Chapitre XVI : Loin des yeux de Zalmoxis
Hora octava
Vers 14h
Le soleil tapait sur l'hortus comme un marteau sur une enclume. La terre était sèche, craquelée, avide de nos sueurs.
Dacius, perché sur une échelle branlante, taillait les branches des figuiers avec sa serpe. Les muscles de ses bras saillants se dessinaient sous la peau luisante, à chaque coup, des éclats de bois sec volaient, et la sève collante maculait ses avant-bras.
Taris, quant à lui, était à genoux, courbé sur les plates-bandes, arrachant les mauvaises herbes une à une. Son dos, voûté comme un arc tendu à se briser, tremblait sous l’effort. Ses doigts, écorchés par la terre aride, saignaient par endroits.
Moi, je portais les amphores d’eau depuis le puits. Mes bras brûlaient sous le poids, mes épaules semblaient sur le point de se disloquer. La faim me dévorait les entrailles, me tordait le ventre comme une main cruelle. Des vertiges me prenaient parfois, et la sueur me brouillait la vue. Mais ralentir, c’était le fouet. C’était la honte. Alors je serrais les dents et je continuais.
Vladis, lui, avait eu plus de chance. Il cueillait. Un panier d’osier au bras, il choisissait les figues les plus mûres, les plus gonflées de soleil, et les roses les plus éclatantes, celles dont les pétales semblaient faits de soie. Il levait les bras, étirait son corps comme une ligne pure sous le ciel.
Taris, à genoux dans la poussière, ne le quittait pas des yeux. Je connaissais mon frère. Son souffle se bloquait chaque fois que Vladis se penchait. Ses doigts se crispaient sur les mauvaises herbes, comme s’il voulait les broyer, lui, ou le sol, ou sa propre impuissance. Amoureux à en perdre la raison, il semblait à la fois suppliant et rebelle.
Nous savions tous pourquoi Vladis avait été envoyé voir le jeune Romain la nuit dernière, puis ce matin. Nous y étions tous passés. Nous y repasserions. Nous n’étions que des objets de plaisir, aussi détestable que soit cette idée. Nous n’avions pas le choix.
Vladis était revenu… différent. Plus silencieux. Plus distant.
Je priais Zalmoxis, notre dieu des Carpates, protecteur des âmes des guerriers, de nous rendre notre dignité de Dace. Mais ici, dans cette terre romaine qui nous avait arrachés à nos montagnes, Zalmoxis semblait si loin, si silencieux, comme s’il avait tourné le dos à ses enfants.
Et puis elle arriva.
Un froissement de stola sur les dalles, un parfum de narcisse et de cire d’abeille, lourd, étouffant, comme l’encens dans un temple dédié à une déesse cruelle. Claudia. Elle traversa l’hortus d’un pas lent, mesuré, comme une panthère qui savoure l’instant avant de bondir sur sa proie.
Ses yeux se posèrent immédiatement sur Vladis. Elle ne le quitta pas des yeux. Pas une seconde. Pas même pour feindre l’indifférence. Elle le dévorait, comme si elle voulait l’avaler tout entier.
Mon frère, lui, regardait la scène. Lui aussi aurait voulu avaler Vladis.
— Intendant, appela-t-elle sans se retourner, sa voix lisse comme du marbre poli.
L’homme surgit de l’ombre des colonnes, s’inclina si bas que son front frôla presque la poussière.
— Domina ?
— Je viens chercher ce que mon frère m’a promis, dit-elle en désignant Vladis d’un geste négligent. Ce Dace. Il m’est nécessaire pour déplacer des meubles dans mes appartements.
— Votre frère a donné des instructions strictes, Domina, répondit l’intendant, le ton ferme. Vladis ne sera pas prêté aujourd’hui.
— Mais mon frère m’a pourtant assuré ce matin qu’il consentait au prêt, rétorqua-t-elle, les sourcils froncés, une ombre d’irritation dans la voix.
— Il a dû y avoir un malentendu, Domina, murmura l’intendant en s’inclinant encore plus bas, comme pour se faire tout petit. Peut-être parlait-il d’un autre jour.
Elle tremblait presque en fixant Vladis, ses doigts se crispant sur le tissu de sa stola.

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