Et merde.

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La musique est toujours aussi forte à l’intérieur, même loin des enceintes, et Axelle doit crier pour se faire entendre. Nous sommes rentrés, Ange et moi, parce qu’une simple chemise et un drap fin ne nous protégeaient pas du froid.

- C’est vraiment nul, de pas boire en soirée, crie la rousse pour la deuxième fois.

Je lui souris : elle apprend ce que c’est d’être sur la planète sobre et de regarder tous les extra-terrestres bourrés danser. Elle observe les gens autour d’elle avec une mine contrite, avant de poser les yeux sur la sangria, et Ange intervient :

- Non, non, non. Je ramasserai pas ton vomi ce soir. Et Jules ne te prêtera pas son t-shirt en guise de bassine.

Elle se tourne vers lui avec indignation :

- Ah ouais ? Les tourtereaux se liguent contre moi ? Je vous rappelle que sans mon fameux vomi, vous ne vous connaitriez pas.

Je rigole. Elle a complètement raison, et c’est fou de se dire que ça s’est joué de si peu. Si elle avait bu un peu moins. Si c’était Lucas qui avait été chercher les boissons. Si Baptiste avait pu venir à la soirée. Rien ne serait arrivé. Je remercie en silence les étoiles de s’être alignées ce soir-là alors qu’Ange désigne quelque chose derrière moi d’un coup de tête.
Je me retourne et découvre Emma qui me regarde en plissant les yeux, toujours superbe dans son costume de pirate :

- Oui ! C’est bien toi ! lance-t-elle en me prenant dans ses bras.

Elle est pompette. Pas complètement bourrée, mais bien joyeuse.

- J’ai croisé un autre fantôme, et j’avais peur de te confondre avec lui, s’explique-t-elle.

- Je suis le plus beau de tous les fantômes, tu devrais l’avoir remarqué.

- Bien sûr. Mais c’est étonnant que tu parles avec des gens. (Elle marque une courte pause) Surtout de si jolies personnes.

Elle fixe Ange alors qu’il rit, et pour la première fois depuis plusieurs années, je déteste ma sœur. Les joues brûlantes, je lui lance :

- C’est dommage, il est en couple.

- Ohh, mais je pouvais très bien parler de ta jolie copine. Tu me présentes ?

- C’est Axelle et Ange, on s’est rencontrés à une soirée, y a un mois. Et voici Emma, ma sœur.

- Ange ? répète-t-elle surprise.

Je n’ai aucune raison d’être agacé, et pourtant je le suis. Je regarde Ange, Emma toujours accrochée à moi, et il me sourit avec tendresse, sûrement pour me rassurer.
T’inquiète, Jules, je compte pas te quitter pour ta sœur.
Ca serait tellement plus juste si lui aussi n’aimait que les garçons.

- Et mais attends, ce sont tes vrais cheveux ?

Emma se décolle de moi pour s’approcher d’Axelle dont elle compliment la chevelure et le costume « incroyablement réussi », alors qu’Ange s’avance de quelques pas pour me prendre discrètement la main sous mon déguisement.

- J’aime bien ta sœur, me dit-il, un sourire toujours plaqué aux lèvres (de très jolies lèvres).

- Ouais… bah elle aussi, apparemment.

Il voit sûrement mes sourcils froncés à travers les trous du drap, parce qu’il se met à rire.

- Ca t’embête, que je sois déjà sorti avec des filles ?

Un petit élan de panique parcourt mes veines, mais je me calme vite en remarquant que personne ne prête attention à nous, et que la musique couvre assez bien nos voix aux oreilles d’Emma.

- Moi aussi, je suis déjà sorti avec des filles, je réponds.

Il penche la tête sur le côté, les sourcils haussés. Ce n’est pas ce qu’il voulait dire, et je le sais très bien. Je soupire :

- Non. Enfin, si. Un peu. Je me dis juste que c’est injuste. Qu’il y a tellement de possibilités, de choix, partout.

- Mais je n’en ai aucune envie, Jules. (Ses yeux sont doux, j’ai envie de plonger dedans). Tu serais capable d’aller voir ailleurs, toi ?

- Bien sûr que non.

Il sourit.

- Moi non plus. J’ai que toi en en tête. C’est pas une question de filles ou de garçons.

Ses mots libèrent les papillons dans mon estomac. Mes yeux se posent d’eux-mêmes sur ses lèvres. J’ai envie de l’embrasser. Malgré les gens, malgré tout.

- Jules !

Ange, Axelle et Emma se retournent en même temps que moi et nous découvrons Lucas, essoufflé comme s’il avait couru un marathon. Etonnamment, la panique ne me noie pas. Je me sens capable d’au moins présenter Ange comme un ami, C’est la moindre des choses.

- Oh, Lucas. Je te présente Ange et Axelle, c’est, euh…

- Bonsoir, Ange et Axelle !

Il les salue d’un high five rapide avant de s’empresser à dire :

- Mec, c’est un truc de fou, je crois qu’on va devoir des centaines d’euros à Baptiste, il a peut-être gagné tous ses paris depuis la primaire. Ca fait une demi-heure qu’il est enfermé dans une chambre avec Sarah, c’est dingue !

Je ne m’étonne pas comme il voudrait sûrement que je le fasse, parce que je suis trop surpassé par la situation pour réagir normalement. Je regarde Ange pour juger son expression, et suis plutôt rassuré de le découvrir neutre. Cependant, mon apaisement est de courte durée :

- Cette fête est folle. Il manquerait plus que tu nous présentes ta petite-amie pour que ça soit la soirée de l’année.

Attends… Quoi ?
J’ouvre la bouche, l’esprit figé, alors que mon cerveau analyse la scène au ralenti. Lucas continue de parler, mais je ne l’écoute pas, mes yeux se posent sur Ange alors qu’il s’éclipse, son visage parsemé de paillettes d’or peint d’un masque déçu et triste, bien pire qu’il y a une heure, alors qu’il me parlait de son enfoiré de père.

Je n’entends plus la musique, ne sens plus la chaleur de la pièce, je ne vois rien d’autre que cette expression dépitée à laquelle j’aurais dû me préparer. Evidemment, que j’allais lui faire du mal en le cachant comme ça. Même involontairement. Le nier était d’une naïveté sans nom.
Alors que mon corps se décide enfin à réagir, Ange est déjà loin, Axelle sur les talons, et je pars à leur poursuite sans un mot de plus à Lucas et ma sœur.

Un nœud se forme dans ma gorge alors que je revois ses yeux remplis de chagrin. Ces mêmes yeux que j’ai réussi à emplir d’apaisement une heure plus tôt, alors qu’il me faisait part de ses doutes. J’allais forcément tout gâcher. C’était sûr. Mais cette réalité transperce mon cœur de mille épines.
Je repense à son visage alors que je le rassurais, à la sensation incroyable de ses bras qui me serraient fort contre lui, comme s’il ne voulait plus jamais me quitter. Les larmes me montent aux yeux, et je m’en fiche. Je ne pense qu’à le retrouver, et j’accélère le pas jusqu’à tomber Axelle, debout dans le jardin. Elle semble m’attendre, l’air furieux.

- Sérieux, Jules ?

Elle marque une pause, espérant sûrement une explication de ma part, mais le nœud dans ma gorge refuse de laisser échapper un seul son, et je ne peux rien faire d’autre que la regarder, la vision brouillée par mes larmes. Son visage si solaire habituellement est plein de colère, elle semble en feu.

- T’as pensé qu’à toi, crache-t-elle. T’as été si égoïste !

Je ferme les yeux alors que les mots me heurtent de plein fouet. Elle a raison.

- T’es un mec sympa, Jules. Mais je te pensais plus intelligent. Plus empathique. Quand est-ce que t’as arrêté de penser à lui ? Parce que lui, il n’a jamais arrêté de se mettre à ta place ! C’est tellement injuste. Il mérite mieux que ça.

Elle me regarde encore une seconde, ses yeux lançant des éclairs. Je suis incapable de bouger. Incapable de dire quoi que ce soit. Je reste planté là, et elle s’en va. Une minute passe, puis deux, avant que je ne sente une main se poser sur mon épaule.

- Jules ?

J’expulse tout l’air que je retenais dans mes poumons, et m’écroule dans les bras de ma sœur, impuissant, le cœur brisé.

- Je veux rentrer.

- Oui. Bien sûr. On y va.

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