Chapitre 20
L’eau frissonna sous mes doigts.
Pas comme une surface qu’on touche.
Pas comme un lac qu’on dérange.
Comme… une peau.
Une respiration.
Puis tout bascula.
La forêt disparut.
Le ciel aussi.
Le sol se déroba sous mes pieds.
Je tombai —
mais sans chute, sans vertige, sans douleur.
Juste une glissade douce, silencieuse, comme si l’eau m’avalait pour me déposer ailleurs.
La lumière changea.
Elle devint bleue. Un bleu qui semblait avoir une mémoire.
Je me retrouvai debout, pieds nus sur une étendue d’eau parfaitement lisse.
Elle ne bougeait pas.
Pas une ride. Pas un reflet. Juste… l’infini.
Et au loin, une silhouette.
Une femme.
Elle avançait lentement, comme portée par un courant invisible.
Ses cheveux flottaient autour d’elle, sombres, souples, comme des algues dans une mer profonde.
Sa robe — ou peut‑être était‑ce sa peau — ondulait comme de l’eau vivante.
Je voulus parler.
Aucun son ne sortit.
Elle s’arrêta à quelques pas.
Pas assez près pour que je voie son visage.
Juste assez pour que je sente sa présence.
Une chaleur douce monta dans ma poitrine. Une chaleur que je n’avais jamais connue. Une chaleur qui n’était pas la mienne.
Elle leva une main.
Pas pour me toucher, mais pour me montrer quelque chose.
L’eau sous mes pieds se mit à briller.
Des lignes lumineuses se dessinèrent, comme des veines, comme un réseau vivant.
Elles convergeaient toutes vers moi.
Je sentis mon cœur se serrer.
— Maman…?
Le mot sortit sans que je le décide.
Un souffle.
Un appel.
La silhouette inclina la tête.
Un geste lent.
Tendre.
Déchirant.
Puis sa voix arriva.
Par l’eau. Par ma peau. Par mon sang.
— Kara…
Je suffoquai.
C’était elle.
Je le savais.
Je le sentais.
Je l’avais toujours su.
Elle avança d’un pas.
L’eau vibra autour d’elle.
— Tu marches là où j’ai marché. Tu cherches ce que j’ai perdu. Et ce que j’ai laissé pour toi.
Je tendis la main.
Elle ne bougea pas.
— Pourquoi… pourquoi tu es partie ?
Un silence.
Un silence lourd, ancien, qui semblait contenir mille réponses et aucune.
Puis elle murmura :
— Parce que l’eau ne protège pas toujours. Parce que l’ombre réclame ce qu’elle touche. Parce que ton existence… était un choix. Le mien.
Je sentis mes yeux brûler.
— Maman… j’ai peur.
Elle leva la main, paume tournée vers moi.
Un geste de réconfort.
Un geste d’adieu.
— La peur n’est pas ton ennemi. Elle est la preuve que tu n’es pas encore devenue ce que tu dois être.
L’eau autour de nous se mit à trembler.
La lumière vacilla.
— Attends ! Ne pars pas ! J’ai besoin de toi !
La silhouette recula.
Son contour devint flou, comme dissous par un courant invisible.
— Tu n’as pas besoin de moi, Kara. Tu as besoin de toi.
— Quoi ? Qu'est ce que ça veut dire ?
Elle murmura un dernier mot.
Un mot que je ne compris pas.
Un mot qui vibra dans ma poitrine comme une note trop grave.
Puis elle disparut.
L’eau s’effondra sous mes pieds.
Et je fus rejetée hors de la vision comme un souffle trop fort.

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