Chapitre XVII : In Me Manet

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Hora octava
Vers 14h

J’entrai dans le frigidarium, la peau encore brûlante du caldarium. L’eau glacée du bassin central miroitait sous la lumière filtrée par les voûtes, comme un miroir tendu vers le ciel. Je m’approchai, les doigts effleurant la surface froide.

Un esclave silencieux, une amphore à la main, me proposa une coupe de vin coupé d’eau. Je la refusai d’un geste.

Autour de moi, des patriciens riaient, se rafraîchissaient, mais je ne les voyais pas. Je ne voyais que le fond du bassin, où les pièces jetées par d’autres brillaient comme des étoiles noyées. Je sortis une sesterce de ma bourse, une pièce fraîchement frappée à l’effigie de Trajan. Sur l’autre face, Neptune, trident à la main, dominait les flots.

Beaucoup de Romains pensaient que ces offrandes apaisaient les dieux.

— Fortuna, protège-nous, murmurai-je, remuant à peine les lèvres.

Je lançai la pièce. Elle tournoya dans l’air, captant un rayon de soleil avant de s’enfoncer dans l’eau avec un ploc étouffé. Les bulles remontèrent, puis s’évanouirent.

Fortuna, capricieuse déesse aux sandales ailées, jouait avec nos vies comme un enfant avec une balle. Les Romains disaient qu’elle souriait aux audacieux. J’avais besoin de son sourire.

La pièce coula droit au fond, sans rebondir. Un bon signe. Fortuna acceptait mon offrande.

Je me plongeai dans l’eau froide. Le choc me coupa le souffle. L’eau glacée m’enveloppa d’un seul coup, étouffant la chaleur du caldarium, apaisant la fièvre de ma peau. Je restai immobile un instant, les yeux fermés, sentant chaque pore de mon corps se resserrer. Les bruits des autres baigneurs s’estompèrent, remplacés par le battement sourd de mon propre cœur.

L’eau aurait pu emporter son odeur, la trace de ses lèvres, la chaleur de sa peau encore imprimée sur la mienne. Mais même là, il était encore en moi. Plus net. Plus présent. Comme si le froid avait lavé le reste pour ne laisser que lui.

Je rouvris les yeux. La lumière dansait à la surface, tremblante, inaccessible, comme une promesse. Je remontai sur le bord du bassin, aspirant l’air avec une brusquerie presque douloureuse. L’eau ruisselait le long de mon corps, traçant des sillons froids sur ma peau.

Je quittai le frigidarium, mes pas résonnant faiblement sur le marbre humide. Je regagnai le tepidarium. La chaleur douce m’enveloppa de nouveau, comme un linceul rassurant. Je m’allongeai sur une banquette de marbre tiède.

Autour de moi, Rome continuait de vivre.
Tout semblait à sa place.
Sauf moi.

* * *

En sortant, je croisai Tiberius. Il était accompagné d'un esclave nubien qui claudiquait.

— Salve, Lucius, me dit-il en s’essuyant le front avec un linge. Je viens voir tes esclaves Daces, ce soir, n’est-ce pas ?

— Je n’ai pas oublié, répondis-je.

Il me dévisagea un instant, la tête légèrement inclinée.

— Tu as l’air pensif, ajouta-t-il. Plus que d’habitude.

Je haussai les épaules, forçant un sourire.

— C’est la chaleur du caldarium. Elle ramollit le corps et l’esprit.

Tiberius rit, mais ses yeux continuaient de m’observer.

— À ce soir, dit-il.

— Ma domus sera prête à t’accueillir, répliquai-je en lui adressant un signe de tête.

Je sortis des thermes, suivi par mon esclave grec. Le soleil de l’après-midi me frappa en plein visage, et avec lui la cacophonie de la ville : les cris des marchands, le claquement des sandales sur les pavés, le grincement des roues de chariots, le murmure des conversations et le tintement des pièces de bronze.

En chemin vers la domus, je fis un détour par le Forum. La foule était dense, étouffante. Des marchands criaient leurs prix, leurs voix se mêlant aux odeurs d’épices orientales et de sueur humaine. Un boucher marchandait avec une matrone, ses servantes portant des paniers débordants de légumes et de fruits. Plus loin, des esclaves syriens chargeaient des amphores sur un chariot sous le regard dur d’un contremaître.

Soudain, un cri rauque fendit l’air. Un esclave robuste, le dos marqué de cicatrices anciennes et les muscles brûlants, trébucha sous le poids d’un panier trop lourd. Les figues qu’il transportait s’éparpillèrent sur les pavés. Le marchand, rouge de colère, bondit sur lui, le bâton levé. Les coups pleuvaient sur son dos et ses épaules, arrachant des cris gutturaux qui se perdaient dans le tumulte du marché.

Je continuai mon chemin. La foule se pressait entre les portiques bordant le marché, où des statues de marbre blanc représentaient Hercule, protecteur des marchands, et Portunus, dieu des ports. Les colonnes des temples projetaient de longues ombres sur les pavés usés, tandis que les étals, exposés au soleil écrasant, étincelaient sous la lumière crue. Les enseignes en bois, peintes de couleurs vives et gravées du nom des marchands ou du type de denrée, claquaient doucement au vent.

Au détour d’une colonne, je remarquai un devin accroupi dans l’ombre. Ses yeux perçants brillaient tandis qu’il serrait dans ses mains un coq noir, et sa voix rauque s’éleva au-dessus du tumulte :

— Veux-tu connaître ton avenir dans les entrailles de cet animal ?

J’hésitai. Voulais-je vraiment le connaître ?
Je passai mon chemin.

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