LE VOTE DU VIEUX LÉON
Le vieux Léon arriva le premier au bureau de vote. Il aimait ça, être le premier. Voir les assesseurs installer les isoloirs, renifler l'encre fraîche, entendre les premières conversations feutrées. La mairie, c'était un peu chez lui. Depuis soixante ans qu'il habitait la commune, il avait vu défiler sept maires, quatre couleurs politiques, et d'innombrables promesses jamais tenues.
— Bonjour Léon. Comme d'habitude ?
Il hocha la tête sans répondre. On lui tendit son bulletin. Il le plia soigneusement, sans le regarder. À son âge, voter, c'était devenu un geste. Plus un choix.
Dans l'isoloir, il resta debout, la main posée sur le rideau. Il pensa à Jeanne, sa femme, morte l'hiver dernier. Elle qui militait encore à quatre-vingts ans, qui collait des affiches la nuit, qui croyait dur comme fer que la bonne liste finirait par l'emporter. "La politique, disait-elle, c'est comme la fanfare : si tout le monde joue pas ensemble, ça fait du bruit pour rien."
Léon sourit. Il l'entendait encore.
Il sortit de l'isoloir, glissa l'enveloppe dans l'urne. En repartant, il croisa la fanfare municipale qui s'installait sur la place. Les cuivres brillaient sous le soleil pâle de mars. Une majorette ajustait son plumet en bâillant.
Il s'arrêta un instant. Il se souvint du jour où Jeanne l'avait traîné à un meeting, en 1977. Le candidat, un type jeune, parlait fort, promettait monts et merveilles. Elle l'écoutait bouche bée. Lui, il regardait la majorette, là aussi, qui battait la mesure au bord de l'estrade.
— Tu te souviens ? murmura-t-il pour personne.
Un gamin passa en courant, faillit le bousculer. La majorette souffla dans son sifflet. La fanfare attaqua un air entraînant, celui qu'ils jouent à chaque élection depuis trente ans.
Léon reprit sa marche vers la place, lentement. Il n'avait pas voté pour quelqu'un, ni pour quelque chose. Il avait voté pour Jeanne. Pour continuer le geste, même quand celle qui le portait n'était plus là.
Arrivé au kiosque, il s'assit sur un banc. De là, il voyait l'entrée de la mairie, le ballet des électeurs, le drapeau qui claquait mollement. Il vit le maire sortir, saluer la foule, serrer des mains. Un édile fatigué, déjà battu par avance, mais qui faisait son métier jusqu'au bout.
— T'as vu, Jeanne ? dit Léon tout bas. Y a encore du monde qui croit que ça change quelque chose.
Le vent emporta ses mots. La fanfare enchaîna un autre morceau. La majorette fit tourner son bâton, une fois, deux fois, le rattrapa derrière son dos.
Léon resta là, longtemps. Jusqu'à ce que le froid le gagne, jusqu'à ce que le dernier votant soit passé.
Puis il se leva, remonta son écharpe, et rentra chez lui.
Le bulletin de vote, il l'avait mis dans l'urne. Mais son cœur, lui, était resté au pied du kiosque, à regarder la vie passer, avec la fanfare en bande-son et une majorette qui souriait au vide.

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