Chapitre XXVII : Ludi Cereales
Roma
In prima hora diei pridie Idus Apriles
anno ab Urbe condita DCCCLIX.
Rome,
Veille des Ides d’avril, 859 AUC
Aube du 12 avril 106 après J.-C.
Je n'avais pas bien dormi. J'avais passé une partie de la nuit à penser à cette charge à laquelle mon père me destinait. Questeur.
La lumière du matin éclairait la chambre. Vladis dormait dans mon lit, à côté de moi. Je me réveillai. Je le regardai tendrement.
Son torse nu se soulevait au rythme lent de sa respiration. Ses cheveux blonds, défaits sur l’oreiller, brillaient comme du miel sous les premiers rayons. Sa main reposait sur ma poitrine, là où son cœur avait battu contre le mien une partie de la nuit.
Ce matin, veille des Ides d'avril, c’était le début des Ludi Cereales — huit jours de jeux en l’honneur de Cérès, la déesse des moissons. Dans les rues, les clameurs des marchands ambulants résonnaient déjà. On décorait les portes avec des épis de blé tressés, des couronnes de pavot. Les femmes se rendraient au temple de l’Aventin pour y offrir les praecidanea, les prémices des récoltes. Les jeux du cirque, du théâtre, les courses de chars… tout Rome allait vibrer, rire, crier.
Je glissai un doigt le long de son bras, effleurant les cicatrices anciennes, celles des combats avant Rome. Il frémit, ouvrit les yeux. Un sourire me vint aux lèvres.
Un esclave entra silencieusement avec une aiguière d'eau tiède, une corbeille de pain de froment — celui des jours de fête — et un pot de miel de Sicile. Le ientaculum. Je mangeai debout, distrait, trempant le pain dans le vin coupé d'eau, laissant le miel couler sur mes doigts.
Je léchai le miel sans y penser, les yeux fixés sur Vladis. Il avait bougé dans son sommeil. Sa main cherchait ma place vide dans les draps.
L’esclave m’aida à passer ma tunique — celle des jours de fête, tissée de fils d’or — puis ma toge, drapée sur l’épaule gauche avec les plis stricts que mon père exigeait.
Vladis se leva et vint poser ses lèvres sur les miennes. Je le regardai un instant, passai ma main dans ses cheveux puis je descendis pour la salutatio — une douzaine de clientes, ce matin.
Le salutatio terminé, je pris le chemin du Circus Maximus, accompagné de deux de mes esclaves : Taris et Vladis.
C’était la première fois que je sortais en public avec mes esclaves, et non ceux de la domus. Je ne passerai pas ma journée à attendre de rentrer pour le voir. Vladis serait là, à mes côtés. Taris parlait le latin et le Dace et pourrait servir de traducteur au besoin.
Les rues grouillaient de vie. L’air était lourd du parfum du pain chaud sortant des fours, du vin aigre versé dans les coupes, des fleurs de narcisse écrasées sous les sandales. Des guirlandes d’épis tressés pendaient aux linteaux, et des enfants couraient, des branches de laurier à la main, imitant les processions des prêtres. Des vendeurs de figues séchées, de gâteaux au miel et de noix grillées hurlaient leurs prix, noyés sous les rires, les chants, et les jurons des charretiers.
Huit jours. Huit jours de fête pour honorer Cérès, la déesse des moissons, celle qui nourrissait Rome. Celle qui, disait-on, avait erré dans le monde à la recherche de sa fille Proserpine, arrachée aux Enfers. Comme Vladis avait été arraché à sa terre.
Des cortèges de femmes vêtues de blanc, leurs cheveux coiffés en chignons stricts, mais parés de guirlandes de blé, portaient des corbeilles d’offrandes : épis, gâteaux au miel, petites truies de terre cuite. Elles se rendaient au temple de Cérès sur l’Aventin, là où la déesse veillait sur les récoltes. Leur chant monotone, presque triste, montait vers le ciel.
Les Ludi Cereales, jadis fête plébéienne, étaient désormais célébrés par toute Rome, des esclaves aux sénateurs. Mon père y tenait moins par piété que par calcul : Cérès, déesse des moissons, était aussi celle de la plèbe, et la plèbe, disait-il, se gouverne par le ventre. Il fallait y être vu.
Je traversai le Forum. Des mimes, musiciens, et danseurs masqués, des vendeurs de couronnes de fleurs, d’encens, ou de petits autels portatifs. La foule était dense, joyeuse, dangereuse. Les vigiles se tenaient en retrait, les mains sur leurs bâtons, surveillant la foule d’un œil méfiant.
Le Cirque Maximus grondait déjà quand j’arrivai.
Cent cinquante mille voix, peut-être plus. Un murmure immense, une bête à mille têtes qui hurlait, riait, sifflait. Les gradins dévalaient en cascades humaines.
Mon père était là, assis sur une place d’honneur. Il ne se leva pas quand j’arrivai. Il me désigna du menton le coussin à sa droite. Il regardait l’arène, les chars alignés sous la spina, les chevaux qui frappaient le sol de leurs sabots.
— Hodie Rubri et Prasini certant. Ego mille sestercios in Rubros posui. Eorum auriga Graecus est, sed callidus ad modum.
Mon père avait misé mille sesterces sur les Rouges, en raison de leur aurige, le cocher du char.
Je faisais semblant de m'intéresser à la course. Autour de moi, les patriciens discutaient, riaient, échangeaient des faveurs. Certains me saluèrent. Je répondis d’un signe de tête.
Mes yeux cherchèrent Claudia. Elle était plus loin, au second rang, entourée de ses amies. Elle ne me regarda pas. Pas une fois. Comme si je n’existais pas. Comme si j’étais transparent, un fantôme dans ma propre famille. Elle souriait à un jeune tribun, ses doigts effleurant sa coupe de vin. Un tribun, bien sûr. Toujours les hommes influents, toujours les alliances utiles. Elle avait l’art de se lier aux bons, de charmer ceux qui pouvaient lui être utiles. Elle avait l’air heureuse. Ou peut-être jouait-elle, comme toujours. Ses doigts effleuraient le bord de sa coupe avec une grâce calculée, son sourire était trop parfait, trop symétrique, comme si elle avait répété le geste devant un miroir. Et ses yeux… ses yeux ne s’attardaient jamais trop longtemps sur un visage, comme si elle craignait qu’on y lise autre chose que la joie qu’elle prétendait ressentir. J’avais vu ce même sourire, ce même regard, le jour où elle avait convaincu notre père de lui offrir les bijoux de notre mère. « Pour honorer sa mémoire », avait-elle dit. Mais je savais qu’elle les portait pour se parer, pas pour se souvenir. Claudia faisait semblant, toujours, en toutes circonstances.
Les jeux commencèrent par une procession.
Des prêtres en tunique blanches, des jeunes filles portant des corbeilles d’épis, des musiciens jouant de la double flûte. Puis vint la statue de Cérès, portée sur un brancard, couronnée de pavots et de blé. La foule l’acclama. Certains pleuraient. D’autres jetaient des fleurs.
Mon père ne bougea pas. Les muscles de sa mâchoire tressaillaient à peine, comme s’il retenait une parole plus importante que les cris de la foule.
— Quaestura tibi nostraeque familiae optime erit, dit-il enfin, sans daigner me regarder.
Ce n’était pas une question. La questure serait très bien pour moi, pour notre famille. Pas même un conseil. Une sentence. Une vérité aussi implacable que le marbre sur lequel il était assis. Je ne répondis pas. À quoi bon ? Ses mots n’appelaient aucune réplique, seulement l’obéissance. Ma mâchoire se contracta. La toge, soudain, me semblait plus lourde que le marbre du Sénat, comme si chaque pli m’écrasait un peu plus. Je sentis une chaleur monter à mes joues, mais je baissai les yeux, fixant la poussière sur mes sandales pour ne pas trahir ma fureur.
Les chars entrèrent dans l’arène. Quatre attelages, chacun tiré par quatre chevaux fougueux, leurs cochers vêtus des couleurs de leur faction — rouge, vert, bleu, blanc.
La foule hurla.
Les portes s’ouvrirent. Les chars s’élancèrent.
Pendant sept tours, je regardai les chars tourner en rond. La poussière, les cris, les chevaux qui s’abattaient, les chars qui se brisaient.
Taris avait les yeux brillants, suivant chaque virage des chars son corps penchant instinctivement à chaque courbe, comme s’il oubliait un instant qu’il était mon esclave. Vladis, lui, restait silencieux.
Un aurige fut projeté de son char, écrasé sous les roues d’un attelage rival. La foule applaudit, certains hurlant de joie, d’autres détournant les yeux. Son corps fut traîné hors de l’arène avant même que la poussière ne retombe.
Mon père gagna ses mille sesterces. Les Rouges l’emportèrent.

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