Roméo et Jules

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- Ô Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet, lis-je de ma voix la plus théâtrale.

Ange me regarde avec un air amusé, perdant un peu plus son sérieux à chacune de mes répliques. Après un discret regard sur son script, il me tourne le dos et lance :

- Dois l’écouter encore ou lui répondre ?

- Hein ?

- C’est dans le texte, Jules !

Je baisse les yeux vers la feuille entre mes mains.

- Ooooh…

- On n’est pas un bon duo de révisions, lâche-t-il avec un sourire en s’affalant sur son lit.

Je le regarde avec un demi-sourire. Ca va faire un mois que nous nous voyons autant de fois que nous le pouvons, rien qu’à deux, et je ne me lasse pas de ces moments. Nous passons le plus clair de notre temps ici, dans sa chambre, si bien que sa grand-mère (que je considère maintenant presque comme une amie proche) ne se retient plus de nous appeler « les amoureux ». La seule chose qui m’embête, c’est de me sentir obliger de cacher cette relation à mes amis et ma famille. J’ai peur de faire du mal à Ange. Mais il ne m’en veut jamais. Il me soutient, me dit de prendre mon temps, et ça me fait du bien de ne pas me sentir étouffé. J’ai de plus en plus l’impression de gérer.

Je soupire et le rejoins sur le lit, mon front contre son épaule.

- Tu serais d’une meilleure aide si tu faisais partie de la troupe, me dit Ange d’un ton suggestif.

- Roméo et Juliette c’est du vu et revu, je ne m’abaisserai pas à une telle banalité, je réponds ironiquement.

- Parle mieux de Shakespeare. Et puis, c’est qu’un exercice, on doit jouer une pièce originale en fin d’année, mais on ne connait pas encore le thème.

- Oh, alors pourquoi on s’emmerde à réviser ?

- Parce que la Juliette qui me donne la réplique pour l’exercice connaîtra son texte, elle.

Je me tourne vers lui, les sourcils haussés :

- Et qui est cette Juliette ?

- Une petite blonde assez mignonne.

Je ronchonne silencieusement. Je déteste me dire qu’Ange aime aussi bien les filles que les mecs. Je sais que j’ai sûrement deux fois plus de concurrence. Mais bon, je n’ai pas grand-chose à y redire, puisqu’à proprement parler, personne n’est au courant de notre relation. Ni même que je suis gay.

Il doit sûrement sentir la tension qui s’est emprise de moi, parce qu’il presse mon épaule avant d’ajouter :

- C’est dommage pour elle, il y a déjà un Jules qui occupe toutes mes pensées.

Un sourire niais et incontrôlable s’empare de mes lèvres, et je me tourne vers lui pour les poser sur les siennes. Au cours des dernières semaines, je me suis aperçu qu’embrasser Ange est l’une de mes activités favorites. C’est doux, brutal et intense à la fois, et ça nous rend fusionnel, nous confond l’un a l’autre. J’adore ça.

Lentement, ses mains se glissent dans mes cheveux et en tirent doucement les racines jusqu’à me faire grogner. J’adore aussi ses mains, surtout quand elles sont sur moi. Les miennes viennent se placer sur ses hanches, et je le sens rouler pour se retrouver au dessus de moi, pressé à mon corps. Notre baiser s’intensifie, et mes mains passent sous son t-shirt pour caresser la peau chaude de son dos, contact qu’il semble apprécier, d’après le regard électrique qu’il me lance en se détachant une seconde de ma bouche. La sienne se pose délicatement dans mon cou, et mon souffle se fait plus court, tout mon corps est tendu. Nous ne sommes jamais allé plus loin que des baisers intenses, et Ange ne m’a jamais poussé à autre chose, attendant sûrement que je sois vraiment prêt. Mais alors que je sens son souffle chaud dans mon cou, et tout son corps contre le mien, j’ai envie de plus. Plus de chaleur, plus de peau, plus de tout. Je prends son menton entre mes doigts pour qu’il me regarde dans les yeux, ses iris de glace irradiant d’une chaleur contradictoire, et m’apprête à lui dire ce que j’ai en tête quand une sonnerie retentit à côté de nous.

Nos esprits reviennent durement à la réalité, et nos corps se détachent pour que je puisse attraper mon téléphone. C’est Lucas, et même si tout mon être réclame de l’ignorer, je décroche :

- Allô ?

- Jules, mec, qu’est-ce que tu fous ? Ca fait une heure qu’on t’attend !

J’essaie de connecter mes neurones pour comprendre de quoi il parle, et le déclic se fait au bout de quelques secondes. Vendredi soir. Le marathon James bond prévu depuis deux semaines. J’avais carrément zappé.

- Oh, putain, je suis désolé les mecs. Euh… Je… J’étais chez mes grands-parents, j’avais pas vu qu’il était si tard. J’arrive. Bientôt, promis.

Je raccroche et regarde Ange, qui s’est rallongé, un bras posé sur le visage de sorte à ce que je ne vois pas son expression. Je tire doucement sur sa manche pour découvrir sa tête et il m’offre un sourire contrit, le regard complètement différent d’il y a à peine quelques minutes. Une note de tristesse emplit son regard, et me touche droit au cœur. Je n’aime pas lui faire de la peine, comme quand je le croise au lycée et que j’aimerais l’embrasser et le présenter à mes amis et à la terre entière comme le petit-ami extraordinaire qu’il est, mais que la peur s’empare de moi et que je ne lui adresse qu’un simple sourire, auquel il répond avec résignation. Je sais qu’il me comprend, qu’il est passé par là, et il me dit toujours qu’il attendra que je sois prêt, ce qui me rassure à chaque fois que j’ai l’impression de me comporter comme un enfoiré.

- Je suis désolé, Ange, j’avais carrément oublié que je passais la soirée avec eux.

- Je sais.

Il ne dit rien de plus et je pose une seconde mon front contre le sien, essayant de lui transmettre par la pensée tout ce que je ne dis pas par peur, et que j’aimerais pourtant crier. Il soupire en se redressant, et me dit d’une voix plus faible qu’à son habitude :

- Tu sais, moi, j’ai parlé de toi à mes amis.

Une épine semble s’enfoncer dans mon cœur alors qu’il détourne le regard. Je n’ai pas l’habitude de le voir peu sûr de lui, mais c’est comme s’il avait gardé cette phrase trop longtemps pour lui, et je culpabilise de ne pas être capable de lui offrir ce qu’il veut. La panique s’empare lentement de moi, et je n’ai aucune idée de quoi lui répondre. Lâche, je me contente de lui caresser la joue et de poser un baiser sur ses lèvres, auquel il répond malgré tout. Après une seconde, je m’enfuis à nouveau comme un voleur.

Dans le bus du retour, alors que je me prépare mentalement à mentir une nouvelle fois aux garçons, je reçois un message d’Ange :

Ange : Désolé d’avoir dit ça tout à l’heure, je comprends que tu ne sois pas prêt. Je tiens vraiment à toi.

Jules : T’excuses pas. Je sais que c’est pas facile pour toi, et je te promets que j’en parlerai dès que je serai prêt à le faire. Moi aussi, je tiens vraiment à toi. Regarde sur ton bureau.

Je fixe mon écran en attendant sa réponse. J’ai laissé un petit dessin sur un de ses post-it, deux canards assis dans un lit, un petit cœur entre leurs deux têtes, et je ne veux plus attendre qu’il le trouve par lui-même. Cependant, sa réponse – rapide – me surprend :

Ange : Regarde plutôt dans ta poche.

Je fronce les sourcils en plongeant mes mains dans les poches de ma veste, pour en sortir mon dessin, au dos du quel est inscrit une seule et unique chose :

18h18, encore un bon moment :)

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