3 - Orientation-F
Nos études avançaient. Nous avons tous poursuivi des parcours universitaires. Mais chacun dans une direction inattendue.
Marie, elle, n’avait jamais envisagé de devenir archéologue. Personne ne l’avait prévu.
Elle voulait faire de la littérature. Ou peut-être de la biologie. Elle aimait les calligraphies, les plantes, les silences. Mais un jour, au lycée, un professeur remplaçant est arrivé. Il s’appelait M. Dumas. Il parlait lentement, comme s’il déterrait chaque mot. Il montra une photo : un fragment de poterie, à moitié enfoui dans le sable.
— Ce n’est qu’un tesson, dit-il. Mais il a traversé trois mille ans pour arriver jusqu’à nous.
Marie ne dit rien. Mais elle n'observait plus la photo. Elle regardait le sable autour.
Elle commença à lire des articles, à visiter des musées, seule. Elle s’inscrivit à un stage d’été, juste pour voir. Et là, en creusant dans une tranchée poussiéreuse, elle trouva un petit objet en pierre. Un poids de métier à tisser. Rien d’extraordinaire. Mais elle le tint dans sa main comme on tient une mémoire.
Ce soir-là, elle écrivit dans son carnet :
“ Je ne souhaite pas me contenter de lire l'Histoire. Je veux la toucher, l’écrire. ”
Et sans bruit, sans tambour, elle changea de voie. Elle devint celle qui écoute les pierres muettes.
Jean-Luc s’était inscrit en première année de médecine, avec la détermination de ceux qui veulent réparer le monde, un corps à la fois. Mais la sélection était impitoyable. Les concours, les nuits blanches, les cours à rallonge… Il a tenu bon, un temps. Puis, il a bifurqué pour s'orienter vers des études de kinésithérapie, et cette voie lui a bien réussi. Il y retrouvait ce qu’il aimait : le contact humain, le soin, le mouvement. Il disait souvent :
— Mon attention ne se limite pas qu'aux muscles. Je réveille les corps.
Et quand il nous retrouvait au café, il nous racontait ses stages, ses patients, ses projets. Il avait gardé son sérieux, mais il souriait plus souvent. Comme s'il avait trouvé sa place.
Jacky, quant à lui, avait une ambition qu’il partageait avec son frère. Ensemble, ils avaient repris un établissement en gérance. C’était leur projet, leur défi, leur fierté.
Mais c’est un métier ingrat, où le temps ne se compte pas, où les week-ends s’effacent, où les nuits sont courtes et les responsabilités lourdes. Après plusieurs années de lutte, de fatigue accumulée, de compromis, Jacky a baissé les bras.
Il est devenu cuistot dans un établissement pour personnes âgées. Un poste certes modeste, mais tranquille. Il était cassé, oui. Mais pas tout à fait brisé. Il avait retrouvé une régularité, une forme de paix. Il cuisinait pour des gens qui attendaient son plat comme un petit bonheur du jour. Et dans ce quotidien simple, il avait gagné quelque chose qu’il avait oublié : le temps, à lui, pour penser, pour respirer, pour exister. Fonder une famille. Jacky avait trouvé, son rythme, une autre manière de vivre. Plus discrète. Mais peut-être plus essentielle.
Nous ne le voyions plus très souvent. Il passait parfois, en coup de vent, saluait d’un sourire, racontait une anecdote sur ses enfants ou sur une recette qu’il avait testée à la maison de retraite. Puis il repartait, comme s’il appartenait désormais à une autre communauté. Un monde fait de routines tendres, de responsabilités silencieuses, de petits bonheurs domestiques.
Et nous, on restait là, à la terrasse du café, fidèle, un peu plus dispersé. Mais toujours liés par ce fil invisible : celui des souvenirs, des rêves partagés, des questions qui n’ont jamais cessé de nous habiter.
Françoise, toujours aussi fantasque, cherchait une certaine stabilité. Elle avait longtemps papillonné entre les idées, les envies, les possibles. Styliste, secrétaire, décoratrice, coiffeuse… chaque semaine apportait une nouvelle vocation. Mais derrière ses sourires et ses carnets griffonnés, il y avait une quête plus profonde : celle d’un ancrage.
Un jour, elle a décidé de tout arrêter. Elle a fermé ses carnets, rangés ses rêves en vrac, et a suivi une formation d’éducatrice spécialisée. Elle voulait aider ceux qui, comme elle, avaient du mal à trouver leur place.
Elle n’a pas renoncé à sa fantaisie, elle l’a mise au service des autres. Ses ateliers plein de couleurs, de musique, de jeux inventés comblaient tout le monde. Elle disait :
— La stabilité, ce n’est pas l’immobilité. C’est savoir où poser ses pieds pour mieux danser.
Et nous, on la regardait avec tendresse. Elle avait changé, oui. Mais elle était toujours Françoise.
Elle paraissait confiante, ancrée. Un peu plus lumineuse.
Jacques, le plus déterminé d’entre nous, n’a jamais dévié de sa trajectoire. Il a enchaîné les diplômes, les concours, les stages, avec une précision presque militaire. Son objectif était clair : entrer dans l’aviation. Et il y est parvenu. Direction Bordeaux, où il a intégré une unité technique spécialisée.
Il nous disait souvent, avec son calme habituel :
— Il est facile de se connecter en Visio. Comme si la distance n’était qu’un détail, une variable négligeable dans son équation de vie.
Mais les appels se sont espacés. Les messages aussi. Jacques était toujours là, quelque part, mais plus tout à fait avec nous. Il avait pris son envol, au sens propre comme au figuré.
Et pourtant, quand il parlait de ses avions, de ses calculs, de ses missions, on retrouvait ce regard précis, ce feu discret qui l’animait depuis toujours. Il n’avait pas changé. Il avait juste trouvé son ciel.
Et moi, Jean, je les regardais évoluer. Chacun trouvait sa voie, son ciel, son ancrage. Et moi… je cherchais encore.
Les choses n’ont jamais été simples. Ni faciles. Les choix, les détours, les déceptions… ils ont jalonné mon chemin comme autant de pierres qu’il faut apprendre à contourner ou à apprivoiser.
Mais rien n’a jamais freiné mon enthousiasme. Ni ma positivité. Je n’ai pas suivi la voie des diplômes, des concours, des titres. Ce n’était pas pour moi. Mais j’ai trouvé autre chose. Une passion pour la technique, pour ce qui fonctionne, ce qui transmet, ce qui capte et transforme.
L’audiovisuel m’a attiré comme un aimant. L’informatique m’a ouvert des mondes. Je suis devenu un explorateur de câbles, de logiciels, de caméras, de micros, de montages. Pas nécessairement universitaire, mais toujours plein de curiosité. Pas forcément apprécié, mais constamment déterminé.
Je bricolais, j’apprenais, je testais. Je me formais sur le tas, je posais des questions, je recommençais. Et chaque fois que je réussissais à faire fonctionner quelque chose, je ressentais cette petite victoire intérieure. Cette sensation de compréhension, de création, de progression.
Je n’étais pas toujours dans les amphithéâtres. Mais j’étais dans les coulisses. Là où les choses prennent vie. Où les idées deviennent images, où les sons racontent des histoires, où les câbles, les lumières et les logiciels forment une langue que je comprenais d'instinct.
Ma curiosité et mon sens inné de la découverte ont guidé mes pas. Je n’avais pas de plan tracé, pas de diplôme prestigieux à encadrer. Mais j’avais des mains qui apprenaient vite, un esprit qui voulait comprendre, et une envie tenace de créer.
Et à seize, j’avais déjà construit un drone avec une caméra thermique. Pour voir les ruines depuis les hauteurs.
Mais je n’étais pas qu'un bricoleur. Je posais des questions que personne n’osait formuler.
— Et si les anciens avaient une technologie qu’on ne comprenait pas.
— Et si les blocs de Baalbek étaient déplacés par des moyens qu’on n’a pas encore redécouverts ?
Je cherchais à comprendre.
Rien ne m’étonnais, mais les farfelus ou les imbéciles m’indisposaient.
Pour moi, seule la logique comptait.
Je suis passé par des plateaux de tournage improvisés, des salles de montage mal ventilées, des labos bricolés dans des caves. J’ai appris à capter une émotion dans un regard, à faire parler une image, à donner du rythme à une séquence. L’audiovisuel m’a offert un terrain de jeu infini. L’informatique, une boîte à outils sans fond.
Je suis devenu un touche-à-tout, oui. Mais pas par défaut. Par passion.
Il ne suffit pas de prouver. Je cherchais à comprendre. Et quelque part, dans les pixels, les fréquences, les ruines… Une mémoire m’attendait.
Mathieu, de par son métier, parcourait le monde. Toujours à la recherche de sensations fortes, de terrains inconnus, de défis à relever. C’était l’image que nous avions de lui : l’explorateur, le géomètre intrépide, celui qui marchait là où les cartes s’arrêtent.
Il passait souvent des mois sans venir nous voir. Des silences longs, mais jamais inquiétants. On savait qu'il se situait quelque part, entre deux montagnes, deux cavernes, deux fuseaux horaires.
Et pourtant, dans la mesure du possible, nous pouvions compter sur lui. Il avait cette loyauté discrète, cette présence invisible mais solide. Un message, un appel, une visite surprise.
Il revenait toujours, comme un vent chaud après l’hiver.
Quand il était là. Il nous parlait de terres rouges, de pierres qui chantent, de peuples oubliés. Et nous, on l’écoutait, fascinés, comme des enfants devant un conteur.
Mathieu n’était jamais tout à fait là. Mais toujours pas très loin non plus.
Nos discussions sont toujours passionnées, les sujets sont divers, mais la plupart sont culturels.
Ce jour-là, ce fut Marie qui amena la conversation sur l’histoire de la planète. Ses lectures l’avaient tourmentée, et notre opinion lui importait beaucoup.
— Saviez-vous qu’au XIXᵉ siècle, les savants pensaient que toutes les espèces vivantes étaient là depuis toujours ?
— Depuis Adam et Ève ? lança Jacky, espiègle.
— Oui, à peu près. L’Église y est pour beaucoup, mais l’ignorance encore plus. C’est Georges Cuvier qui, le premier, a démontré que certains fossiles appartenaient à des espèces de vertébrés éteintes. Avant lui, on pensait que les fossiles étaient forcément liés à des spécimens connues. Et si leur taille était surprenante, on les classait comme une sorte d’éléphant ou de lion. La science aime la classification. Les civilisations sont étiquetées sur une échelle du temps. Il est hors de question de chambouler cet ordre. Si une découverte vient la remettre en cause, on préfère l’ignorer… ou pire, la détruire.
Jean-Luc, un peu provocateur, réagit :
— C’est pas vrai, Marie. Tu découvres la société. Les gouvernants ne veulent pas de remise en cause. Ça pourrait donner des idées.
La conversation a alors bifurqué. On a parlé des civilisations disparues, du déluge, des récits anciens qui traversent les cultures. Mathieu évoqua les tablettes sumériennes. Françoise raconta des mythes amérindiens. Et moi, je me demandais : Et si l’histoire qu’on nous enseigne n’était qu’un fragment ? Un récit parmi d’autres, choisi, poli, simplifié ?
Marie possédait une élégance singulière, une façon de s'exprimer qui suspendait le temps. Elle ne se contentait pas simplement de prononcer les idées, elle les déposait, comme des fragments précieux, avec cette diction soignée, presque théâtrale, qui donnait à chaque mot une gravité inattendue. On l’écoutait, parfois sans comprendre tout ce qu’elle disait, mais toujours avec l’impression qu’elle touchait à quelque chose d’essentiel.
Il faut reconnaître qu'elle avait du style, de la classe en effet. Elle ne l'affichait pas, mais l'incarnait. Et ses études le confirmaient : un doctorat en archéologie à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Elle creusait dans les strates du passé comme d’autres cherchent des réponses dans les étoiles. Avec méthode, avec passion, avec cette curiosité tranquille qui la rendait unique.
Marie ne parlait pas à voix haute. Mais lorsqu'elle s'exprimait, nous restions silencieux. Parce qu’on savait qu’elle allait nous emmener quelque part. Et souvent, c’était loin.

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