L’année avait été rude. L’argent avait manqué, l’amour et la considération du monde aussi. C’était ça, se mettre dans le dur. Tout était amplifié, les difficultés aussi. Au début on s’accroche. A l’espoir que la roue tourne, que la bonne main sera tendue au bon moment. Puisqu’il faut croire en quelque chose, autant croire en la générosité des gens. Quand tout le reste a foutu le camp, cela doit bien demeurer. Il le faut.
On marchait sur le trottoir des rues peu animées de cette fin d’année. Les moyens fuyaient la ville pour le chalet à la montagne, ou la famille en campagne. Ca rendait la pilule plus difficile encore à avaler. Il ne restait que les esseulés en ville, les regards des plus démunis d’attention se croisaient timidement, honteusement, témoignant d’une solitude que l’on ne s’avouait qu’à voix basse. On entendait au loin « whish you a merry christ… »
« Une petite pièce de vingt centimes, s’il vous plait ? »
Une grimace. Pas maintenant bon dieu. Manquait plus que ça. Passons donc le chemin. On ne veut pas affronter la misère, pas aujourd’hui en ces temps de fêtes. Faire l’autruche c’est mieux, auprès des siens, à se remplir la panse bien plus que de nécessaire.
Puisque les rues étaient désertes, autant se réfugier près de l’église. Il y avait toujours des âmes dans les églises, comme s’il fallait bien trouver un lieu de ramasse pour ceux qui n’avaient pour compagnie que leur désespoir. On contourne la fontaine à la statue d’ange devant l’entrée, on fait comme tout le monde, et on entre dans ce lieu vénéré depuis des siècles.
On se fait silencieux, par respect. Un signe de tête, un œil en l’air, comme pour saluer au cas où. Une octogénaire par ci, un prête par là. Personne ne semble faire attention, chacun centré sur sa repentance.
« Vous ne pouvez pas rester là, monsieur. Les portes vont fermer, c’est l’heure. »
Et alors on retourne dans le froid. Même l’église aura déserté aujourd’hui. On va retrouver son bout de carton derrière le cimetière, en espérant y passer une bonne nuit. Les guenilles étaient pourtant équivoques. Le besoin de compagnie et de compassion suffisamment criant. C’est le seul vœu. Ces fêtes se vivront donc seul. Puisque même le christ n’en aura pas voulu.
Il n’y a aucune raison que la générosité du monde ait perduré en ces murs sacrés plus qu’ailleurs. Et une fois que l’humanité s’est envolée, on se rencontre enfin soi-même. Dans la nuit froide, face à soi-même, il ne reste que la persévérance. Meilleurs vœux. On verra l’année prochaine.