ma vie, alors qu’elle, elle ne le connaîtrait jamais. Puis elle ajouta que j’étais un foutu rêveur, mais que dans le fond, c’était un type comme moi qu’il aurait fallu qu’elle rencontre…

 Au fil des années, je continuai à réaliser plus ou moins consciemment le programme prophétisé par Audrey… Je fis des rencontres, mais mes « conquêtes » fuyaient quand elles apprenaient ce par quoi j’étais passé, peu désireuses de se mesurer à une morte... Et puis un jour, arriva une femme qui ne fuie pas après avoir entendu mon histoire. Elle est restée, m’a réappris patiemment les gestes et les mots que j’avais oubliés, m’en a appris d’autres, sans jamais chercher à supplanter Audrey ni à tuer son souvenir dans mon cœur… Elle a appris à vivre avec cette inconnue qu’elle connaît pourtant si bien, avec l’ombre de cet amour perdu qui vit constamment avec nous, qui converse avec nous lorsque nous parlons, qui s’assoit avec nous lorsque nous nous asseyons, qui est aussi bien à notre table que dans notre lit, qui effleure nos corps quand nous faisons l’amour… Qui d’autre aurait pu supporter cela ? Elle fit pourtant plus pour moi encore : Elle m’aima, tout simplement, et provoqua un miracle : Je réalisai que je l’aimais aussi, et que l’aimer n’était pas trahir Audrey… Ma disparue n’était plus un obstacle. Ce n’est pas qu’elle se fut tout à coup effacée : Elle était toujours là, mais elle avait juste fait un pas de côté pour laisser s’avancer celle qui serait dorénavant ma compagne, nous adoubant, heureuse de constater que j’avais accompli la prophétie : Sa mort n’avait pas été la fin, car il y avait une suite après cette fin...

 Il y a quelques mois, alors que nous revenions d’un déjeuner dans ma belle-famille et qu’un pincement au cœur contractait ma poitrine à la vue du panneau « Cublize – Amblepuis – Lac des Sapins », celle qui partage maintenant ma vie me dit simplement : «Allons-y, si tu veux… ». Je tournai à l’intersection. Je n’étais jamais revenu… Les collines moutonnantes du Beaujolais, le manteau de verdure étalant sa fourrure soyeuse à l’approche du crépuscule, les sapins donnant au lac un petit air de Canada… Rien ne semblait avoir changé… Je m’engageai sur la route en cul de sac menant au camping où nous avions passé des moments si heureux et insouciants. Le cœur battant, j’espérais retrouver le mobil home et sa minuscule terrasse… Mais à la place du terrain gravillonné un peu minable de notre jeunesse, avait été installé un magnifique camping quatre étoiles au gazon impeccablement taillé ! Fini les vieux mobil home ! A la place s’alignaient des sortes de petits cottages en bois clair imitant les chalets de montagne ! Quant à la plage minuscule et à son espace de baignade, ils avaient été luxueusement réaménagés avec piscine écologique et vaste aire de jeux à la clef… Il ne restait rien de ce que nous avions connu... Luc et Sandra avaient disparu, Audrey était morte, et morts et disparus aussi étaient les lieux où nous avions ri, aimé et dit sans le savoir adieu à notre enfance avant que la vie ne nous apprenne qu’elle était une chienne aveugle et galeuse mordant la main de ceux qui la chérissent… Comme le disait Barbara :

« Il ne faut jamais revenir

Au temps caché des souvenirs

Du temps béni de son enfance… »

 Ce n’était pourtant plus l’enfance, mais ces moments de bonheur en furent bien la fin… Je m’effondrai sur l’épaule de celle qui est venue pour me donner une seconde chance…

 Aujourd’hui, je suis prêt. Prêt à revivre. Prêt à habiter l’avenir et à sortir de la douleur et du souvenir. Elle me l’a proposé. Elle en a toujours eu l’envie, mais elle le sait maintenant: C’est avec moi qu’elle le fera. Au début je n’étais pas sûr j’avais peur je ne pensais pas pouvoir… Mais maintenant, je suis prêt. Trois mois… comme un cœur palpitant à peine plus gros qu’un poing. A l’écran, comme un miracle, comme une icône… Comment t’appeler ma fille ?... Nous hésitons encore… En revanche, nous sommes tout de suite tombés d’accord sur ton deuxième prénom. C’est celle qui m’a sauvé qui me l’a proposé. Je l’ai serrée dans mes bras, éperdu de reconnaissance : « Audrey ! »…

             FIN

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