Babel

7 minutes de lecture

Au commencement, les hommes parlaient la même langue.

La Genèse le dit en une phrase. Sèche. Sans commentaire. Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. C’est tout. Pas d’explication. Pas de description. Pas de précision sur ce qu’elle permettait ou ce qu’elle empêchait. Juste le fait. Les hommes se comprenaient.

Il faut mesurer ce que ça veut dire.

Pas simplement qu’ils pouvaient échanger des informations. Pas simplement qu’un homme pouvait dire à un autre où trouver de l’eau. Se comprendre, au sens de la Genèse, c’est autre chose. C’est habiter le même monde. C’est que le mot et la chose soient un. Qu’un homme dise pierre et que tous voient la même pierre. Que rien ne glisse. Que rien ne dévie. Que la langue soit transparente comme l’air qu’on respire sans le voir.

Les Babyloniens du chapitre II vivaient comme ça. Dedans. Sans distance. Sans recul. Sans la possibilité de dire c’est beau, parce que la beauté suppose un dehors et qu’il n’y avait pas de dehors.

Puis ils ont construit la tour.

L’histoire est connue.

Les hommes décident de bâtir une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Pas pour adorer Dieu. Pas pour s’en rapprocher. Pour se faire un nom. C’est le texte qui le dit. Faisons-nous un nom.

Se faire un nom. La phrase est étrange dans un monde où tout le monde parle la même langue. Se faire un nom, c’est se distinguer. Se séparer. Devenir visible. C’est Alexandre devant la tombe d’Achille. Il voulait un récit. Il voulait être vu. Les bâtisseurs de Babel veulent la même chose. Que la tour parle pour eux quand ils ne seront plus là.

La tour est un récit en pierre.

Un récit qui monte.

Et Dieu regarde.

Ce que Dieu voit, la Genèse le dit avec une précision troublante. Dieu ne dit pas : ils sont orgueilleux. Il ne dit pas : ils me défient. Il dit : voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et rien ne les empêchera de faire tout ce qu’ils décideront.

Rien ne les empêchera.

Ce n’est pas de la colère. C’est un constat. Dieu voit le mécanisme. Il voit que la compréhension mutuelle, quand elle est totale, donne aux hommes une puissance sans limite. Pas parce qu’ils sont forts. Parce qu’ils se comprennent. Parce que le mot de l’un est le mot de l’autre. Parce que rien ne résiste entre l’intention et l’action quand tous pensent dans la même langue.

Dieu voit ce que les cinq chapitres précédents ont essayé de dire. La compréhension ouvre. Elle monte. Elle prend. Et quand rien ne l’arrête, elle va jusqu’au bout. Jusqu’au ciel. Jusqu’au noyau. Jusqu’à l’endroit où le fond cède.

Et Dieu décide de l’arrêter.

Mais il ne détruit pas la tour.

C’est ça qui me retient. Dieu ne fait pas tomber la tour. Il ne la foudroie pas. Il ne punit pas les corps. Il ne tue personne.

Il confond les langues.

Il prend la chose qui tenait tout ensemble et il la brise. Pas les murs. Pas les briques. Pas les bras. La langue. Le lien invisible. Le fil entre le mot et la chose.

Il le coupe.

Et les hommes cessent de se comprendre.

Le mot d’un homme n’est plus le mot d’un autre. La pierre de l’un n’est plus la pierre de l’autre. Chacun parle. Personne n’entend. Chacun dit. Personne ne reçoit. Le monde qui était un devient multiple. Ce qui était transparent devient opaque.

Les hommes s’arrêtent de construire. Pas parce qu’ils ne peuvent plus. Parce qu’ils ne se comprennent plus.

La tour reste là. Inachevée.

Les hommes se dispersent. C’est le texte qui le dit. Ils se dispersent sur toute la face de la terre. Chacun de son côté. Avec sa langue. Avec ses mots. Avec sa façon de nommer la pierre et le ciel et la peur. Et chaque façon est différente. Et les différences sont des murs.

Walter Benjamin écrit, dans un texte de jeunesse, que la langue originelle était la langue des noms. La langue dans laquelle nommer une chose, c’était la connaître. Pas la décrire. La connaître. Le nom contenait la chose. Pas d’écart. Pas de jeu. Dire, c’était savoir. Savoir, c’était dire.

C’est la langue d’avant Babel.

Benjamin dit qu’elle a été perdue. Que les langues d’après sont des langues de communication. Pas de connaissance. Elles servent à échanger. À transmettre. À se coordonner. Mais elles ne touchent plus la chose. Elles tournent autour. Elles décrivent. Elles approchent. Elles ne touchent plus.

Dans la langue d’avant, le mot touchait. Comme la main d’Alexandre sur l’encolure de Bucéphale. Comme son regard sur les canaux de Babylone. Contact direct. Pas de médiation. Pas de distance. Pas d’ombre.

Et c’est exactement pour ça que Dieu l’a retirée.

Parce que si le mot touche la chose, alors le mot peut faire à la chose ce que la main fait au cheval. Ce que le regard fait à la ville. Ce que le neutron fait au noyau.

Nommer, dans la langue originelle, c’était comprendre. Et comprendre, on l’a vu, c’est ouvrir.

La tour n’est pas un acte d’orgueil. C’est un acte de compréhension. Les hommes, parce qu’ils se comprenaient, pouvaient construire sans limite. Chaque brique était un mot. Chaque étage était une phrase. La tour était un texte qui montait vers le ciel, et le ciel allait céder comme tout cède quand la compréhension s’en approche.

Dieu a vu ça. Il a vu la même chose qu’Arendt voyait dans la bombe. Une puissance née de la compréhension. Qui ne prolonge aucun geste du corps. Qui agit directement. Que rien ne peut arrêter.

Alors il a fait la seule chose possible. Il a brisé la langue. Il a mis de l’opacité entre les hommes. Du flou. Du malentendu. De l’espace.

De l’espace. Le même espace que celui où le désir pouvait encore passer, dans le chapitre sur Roxane. Le vide entre la main et la chose. L’écart que le savoir n’a pas encore comblé.

Alors la question se retourne.

Pendant cinq chapitres, j’ai écrit que la compréhension était dangereuse. Qu’elle prenait. Qu’elle montait. Qu’elle brisait. Et maintenant voilà une histoire où c’est l’incompréhension qui est la punition. Où les hommes souffrent de ne plus se comprendre. Où la dispersion est une perte.

Qui a raison ? Les cinq chapitres ou le sixième ?

Peut-être les deux. Peut-être que la compréhension est à la fois le danger et le manque. Ce qui détruit et ce dont l’absence détruit. Peut-être que les hommes sont pris entre les deux comme entre deux murs. Et que le couloir entre les murs est étroit. Et que c’est là qu’on vit.

Trop de compréhension, et on monte sur le cheval, on entre dans la ville, on brise l’atome. Pas assez, et on se disperse, on perd le nom des choses, on ne peut plus rien construire ensemble.

La ligne entre les deux est si fine qu’on ne la voit que quand on l’a déjà franchie.

Babel, c’est Babylone.

Le même mot. Bab-el. La porte de Dieu. La même ville, peut-être. La même plaine. Les mêmes briques cuites au soleil.

Dans le chapitre II, Alexandre entrait dans Babylone et la comprenait et cette compréhension était déjà une conquête. Ici, Dieu regarde Babel et retire la compréhension et ce retrait est une punition.

La même ville. Deux gestes opposés. Et les deux font mal.

C’est peut-être ça que l’histoire dit vraiment. Pas que l’orgueil est puni. Pas que les hommes ne doivent pas toucher le ciel. Quelque chose de plus simple. De plus triste. Que la compréhension et l’incompréhension sont le même piège vu de deux côtés. L’une détruit en prenant. L’autre détruit en séparant.

Il n’y a pas de troisième langue.

La tour est restée là. Inachevée.

Personne ne l’a détruite. Personne n’a eu besoin. Sans la langue commune, elle n’était plus une menace. Elle était un reste. Un monument à quelque chose qui n’existait plus. Comme la ville de Bucéphale fondée pour un cheval mort. Comme les jardins de Babylone après qu’on a coupé l’eau. Comme le tertre d’Achille au bord de la plaine.

Des choses qui restent debout après que ce qui les faisait vivantes a disparu.

Les hommes se sont dispersés. Ils ont emporté chacun un morceau de la langue. Chaque peuple a ses mots. Sa façon de nommer la pierre et le ciel. Et chaque façon est juste. Et chaque façon est incomplète. Et l’espace entre les langues est l’espace où le malentendu naît. Où la guerre naît. Où le désir naît aussi, parce que désirer c’est tendre vers ce qu’on ne comprend pas, et qu’après Babel tout le monde est incompréhensible pour tout le monde.

Roxane parlait une autre langue. Alexandre ne la comprenait pas. Et il l’a voulue quand même.

Peut-être que sans Babel, il ne l’aurait pas voulue. Peut-être que dans la langue d’avant, il l’aurait comprise immédiatement, et qu’il n’y aurait pas eu de désir. Peut-être que le désir est né à Babel. En même temps que l’incompréhension. Peut-être que Pénurie, la mère d’Éros, est née ce jour-là, dans la plaine de Shinear, quand les mots se sont séparés des choses.

Je ne sais pas si cette histoire est vraie. Je ne sais pas s’il y a eu un avant. Une langue d’avant. Un monde d’avant où le mot touchait la chose.

Peut-être que la séparation était là depuis le début. Peut-être que le mot n’a jamais touché la chose. Peut-être que l’espace entre le nom et ce qu’il nomme est l’espace dans lequel nous naissons. Et que personne ne l’a créé.

Mais l’histoire dit quelque chose que je ne sais pas dire autrement.

Que comprendre est un pouvoir. Que ne pas comprendre est aussi un pouvoir. Que les deux détruisent. Et que ce qu’ils détruisent est peut-être la même chose.

La tour est restée là. Inachevée. Ni détruite ni debout. Ni comprise ni oubliée.

Comme tout ce qu’on écrit.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire MathisKhan ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0