Elle était bien trop jolie !
Comme tous les matins, Sœur Marie-Catherine, munie de son énorme trousseau de clefs, se hâtait dans les couloirs sombres de la maison d’arrêt, au quartier des femmes.
Elle passa à petits pas rapides devant des espaces clos par des barreaux, sans y jeter le moindre coup d’œil. Cet univers lugubre faisait partie de son quotidien de religieuse.
Après avoir gravi un escalier grinçant, elle appuya sur l’interrupteur. Un couloir sinistre apparut, éclairé par une lumière avare, avec ses peintures écaillées, autrefois vert d'eau et qui, recouvertes de crasse, avaient viré au gris pisseux.
Arrivée devant une rangée de cellules, elle en déverrouilla tour à tour les serrures. Une détenue, désignée pour cette tâche quotidienne, ouvrait tout grand au fur et à mesure les portes derrière elle, les claquant violemment contre le mur. Certaines prisonnières sortirent de leur cage tandis que d’autres rechignaient en grognant. Tirées certainement trop tôt de leurs inconfortables paillasses après une nuit de mauvais sommeil dans les cellules surpeuplées, elles n’étaient pas prêtes à aller aux lavabos pour se laver. Du moins, pas tout de suite.
Béatrice, les cheveux en bataille, se mira alors dans un miroir fêlé qui lui renvoya une image fracassée. Les yeux cernés, elle ne voyait que la partie centrale de son visage, fatigué après de nombreuses nuits d’insomnies. Jolie blonde aux formes pulpeuses, sa beauté s'était un peu fanée depuis son incarcération.
Elle avait tué son patron, trop entreprenant, qui avait tenté d'abuser d'elle, alors qu'ils étaient seuls tous les deux dans la pièce. Elle l'avait repoussé, il était tombé, se cognant la tête sur l'angle d'une table. Son procès aux assises devait se tenir le jour même. Mais... qui la croirait ? Qui croirait à l'accident ? Qui croirait à la légitime défense ?
En cet après-midi de février 1958, dans la salle d’audience pleine à craquer, les avocats et les juges se pressaient le long de ses lambris vernissés qui lui conféraient un air de solennité. Les bancs étaient pleins. Le bourdonnement des conversations emplissait la salle. Des gens se serraient la main, se congratulaient, s’apostrophaient, comme dans une réception.
Des gardes en uniforme, chargés de la sécurité et du maintien de l’ordre, veillaient à ce que le public soit assis sur les bancs et se tienne tranquille. Parmi les gens, il y avait des bourgeoises portant des chapeaux fleuris et parfois des manteaux de fourrure, de vison ou de lapin, arborant avec fierté les inévitables et voyants colliers faisant état de leur degré de richesse. Elles étaient accompagnées de leurs maris, qui semblaient tenir lieu de figurants : des personnes d’âge mur, ou même plus âgées. Les jeunes, hormis les journalistes, ne s’intéressaient généralement pas aux procès.
Certains venaient au tribunal comme ils iraient au spectacle : Ils venaient se distraire pour voir, comme une pièce de théâtre, le procès d’une meurtrière. L’horreur d’un crime apportait à leur morne vie un frisson garanti. Mais ici, la vie d'une femme se jouait entre ces murs.
L'épouse de la victime, maigre et tremblante, d’une cinquantaine d’années, le visage recouvert de son voile noir de veuve, fit son apparition, comme un fantôme. Elle était accompagnée d’un avocat de la partie civile qui la fit asseoir à la place qu’elle devait occuper.
Parmi les défenseurs de l'accusée, il y avait une autre femme, portant la robe noire et le jabot blanc, discutant avec son collègue.
Les jurés arrivèrent, en file indienne et prirent place.
— Il faudrait récuser les femmes parmi les témoins, lui chuchota l’avocat de la défense.
— Pourquoi donc ?
— Soit elles seront trop favorables à l’accusée, soit elle l'accableront par jalousie, répondit-il. Cela pourrait, dans un sens comme dans l'autre, porter tort à notre cliente.
— Vous croyez ? répondit la jeune avocate, affichant un sourire narquois.
Que dire face à cette assertion si masculine ? Il avait peut-être raison. Elle savait que la longue expérience de son collègue lui dictait ces paroles. Le monde étant aux mains des hommes, il fallait jouer serré et faire des concessions.
Autour du prétoire, les avocats des parties civiles et ceux de la défense se serraient la main, se lançant des piques. Leurs rapports étaient joviaux, du moins pour le moment. Plus tard, ils seraient prêts à en découdre, à ne pas se faire de cadeau pendant le procès. Le destin de l’accusée se jouerait tout au long de cette joute verbale, au fil des interrogatoires des témoins, qui prétendaient avoir tout vu, tout entendu. Certains la diraient innocente, d'autres la déclareraient coupable.
Ils les feraient parfois se contredire. Ceci pour faire apparaître, au bout du compte, la vérité. Mais, quelle vérité ? La leur ? Celle de l'accusée ?
La sonnerie retentit. Tout le monde se leva. Les avocats et le procureur général se mirent aussitôt en place. Le spectacle pouvait commencer. Il ne manquerait plus que les douze coups annonciateurs du début de la pièce et la levée du rideau. La foule frissonna, puis se tut.
L’accusée entra, pâle et défaite, la tête basse en signe de soumission. Elle était impeccablement coiffée et habillée pour la circonstance, comme une jeune fille sage. Néanmoins, malgré ses traits tirés, elle ne pouvait cacher qu'elle était jolie. Sa féminité œuvrait contre elle.
La femme de la victime, relevants son voile, la fixa de son regard acéré et haineux.
— Messieurs, la cour ! entendit-on.
Tout le monde s’assit, le public ainsi que les plaidants. La routine judiciaire se mit en marche.
L’identité et la profession furent demandées à l'accusée. Puis, on procéda à l’appel des noms des jurés. Comme à l’école, ils répondirent "présent".
Pendant ce temps, l’avocat général semblait s’ennuyer ferme et se curait les ongles. Un autre faisait des dessins absurdes sur son bloc. Ensuite, les jurés furent tirés au sort. Appelés par leur nom, ils se levèrent tour à tour.
Comme prévu, l’avocat de la défense récusa les femmes parmi les jurés.
Sur un banc, des chroniqueurs judiciaires spéculaient sur la durée de la peine que pourrait encourir l’accusée. "Cinq ans" dit l’un, "peut-être un an !" répondit son collègue, "si elle bénéficie de circonstances atténuantes"...
Croyant tout savoir, ils étaient loin du compte. Elle pouvait encourir la perpétuité, voire la peine capitale. Sauf si elle avait agi en légitime défense, ce qui est souvent difficile à prouver, quand on est toute seule dans un bureau face à un démon lubrique.
Le greffier énonça alors les chefs d’accusation de sa voix monocorde. Puis, on commença à faire étalage de la vie de la jeune femme. Elle n’était pas seulement jugée pour l’acte qu’elle avait commis, mais aussi sur ce qu’elle était, du moins, ce qu’on en percevait.
Elle était bien trop jolie. C'était peut-être de sa faute...

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