Convenance
Le bal avait lieu chaque soir, sans invitation et sans musique trop forte.
On y entrait naturellement, comme on entre dans une pièce déjà connue. Il n’y avait rien à apprendre : les pas venaient seuls, le rythme aussi.
Les masques étaient élégants, discrets. Certains les avaient choisis avec soin, d’autres les portaient depuis si longtemps qu’ils avaient oublié leur forme initiale. On les ajustait à peine avant de saluer, par politesse plus que par nécessité. Personne ne cherchait vraiment à voir ce qu’il y avait dessous. Ce n’était pas le propos.
On dansait bien. Correctement. Avec cette attention tranquille qui permet de ne heurter personne. Les regards se croisaient, s’attardaient parfois, puis glissaient ailleurs. On échangeait des phrases légères, des vérités simplifiées. Celles qui tiennent debout sans demander d’explication.
Les secrets circulaient comme l’air entre les corps. Invisibles, indispensables. Ils n’étaient pas honteux, ni lourds. Juste personnels. Des choses qu’on garde pour soi par confort, pour ne pas rompre l’équilibre. Ici, tout reposait sur cet accord tacite : chacun savait que l’autre savait, sans jamais le formuler.
Certains souriaient avec plus d’aisance que d’autres. Quelques-uns se demandaient, furtivement, ce que cela ferait d’enlever le masque. Pas ce soir. Ce serait inutile. Le bal n’en demandait pas tant.
Quand la soirée touchait à sa fin, on repartait comme on était venu. Les masques restaient en place, bien ajustés. La danse s’arrêtait, mais le rythme demeurait, quelque part, prêt à reprendre.
Après tout, le bal n’était pas un mensonge.
C’était une manière douce d’exister ensemble, sans trop se dévoiler.

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