Chapitre XXVI : Onus Nominis

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Hora nona
Vers 16h00

L'après-midi s'était écoulé comme une eau calme. J'avais travaillé sur mes tablettes, les quittances des marchands. J'avais passé ces heures avec Vladis, assis près de moi, à sentir sa présence, à écouter sa respiration, à le regarder de temps en temps. Rien d'autre. Juste le plaisir d'être ensemble.

Je sentais la chaleur dans mon corps rien qu'en contemplant son visage. Vesta aurait pu laisser s'éteindre son feu sacré : il était incapable de rivaliser avec celui qui me consumait.

Mais l'heure de la cena approchait, et mon père n'aimait pas qu'on le fasse attendre.

Je quittai Vladis à contrecœur, rajustai ma tunique, et me dirigeai vers le triclinium. Je le reverrais ce soir. Nous passerions la nuit ensemble.

Le couloir était presque sombre ; seules quelques lampes à huile vacillaient dans leurs niches. En passant dans l'atrium, je m'arrêtai un instant devant l'armarium où reposaient les masques de nos ancêtres. Mon regard glissa sur les visages de cire, figés dans leur dignité sévère — les consuls, les préteurs, les sénateurs qui avaient fait la gloire des Aelius.

Il y avait aussi le masque de ma mère.

Je le voyais tous les jours, mais ce soir, il me parut différent. Plus pâle. Plus fragile. Des traits fins, presque délicats, que je ne lui avais jamais connus. Ses yeux de cire me fixaient sans me voir. Elle était morte en donnant la vie à Claudia. Je ne l'avais jamais pardonné à ma sœur.

Je tendis les doigts, tremblants, et effleurai la joue lisse du masque. La cire était froide, mais une douleur me transperça la poitrine, comme si ce visage figé me rappelait tout ce que je n’avais jamais pu lui dire avant qu’elle ne meure. Je reculai brusquement, comme si j’avais touché une braise, et serrai les poings pour chasser cette émotion. Puis j’entrai dans le triclinium où mon père m'attendait déjà, allongé sur son lectus, le visage aussi dur que la cire de nos ancêtres.

Claudia était à sa droite. Elle me regarda m'installer, et je ne sus pas si son sourire était une provocation ou une prière.

Je me déchaussai ; un esclave m'aida à enlever mes sandales pour ne pas salir les coussins de pourpre. Je pris place sur le lectus de droite, en face de notre père.

Quelques instants plus tard, une gustatio d'huîtres et d'œufs à la coque fut déposée devant nous, accompagnée de mulsum, ce vin miellé. La gustatio était le premier plat, destiné à ouvrir l'appétit. Mon père prit une huître, la porta à ses lèvres sans un mot, puis se tourna vers nous, le visage illuminé par la lueur des lampes.

— Res militares bonae sunt, dit-il d'une voix calme mais ferme, comme un jugement.

Les nouvelles militaires étaient bonnes. Il avait discuté avec les sénateurs : la guerre en Dacie touchait à sa fin. Leur roi, Décébale, résistait encore, mais ce n'était plus qu'une question de temps. Les foyer de résistance étaient éliminées un à un, comme des braises qu'on éteint sous le talon.

Il marqua une pause, savourant le goût du vin sucré.

— Æquum erit, ajouta-t-il, les yeux rivés sur sa coupe. Ce sera juste.

Puis, comme s'il parlait plus à lui-même qu'à nous :

— Imperium nimis afflictum est latrociniis Dacorum sub Domitiano.

Domitien. Un nom qui résonnait comme une malédiction dans cette pièce. Un empereur faible, décadent — celui qui avait précédé Nerva, qui avait lui-même précédé Trajan, notre empereur actuel.

Sous Domitien, les Daces pillaient régulièrement nos provinces de Mésie et de Pannonie, comme des loups affamés. Mais avec Trajan, les choses avaient changé. Nous ne nous laissions plus piller. Nous agissions. Nous les écrasions désormais. Nous étions des Romains.

Mon père leva les yeux vers Claudia, puis vers moi, comme si nous devions bien comprendre l'importance de la puissance.

Et désormais, c'était nous qui pillions les Daces. Leurs trésors, leurs mines d'or, d'argent, de sel, de fer… Et leurs hommes. Des hommes robustes, destinés à être esclaves de Rome.

J'en avais récupéré quatre. Et mon cœur battait pour l'un d'eux.

Mon père continua à parler des affaires de la ville, des rumeurs du Sénat, des jeux de pouvoir entre patriciens. Des mots, toujours des mots. Un bruit de fond, un bourdonnement lointain. Rien qui pût étouffer le tumulte dans ma poitrine.

Un esclave déposa devant nous la prima mensa, le cœur du repas. Des viandes rôties : du sanglier aux herbes de Cumes, avec le poivre que mon père aimait tant, du porc mariné dans du vin rouge et du miel de Sicile, des poulets farcis aux figues et aux noix. Des viandes luisantes sous la lueur dorée des lampes, comme si elles aussi célébraient la gloire de Rome. Les légumes glacés au miel — carottes, navets, oignons — et des sauces élaborées : le moreatum, piquant comme un reproche et l'oxygarum, âpre comme une défaite.

Mon père trempa son pain dans la sauce, goûta le vin que j’avais acheté plus tôt dans la journée, puis échangea un regard approbateur avec Claudia — comme si c’était elle qui avait suggéré cet achat.

Chaque bouchée était une explosion de saveurs, un hommage à la puissance de Rome, qui dominait jusqu'aux papilles.

Mais moi, je pensais à Vladis, mangeant du puls – cette bouillie d’orge. J'aurais voulu qu'il soit là, à la table des Aelius, qu'il goûte ces mets exquis, qu'il sourie en dégustant le sanglier aux herbes. Mais c'était impossible. Mon père n'aurait jamais toléré une telle décadence.

Alors je me consolais en m'imaginant déjà cette nuit, lorsque je nourrirais Vladis de figues et de raisins dans ma chambre, lorsque nous serions seuls, lui et moi, loin des regards, loin des jugements.

Soudain, mon père prononça une phrase. Comme toujours dans un latin parfait — celui des patriciens.

— Locutus sum cum patre Tiberii. Confirmavit mihi filium suum quaesturam petiturum esse hoc anno. Tiberius ipse adhuc iuvenis est, et sociis indiget. Pro favore meo, pater eius pollicitus est se petitionem tuam ad quaesturam in biennio sustentaturum, Luci.

Chaque syllabe me frappa comme un coup de massue. Je répétai la phrase dans ma tête :

« J'ai parlé avec le père de Tiberius. Il m'a assuré que son fils briguerait la questure cette année. Tiberius est encore jeune et il lui faut des alliés. En échange de mon soutien, son père m'a promis d'appuyer ta candidature à la questure dans deux ans, Lucius. »

Une charge publique l'année prochaine ? Une carrière ? Un devoir ?

Je serrai ma coupe, le vin tremblotant à la surface comme mon propre sang. Ma respiration se fit courte, comme si les murs du triclinium se refermaient sur moi. Une charge publique ? Le cursus honorum ? Tout cela sonnait comme une condamnation. Et moi, j’étais là, le ventre noué, à rêver de figues et de baisers volés dans l’ombre.

Ma sœur hocha la tête, satisfaite.

— C'est une opportunité, Lucius. Ne la gâche pas.

Ne pas la gâcher ? J'avais déjà tout gâché. Mon cœur battait pour un esclave. Mon esprit était obnubilé par lui. Et maintenant, on me demandait de devenir un magistrat de Rome.

Je serrai ma coupe.

Les esclaves entrèrent avec la secunda mensa : fruits frais et secs, gâteaux au miel, fromages. Mon père se servit d'un morceau de fromage l'éleva vers la lampe comme pour l'examiner, puis le porta à ses lèvres. Il ne me regardait plus. Il avait dit ce qu'il avait à dire.

Autour de moi, le repas continuait. Mais moi, j'étais déjà ailleurs.

* * *

Plus tard, après que mon père se fut retiré, après que Claudia m'eût jeté un dernier regard lourd de silence, je regagnai ma chambre.

Vladis m'attendait.
Sans un mot, je m'assis près de lui sur le lit.

Un esclave grec entra avec un plateau sur lequel était posé une coupe de fruits. Il déposa le plateau, et je le congédiai d’un simple regard.

Je pris une figue et la portai à ses lèvres. Il mordit doucement, me fixant de ses yeux profonds.

— Ce soir, lui dis-je, la voix rauque, ils m’ont parlé de l’avenir. De Rome. Du cursus honorum, la carrière qu’un jeune patricien comme moi doit suivre. Du devoir.

Des mots lourds, lourds comme les chaînes que je faisais porter à Zalmo dans l'ergastulum.

Je marquai une pause, les doigts tremblants sur sa main.

— Mais toi… soufflai-je, le cœur battant, tu es le seul avenir que je veux.

Il ne répondit pas. Bien sûr. Il ne comprenait pas tout. Contrairement à Taris et Zalmo qui parlaient parfaitement le latin, lui ne parlait pas assez notre langue. Comment aurait-il pu saisir les subtilités de la politique romaine, les impératifs d’une famille patricienne, le poids d’un nom comme Aelius ?

Il connaissait les mots simples, mais pas ceux qui pouvaient rendre compte de la complexité de mon monde. Pourtant, il comprit autre chose. Ce que les mots ne pouvaient pas dire.

Il ne comprenait pas tout. Mais ses yeux semblaient tout voir. Pourtant, une voix en moi murmurait : et s’il jouait ? S’il ne faisait que flatter son maître ? Je serrai sa main plus fort, comme pour chasser cette pensée. Non. Vladis était différent. Il ne mentait pas. Il ne pouvait pas mentir.

Il posa sa main sur la mienne, ses doigts s’entrelacèrent aux miens, comme une promesse. Une promesse de chaleur. De ce que nous partagions, quand tout le reste s’effaçait.

Je le regardai longuement. Ses yeux profonds comme les forêts de Dacie, me disaient ce qu’il ne pouvait pas exprimer. « Je suis à toi. »

Dehors, la lune montait sur Rome, pâle et froide. Les étoiles, innombrables, veillaient sur la ville éternelle, indifférentes aux cœurs qui brûlaient en secret. Indifférentes à nous.

Et moi, couché près de Vladis, j’écoutai sa respiration devenir plus lente, plus calme, comme une mélodie qui m’apaisait.

Perdu pour Rome ?
Perdu pour lui ?
Peut-être pour les deux.

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