Chapitre VIII : Hora Bestiae - L'heure du fauve

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Hora duodecima
Vers 18 heures

Le soleil déclinait derrière les toits de tuiles, teintant les colonnes des temples et les rostres du Forum d'une lueur dorée, presque sanglante. Rome s'étirait dans cette lumière, comme un fauve après la chasse.

Je franchis le seuil du domus, les sandales encore tièdes des dalles des thermes, l’odeur du cèdre collée à ma peau. L’esclave nubien, silencieux, me suivait d’un pas discret, portant ma strigile et le linge souillé. Je ne lui accordai pas un regard. Il n’était qu’un accessoire, comme les autres.

La journée avait été bonne.
Non.
Pas bonne.
Mieux que cela.
Parfaite.

La livraison de mes Daces à l’aube. Le plaisir pris avec deux d’entre eux. Un après-midi agréable aux thermes. Et maintenant, la perspective de la soirée et de la nuit à venir. Avec les deux autres.

— Filius Domine...

L’intendant s’inclina devant moi, rompant la torpeur de mes pensées. Ses yeux, baissés par respect.

— Le cena sera servi dans le triclinium d’ici une heure. Souhaitez-vous vous reposer avant ?

Je secouai la tête, un sourire féroce étirant mes lèvres. Le repos pouvait attendre.

— Prépare-moi un bain. Et fais monter Dacius.

L’intendant hésita une fraction de seconde. Assez pour que je voie la question muette dans ses yeux : Déjà ?

Je ne répondis pas. Je n’avais pas à me justifier.

* * *

Le crépuscule tombait sur l’hortus. Nous désherbions, courbés, les doigts entaillés, la nuque brûlée par le soleil.

La journée avait été éprouvante.
Non.
Pas éprouvante.
Pire.
Insoutenable.

Nous avions été offerts ce matin. Comme des chevaux. Comme des armes. Comme des objets. Le filius domini nous avait inspectés, touchés, humiliés. Il m’avait fait monter dans sa chambre, il m’avait fait m’allonger comme une femme. Moi. Zalmo, le guerrier.

Il avait aussi pris mon frère.
Et je n’avais rien pu faire.

L’après-midi s’était dissous en corvées sans fin. D’abord l’hortus, sous un soleil implacable, les mains écorchées par les tessons, le dos couvert de sueur et de poussière. Puis la domina était passée. Elle avait posé les yeux sur Vladis. Longtemps. Comme sur un objet qu’on évalue.

Ensuite, l’eau.
Des seaux.
Encore des seaux.

Tirés du puits, portés jusqu’à la domus, les bras tremblants, les épaules en feu. Sans pause. Sans pitié. L’eau éclaboussait nos pieds nus, mais nous n’avions pas le droit de boire.

Puis de nouveau l’hortus. Et toujours le même geste. Arracher. Tirer. Briser.

À présent, le soleil se couchait. Taris, Dacius, Vladis et moi travaillions encore. En silence.

Soudain, l’intendant apparut.

— Dacius. Le filius domini veut te voir.

Dacius leva les yeux. Lentement. Très lentement.

Il regarda Taris. Il me regarda. Nous ne dîmes rien. Il n’y avait rien à dire.

Dacius se redressa.
Le corps lourd.
La mâchoire serrée.

Il avança vers l’intendant.

Il savait.

Mais il marcha droit.
La tête haute.
Comme un homme.
Comme un Dace.

* * *

La salle du bain était un sanctuaire de marbre et de vapeur, où la lumière des lampes à huile dansait sur les murs comme des doigts impatients. L’eau, tiède et parfumée de narcisse, miroitait sous la lueur dorée, invitante, presque obscène. Les thermes publics, lieu de sociabilité et d’exercice, ne suffisaient jamais à laver vraiment la peau. Je me glissai lentement dans le bain, sentant le liquide envelopper ma peau, apaiser la chaleur du jour — et attiser celle, plus profonde, qui couvait en moi.

C’est alors qu’il entra.

Dacius.
Nu.
Préparé.

Son corps était une arme forgée par les montagnes de Dacie, chaque muscle saillant sous une peau dorée par le soleil, chaque cicatrice, chaque marque de chaînes racontant une histoire. Ils l’avaient rasé, comme je l’avais ordonné, ne laissant qu’une toison sombre et sauvage, autour de son sexe.

Il avança, les épaules droites, les poings serrés.

— À genoux, murmurai-je, la voix rauque.

Il obéit. Le marbre froid sous ses genoux dut lui brûler la peau, mais il n’en laissa rien paraître. Ses cuisses, puissantes, se tendirent, offrant son corps à ma vue comme une offrande forcée. L’eau clapotait autour de moi, trahissant l’agitation que je refusais de montrer.

Je restai dans le bassin, confortablement installé, et tendis la main vers son épaule. Sa peau était chaude, presque électrique sous mes doigts.

— Tu es beau, Dace.

Ma paume glissa le long de son bras, suivant le sillon de ses veines saillantes, jusqu’à son poignet. Je serrai. Juste assez pour lui rappeler qui détenait le pouvoir. Ses doigts, calleux et larges, tressaillirent.

— Lave-moi.

Un silence. Plus épais que la vapeur. Puis, lentement, il plongea les mains dans l’eau. Il s’approcha, et je sentis la pression de ses paumes sur ma peau — d’abord hésitante, puis plus ferme, comme s’il apprenait les contours d’un territoire ennemi. L’eau montait jusqu’à ma poitrine, et au-dessus de la surface, il fit mousser le savon entre ses mains avant de le laisser couler sur moi en traînées légères, presque hypnotiques.

Ses doigts traçèrent des cercles sur mon torse, descendirent vers mon ventre, puis plus bas, immergés, chaque mouvement à la fois un soin et une menace. Quand ils frôlèrent mon sexe, je retins mon souffle.

D’un geste brusque, je le tirai vers moi. Il bascula dans le bassin, et l’eau déferla sur les dalles en une cascade bruyante. Son corps, puissant et tendu comme un arc, se colla au mien. Sa peau était brûlante, ses muscles bandés comme ceux d’une bête prête à bondir. Je pressai mes lèvres contre son oreille, sentant son souffle saccadé, irrégulier.

— Tu es à moi, murmurai-je, mes lèvres effleurant la courbe de son oreille.

Je m’agrippai à lui, enroulant mes jambes autour de sa taille, savourant la chaleur de sa peau, la tension de ses muscles, ce mélange de résistance et d’abandon. Puis je le repoussai.

— Allonge-toi. Sur les dalles.

Il obéit, sortant du bassin avec une grâce sauvage. L’eau ruissela le long de son corps, dégoulinant sur le marbre froid. Il s’allongea, offert et pourtant invaincu, ses yeux brûlant d’une flamme que rien ne semblait pouvoir éteindre.

Je sortis à mon tour et me positionnai au-dessus de lui. Je le poussai en arrière, et son corps luisant se cambra sous le mien. Je descendis, traçant un chemin de morsures et de baisers arrachés le long de son torse, jusqu’à cette toison sombre, dernier rempart de sa fierté.

Quand je le pris enfin, ce fut sans douceur. Sans pitié. Comme on prend une ville après un siège — parce qu’on le peut. Ses doigts se crispèrent sur les dalles. Mais il ne cria pas. Il ne supplia pas.

Il me regarda.

Et ce fut ce regard, plus que tout, qui me fit perdre le contrôle.

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