Le loup et le faucon – Partie 1

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 Dan arriva à 14h20 à Lima. Parti complètement saoul la veille au soir de Toulouse, un mal de tête, qui refusait de le laisser en paix, lui rappelait douloureusement sa soirée avec son meilleur ami. Inscrit en deuxième année à l’université de Nanterre, il partageait depuis le début de ses études un petit studio avec lui. Et les charmes de la colocation opéraient très souvent. Non seulement, l’entente était cordiale mais souvent elle s’agrémentait de longues heures de discussions tardives, voire même de quelques beuveries estudiantines. Et la dernière en date s’était terminée de façon on ne peut plus étonnante par un départ précipité de Dan pour Lima. Suite à un pari stupide et à priori complètement fou – qu’il avait perdu – , de ceux qu’on fait quand la raison nous a depuis longtemps abandonnée, il s’était retrouvé dans un avion, direction le Pérou.

  Alors qu’il s'apprêtait à emprunter l’escalier de l’avion qui le mènerait au tarmac, il se laissa envelopper par la brise, un air doux bienvenu après une douzaine d’heures dans l’avion, et presque réconfortant en ce lendemain de gueule de bois.

 Pressé d'arriver à destination pour pouvoir enfin se doucher et se changer, il attrapa le premier bus, et certainement un des seuls de la journée, qu'il trouva en direction de Pucallpa. Il ne savait pas que ce voyage, prochaine et avant-dernière étape de ce long périple, dont il ignorait à peu près tout, durerait aussi longtemps : vingt heures ! Vingt heures de routes chaotiques, brinquebalé à droite, à gauche, à subir ça et là les nids de poule et autres bosses parsemés un peu partout sur des routes d'un autre âge. Vingt heures à traverser des montagnes de roches à nu puis à redescendre pour plonger finalement au cœur de la végétation tropicale. Quand il arriva à Pucallpa, il était éreinté et il put enfin se reposer un peu dans le bateau qui devait l'amener à Iquitos. Le trajet dura cinq jours pendant lesquels il put enfin se prélasser dans un hamac avec vue imprenable sur le fleuve Ucayali qui se jetterait bientôt dans l'Amazone. Arrivé en ville, il dut reprendre, avec regret,un bus jusqu'au kilomètre 50. Il marcha encore une heure sur un sentier et, enfin, aperçut un ensemble de pavillons en bois en partie cachés par la végétation luxuriante de la jungle amazonienne. Il s'approchait à pas lents et hésitants vers le centre du hameau lorsqu'il entendit des voix qui semblaient venir de plus loin encore. Sur le côté, au milieu de deux immenses arbres aux troncs pourtant très fins dont on n’apercevait à peine les feuilles qui semblaient cotoyer le soleil, un petit abri en bois semblait être le point de rencontre dont Thomas lui avait parlé. Des hommes et des femmes, une dizaine peut-être, discutaient et Dan eut l'étrange impression de débarquer au milieu d'un apéritif champêtre. Empreint d'une certaine timidité, un peu gêné, il toussota pour se faire remarquer. Un homme se retourna. Avec un large sourire, il salua Dan, lui dit qu'il s'appelait Joachim, lui demanda si le voyage n'avait pas été trop long et fatiguant. Il se présenta comme étant l'organisateur du stage et l'invita à rejoindre l'assemblée après avoir posé ses affaires dans le pavillon qui lui était attribué.

 Dan s'exécuta. Son logement se situait tout près de là. Il posa son sac à dos dans l'entrée, se passa un peu d'eau sur le visage et rejoignit les autres stagiaires.

 — Bon, je crois qu’on est tous là. Bienvenue dans ce séminaire. Pendant une semaine, vous allez pouvoir approfondir vos connaissances dans cette science et cet art de vivre que représente le chamanisme. Comme vous êtes depuis longtemps initiés, je suppose, comme je vous l'avais demandé, que vous avez pris toutes vos dispositions, et nous allons pouvoir commencer directement par une exploration, de vous-même, de vos peurs, de vos désirs. Vous allez apprendre à vous connaître grâce à ceux qui vous entourent. Voilà un breuvage d’ayahuasca. La nuit est tombée et Fabio a préparé le feu. C'est lui qui dirigera la cérémonie. Il vous donnera la cadence en se servant du tambour que vous voyez là. Laissez vous emporter, ne prêtez pas attention à ce que vous dites, dites-le, c’est tout. Pour ça, vous avez juste à boire ce breuvage que vous connaissez certainement.

 Et aussitôt l’homme, comme pour donner l’exemple, avala tout le contenu de son bol en terre cuite. Celui-ci, la cinquantaine, de taille moyenne, le visage buriné par le soleil du Pérou et la vie en plein air, semblait pouvoir dominer les quatre éléments. Pourtant humble face à eux et devant le destin qui avait été le sien et qui pouvait encore, il le savait, lui réserver beaucoup de surprises, il parlait peu et observait beaucoup. Le visage en partie caché par une barbe naissante et une cicatrice qui épaississait la patte d’oie de son œil droit, son regard était celui d’un homme qui a vécu. Parfois trahi par la vie, parfois heureusement brinquebalé ici ou là par un hasard devenu soudain favorable, il avait appris à négocier avec la vie sans rien attendre en retour.

 — Toi, là, c'est Daniel, si je me souviens bien, demanda Jo en montrant Dan du doigt ?

 — Oui monsieur.

 — Ok, ça ne te dérange pas si je t’appelle Dan ?

 — Non monsieur.

 — On est pas à l’école ici. Appelle-moi Jo... Et tutoie-moi.

 — Ok, Jo. Merci m'sieur.

 Jo soupira et ajouta :

 — Avale tout, ferme les yeux, respire et laisse-toi aller. On va discuter un peu et puis tu vas te sentir partir doucement. Ça va durer un petit moment, tu vas avoir des hallucinations, tu vomiras peut-être, mais c’est pas grave, ça vaut le coup. Et puis tu vas revenir et raconter aux autres ton expérience. T’as pas peur ?

 — Non Jo, t’inquiète…

 Jo ne fut pas dupe : ce jeune était tout sauf serein. Pâle, les cheveux bruns mi- long, il aurait plus semblé à sa place devant une console de jeux ou quelques bandes dessinées fantastiques qu’ici, face à une assemblée d’hommes et de femmes, tous la quarantaine, habitués à la méditation.

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