Bucéphale
Je remercie le livre de Alain, Propos sur le bonheur pour ce chapitre.
Un livre indispensable à toute vie.
Il faut commencer par le cheval.
On raconte que Bucéphale fut amené devant Philippe un matin d'été, dans la cour du palais, par un marchand de Thessalie qui en demandait un prix que personne ne comprenait. Le cheval était noir. Pas le noir brillant des chevaux de parade. Un noir mat, fermé, comme une surface qui absorbe la lumière au lieu de la rendre. Les hommes autour regardaient. Les écuyers regardaient. Philippe regardait. Tout le monde regardait cet animal immense qui tremblait au centre de la cour sans qu'on sache pourquoi.
Les écuyers ont essayé. L'un après l'autre. Chacun montait, tenait quelques secondes, tombait. Le cheval se cabrait, tournait sur lui-même, frappait du sabot. Les hommes roulaient dans la poussière et se relevaient avec quelque chose dans les yeux qui n'était pas de la honte mais de l'incompréhension. Ils connaissaient les chevaux. Ils avaient passé leur vie à les monter. Ils ne comprenaient pas celui-là.
Quelqu'un a dit : c'est un cheval méchant.
La phrase est restée dans l'air un moment. Elle tenait bien. Elle avait la forme d'une explication. Les hommes autour ont hoché la tête. Méchant. Oui. C'était le mot. Le mot fermait la question et la question fermée permettait de passer à autre chose. On pouvait renvoyer le cheval, récupérer la matinée, oublier la poussière sur les genoux.
C'est le propre d'un jugement : il termine. Il pose un mot sur une chose et la chose, une fois nommée, cesse de poser problème. Le cheval est méchant. L'homme est fou. La ville est dangereuse. Le peuple est ingouvernable. Chaque fois, la même opération. Un mot. Un point final. Et ce qui était vivant, mouvant, incompréhensible, devient fixe. Devient un fait. Devient gérable.
Alexandre avait treize ans. Il regardait depuis le bord de la cour. Il ne disait rien. Il regardait.
Ce que voyaient les écuyers, c'était un cheval qui refusait d'obéir. Ce que voyait Alexandre, c'était un cheval qui avait peur. La différence entre les deux n'est pas une différence de degré. C'est un gouffre. D'un côté, un objet défectueux. De l'autre, un sujet en souffrance.
Il a remarqué l'ombre. Chaque fois que le cheval bougeait, son ombre bougeait avec lui, et chaque mouvement de l'ombre provoquait un nouveau sursaut, et chaque sursaut une nouvelle ombre, et la peur se nourrissait d'elle-même dans un circuit que rien ne pouvait briser de l'extérieur. L'ombre était partout. L'ombre était le cheval lui-même, projeté devant lui, et le cheval fuyait ce qu'il ne pouvait pas fuir puisque c'était lui.
Alexandre a tourné le cheval vers le soleil. C'est tout. Il l'a tourné de sorte que l'ombre tombe derrière, là où les yeux ne vont pas. Le cheval a cessé de trembler. Le cheval s'est calmé. Et Alexandre l'a monté.
On a applaudi. On applaudit toujours quand quelqu'un réussit ce que les autres ont raté. Les hommes dans la cour voyaient un enfant qui avait dompté un cheval sauvage. Ils voyaient du courage. De l'audace. De la force précoce.
Ils ne voyaient pas ce qui s'était réellement passé.
Ce qui s'était passé, c'est qu'Alexandre avait compris.
Pas deviné. Pas supposé. Compris. Il avait regardé le cheval assez longtemps et avec assez d'attention pour voir ce que la peur cachait, pour remonter de l'effet à la cause, du tremblement à l'ombre, de l'ombre à la peur, de la peur à la structure de la peur. Il avait vu le mécanisme. Et une fois le mécanisme vu, le cheval n'avait plus de secret.
C'est là que je veux m'arrêter.
Parce que la scène est belle. Elle est racontée partout comme un exemple de sagesse, d'intelligence, de douceur même. Alexandre ne frappe pas. Il ne brise pas. Il comprend. Et la compréhension suffit.
Mais comprendre un être, c'est quoi exactement ?
C'est voir en lui ce qu'il ne voit pas lui-même. C'est avoir accès à un endroit de l'autre où l'autre n'a pas accès. C'est occuper, dans l'architecture de sa peur ou de son désir ou de sa pensée, une position surplombante que l'autre ne peut pas occuper. Comprendre, c'est être au-dessus. Toujours. Même quand c'est fait avec douceur. Surtout quand c'est fait avec douceur.
Bucéphale ne savait pas qu'il avait peur de son ombre. C'est important. S'il l'avait su, il n'aurait plus eu peur. La peur fonctionnait précisément parce qu'elle était invisible au cheval lui-même. Elle était le sol sur lequel il se tenait. On ne voit pas le sol sur lequel on se tient.
Alexandre, lui, voyait le sol. Il voyait ce que le cheval ne pouvait pas voir. Et en le voyant, il acquérait sur le cheval un pouvoir que le fouet n'aurait jamais donné. Le fouet soumet le corps. La compréhension soumet autre chose. Quelque chose de plus profond. Quelque chose qui n'a pas de nom mais qui ressemble à l'intérieur même de l'être.
On dit : il l'a apprivoisé. On dit : il l'a calmé. On dit : il l'a dompté. Les trois mots semblent différents mais ils disent la même chose. Ils disent qu'à partir de ce moment, le cheval appartenait à Alexandre. Pas parce qu'il l'avait acheté. Pas parce qu'il l'avait battu. Parce qu'il l'avait compris. Et que la compréhension, quand elle est totale, est la forme la plus absolue de la possession.
Je pense à cela souvent.
Je pense à toutes les fois où l'on dit comprendre quelqu'un. Un enfant. Un patient. Un peuple. Je pense aux sciences qui expliquent le comportement humain, qui en démontent les ressorts, qui trouvent l'ombre derrière chaque sursaut. Je pense aux thérapeutes qui voient dans l'autre ce que l'autre ne voit pas. Je pense aux sociologues. Aux stratèges. Aux publicitaires. À tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, tournent quelqu'un vers le soleil pour que son ombre disparaisse derrière lui et qu'il cesse de trembler.
Chaque fois, le geste est doux. Chaque fois, le geste est intelligent. Chaque fois, le résultat est le même : ce qui était libre, au moins dans sa peur, au moins dans son tremblement, au moins dans ce circuit insensé de l'ombre et du sursaut, ce qui était libre cesse de l'être. Le cheval se calme. Le patient s'apaise. Le peuple s'organise. Et quelqu'un, quelque part, tient les rênes.
On ne sent pas les rênes de la compréhension. C'est ce qui les rend si efficaces. Un fouet laisse des marques. Une chaîne se voit. Mais quand quelqu'un vous comprend, vraiment, totalement, jusqu'au mécanisme de votre peur, vous ne sentez pas la prise. Vous sentez le soulagement. Vous sentez la gratitude. Vous sentez que quelque chose en vous qui tremblait ne tremble plus, et vous appelez ça être aidé, être soigné, être aimé peut-être.
Et peut-être que c'est vrai. Je ne dis pas que la compréhension est toujours une ruse. Je ne dis pas qu'Alexandre voulait dominer Bucéphale. Peut-être qu'il l'aimait. Peut-être que la scène est exactement ce qu'elle semble être : un enfant qui voit un animal souffrir et qui trouve le moyen de le soulager.
Mais le résultat est le même. L'enfant monte sur le cheval. Le cheval porte l'enfant. Et pendant vingt ans, jusqu'aux plaines de l'Inde, jusqu'à ce que le cheval meure sous lui après une dernière bataille, Bucéphale portera Alexandre partout. Fidèle. Silencieux. Compris.
Il y a un mot qu'on utilise pour les animaux qu'on a compris : domestiqué. Le mot vient de domus. La maison. Domestiquer, c'est ramener à la maison. Faire entrer dans un espace qui est le nôtre. L'animal sauvage est celui qui est chez lui dehors. L'animal domestique est celui qui est chez nous dedans.
On ne domestique pas par la force. On domestique par la compréhension. On apprend ce que l'animal craint. On apprend ce qu'il désire. On se place entre sa peur et lui. On devient le mur entre l'ombre et ses yeux. Et l'animal, qui ne tremble plus, suit.
Le mot est intéressant parce qu'on ne l'applique pas aux humains. On ne dit pas d'un homme qu'il a été domestiqué. On dit qu'il a été éduqué. Soigné. Civilisé. Intégré. Les mots changent. L'opération ne change pas. On cherche l'ombre. On tourne l'homme vers le soleil. On le soulage de sa peur. Et on monte.
Je ne dis pas cela avec amertume. Je le dis comme on dit le temps qu'il fait. Comme le ciel est un fait. Comme la pierre est un fait. Je le dis parce qu'il me semble que c'est vrai et que personne ne le dit, ou que ceux qui le disent le disent avec colère, et que la colère obscurcit la chose autant que l'ignorance.
Alain raconte cette histoire au début de ses Propos sur le bonheur. Il en tire une leçon simple : nous n'avons aucune puissance sur les passions tant que nous n'en connaissons pas les vraies causes. C'est vrai. C'est juste. C'est utile.
Mais il ne pose pas la question suivante. Il ne demande pas : et celui qui connaît les vraies causes, que devient-il ? Quelle sorte de puissance acquiert-il ? Et cette puissance-là, la puissance de celui qui voit l'ombre que l'autre ne voit pas, qu'est-ce qu'elle fait de lui ?
Elle fait de lui un cavalier.
Pas toujours. Pas nécessairement. Mais potentiellement. Toujours potentiellement. La compréhension est une selle qu'on peut choisir de ne pas utiliser, mais elle est là, posée sur le dos de l'autre, et la tentation de monter ne disparaît pas.
Les meilleurs cavaliers sont ceux qui montent avec douceur. Ceux dont les rênes sont si légères qu'on ne les sent pas. Ceux qui murmurent à l'oreille du cheval des choses que le cheval prend pour ses propres pensées. Les meilleurs cavaliers ne domptent pas. Ils comprennent. Et l'animal les suit non pas malgré lui mais avec l'impression d'aller où il voulait aller.
C'est la forme la plus aboutie du pouvoir. Celle où le pouvoir disparaît en tant que pouvoir et réapparaît comme sollicitude. Comme savoir. Comme amour.
Je ne sais pas s'il est possible de comprendre quelqu'un sans le posséder un peu. Je ne sais pas s'il existe une compréhension qui ne soit pas, quelque part, une prise. Peut-être que oui. Peut-être que certaines formes de compréhension laissent l'autre intact. Peut-être que regarder quelqu'un trembler et voir la cause de son tremblement n'est pas toujours le premier geste d'une domination.
Mais je regarde l'histoire. Je regarde les sciences. Je regarde les empires et les thérapies et les pédagogies. Et je vois partout le même mouvement. Quelqu'un comprend. Quelqu'un voit l'ombre. Et quelqu'un monte.
Alexandre a conquis le monde sur le dos de Bucéphale. Pas métaphoriquement. Littéralement. Il a traversé l'Asie entière sur le cheval qu'il avait compris à treize ans dans la cour de son père. Et chaque bataille, chaque conquête, chaque ville prise commençait par ce même geste : un homme qui voit ce que l'autre ne voit pas, et qui s'en sert.
Ce n'est pas de la cruauté. Ce n'est jamais de la cruauté. C'est plus silencieux que la cruauté. C'est la douceur de celui qui sait.
Je voudrais pouvoir écrire que la compréhension libère. C'est ce qu'on nous dit. Connaître les vraies causes, c'est se libérer des passions. Mais Bucéphale n'a pas été libéré. Bucéphale a cessé de trembler, oui. Bucéphale a cessé d'avoir peur, oui. Mais Bucéphale n'a pas été libéré. Il a été monté.
La peur était peut-être la dernière chose qui lui appartenait.
Je ne dis pas que la peur est un bien. Je ne dis pas que le tremblement est une liberté. Je dis qu'il y a quelque chose dans le désordre de la peur, dans le circuit insensé de l'ombre et du sursaut, quelque chose qui est encore à soi. Qui n'a pas été vu. Qui n'a pas été nommé. Qui n'a pas été retourné vers le soleil par quelqu'un qui sait.
Et que ce quelque chose-là, une fois compris, une fois éclairé, une fois placé dans la lumière de la raison, disparaît. Non pas parce qu'il a été détruit. Parce qu'il a été intégré. Ramené à la maison. Domestiqué.
La lumière ne choisit pas ce qu'elle illumine. Mais celui qui tient la lampe, si.
Demain je relirai ceci. Je verrai si la pensée tient. Si les phrases disent ce qu'elles devaient dire. Si le cheval, dans ces lignes, est encore le même cheval que celui qui tremblait dans la cour de Philippe un matin d'été, ou si moi aussi, en écrivant, je l'ai tourné vers le soleil.
Je ne suis pas sûr qu'il y ait une différence.
Écrire sur quelqu'un, c'est peut-être déjà monter dessus.

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