Chapitre 15 - Fin des vacances d’automne (7)

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Vendredi 9 octobre 1964, maison de Frédéric, Lausanne

— Vous étiez dans la chambre de mes enfants ? s’exclama Betty, avec un paquet de… capotes ?

— Je vais tout vous expliquer, Madame, fit Daniel.

Charles intervint :

— Je crois que tout le monde est fatigué ce soir, ne pourrions-nous pas remettre cette conversation à demain matin ?

— Non, dit l’Américaine, je ne pourrais pas fermer l’œil de la nuit. Nous devons être en forme demain pour visiter votre beau pays, nous avons Lugano et le Mont Pilate au programme, ainsi que Berne et la fosse aux lions.

— Lucerne, pas Lugano, et ce sont des ours dans la fosse, corrigea Bob.

— Je pensais à Daniel.

— Alors, redescendons, dit Charles, nous serons plus à l’aise en bas pour discuter. Les jeunes, remettez au moins un pyjama, dites à Jason et Kenneth de faire la même chose et de nous rejoindre.

Ils se retrouvèrent tous dans la pièce aménagée en club anglais, les parents étaient assis dans des fauteuils de cuir et les enfants sur deux canapés. Charles était allé chercher à la cave un magnum de vin rouge dans une caisse en bois, de la cuvée « Le Faune en Rut », élevé au Château de Vincelard et réservé aux grandes occasions.

— Comme cela, avait-il dit, nous dormirons plus facilement après.

Ils trinquèrent et Daniel commença à improviser :

— Les garçons, quand ils sont entre eux, ne peuvent pas s’empêcher de parler de sujets qu’ils ne désirent pas aborder avec leurs parents.

— Mes enfants peuvent parler de tout avec moi, fit Betty.

— Il y a une différence entre pouvoir et oser, dit Anne.

— Nous avons parlé des moyens de contraception, continua Daniel, et vos fils n’avaient jamais vu de préservatif, nous avons décidé de leur en montrer un.

La mère fut rassurée, la vendeuse du drugstore lui avait dit une fois avec un sourire entendu que ses fils étaient de bons clients, Betty avait pensé que c’était de la médisance.

— Mais pourquoi étiez-vous nus ? demanda-t-elle.

— Nous dormons toujours nus, expliqua Frédéric.

— Vous n’avez pas froid ?

— Nous dormons à la nordique, avec un duvet, une couette si vous préférez.

— Nous devrions aussi en acheter, n’est-ce pas Bob ?

— Oui, on verra un autre jour, laisse parler Daniel.

— Nous avons donc montré à vos fils comment on utilise un préservatif, ils ont pu essayer.

— C’est mon mari qui aurait dû leur parler de ces trucs d’hommes, n’est-ce pas Bob ? Je sais bien qu’il n’a pas le temps. Mais on doit mettre les capotes sur un sexe en érection !

— C’est précisé dans le mode d’emploi, en effet.

— Vous avez vu les zizis de mes enfants… en érection ?

— Bah oui, fit Frédéric.

— Vous n’avez pas été choqués ?

— Il arrive que les garçons se masturbent ensemble.

— Je ne le savais pas, je suis sûr que Bob ne l’a jamais fait, n’est-ce pas Bob ?

— On en reparlera lorsque j’aurai la retraite, répondit celui-ci.

— Et puis, ajouta Frédéric, je suis gay, j’ai déjà vu d’autres zizis en érection.

La mère resta coite pendant quelques secondes, un ange passa. Elle reprit :

— Je suis très tolérante envers les personnes différentes, le révérend dit souvent que c’est une qualité chrétienne, n’est-ce pas Bob ?

— Euh, oui, aime ton prochain comme toi-même.

— Marc 12:31.

Bob dormait tous les dimanches matin à l’église et n’avait aucune idée de ce que le révérend racontait, il avait cité la première phrase qui lui était venue à l’esprit. Daniel parla ensuite de son amie transgenre au corps masculin.

— Vous utilisez des préservatifs entre… hommes ? s’étonna Betty, vous ne risquez pas d’avoir des bébés.

— Il y a aussi des maladies, dit Frédéric, ce geste pourrait un jour nous sauver la vie si un nouveau virus arrivait, et c’est plus hygiénique.

— Vous avez raison, je dis toujours à mes enfants de bien se laver le.. derrière, on dit la lune chez nous.

Elle se tourna ensuite vers Jason et Kenneth qui étaient restés silencieux sur leur canapé et leur dit :

— Mais pourquoi vouliez-vous savoir comment on utilise les capotes ? Vous me cachez quelque chose. J’ai trouvé ! Vous avez des petites amies !

Jason rougit puis avoua d’une voix à peine audible :

— Oui, j’en ai une.

La mère se leva et fit :

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus vite ? C’est une excellente nouvelle, viens dans mes bras, mon fils, que je t’embrasse.

Ils s’éteignirent.

— Elle s’appelle comment ?

— Jessica, la fille des Carter.

— J’aurais dû m’en douter, tu vas chaque semaine tondre le gazon alors que tu ne le fais jamais chez nous, n’est-ce pas Bob ?

— Excellente nouvelle, en effet, ça me fait un peu d’exercice de le tondre moi-même.

La mère regarda ensuite le cadet :

— Et toi, tu as aussi une petite amie, tu peux me le dire.

Kenneth devint encore plus rouge que son frère et murmura :

— Oui, j’en ai un… une.

— Bravo, elle s’appelle comment ?

— Justin.

— Tu voulais dire Justine ?

— Non, Justin, c’est la… euh, le frère de Jessica.

— Sa mère m’a dit qu’elle pensait que son fils était homosexuel. J’aurais dû m’en douter lorsque tu as commencé à faire des révisions avec lui, j’ai toujours su que tu l’étais, n’est-ce pas Bob ? Viens dans mes bras, mon fils, que je t’embrasse. Ne crains rien, je t’aime autant que ton frère.

Même plus, songea Kenneth. Il sentit quelques larmes couler sur son visage pendant que sa mère l’étreignait. Elle remarqua qu’il avait désobéi et pas mis de slip sous son pyjama, elle renonça à le gronder, il était un grand garçon maintenant et avait un gros… Elle chassa cette idée de son esprit avant qu’il ne devinât qu’elle l’avait eue.

— Je suis soulagée, fit-elle, je vais bien dormir cette nuit, sauf si Bob ronfle, mais j’ai l’habitude, je mets des boules Quies, n’est-ce pas Bob ?

Bob soupira, heureusement qu’il passait sa vie au bureau et dans les embouteillages. Il avait une charmante secrétaire et le jeune stagiaire du marketing ne le laissait pas indifférent non plus.

Ils ne tardèrent pas à se coucher après avoir terminé le magnum. La branlette, le vin rouge et les coming outs sont des excellents somnifères.

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