La paix
Je m’étais retrouvée seule dans une clairière en pleine nuit, avec rien sur le dos, simplement la vieille robe que m’avait donnée maman. Ce soir-là, je crois que j’avais trop peur pour pleurer, alors j’avais marché comme si j’avais été guidé sur ce chemin par une force mystérieuse. Celle qui allait me porter droit un vers un petit campement, dont la lumière m’avait attirée. Je sentis une odeur embaumer l’air et remplacer celle de l’humidité et celles des odeurs boisées. J’avais faim et je me suis approché du campement où se grillait de la viande sur un feu, aux côtés d’une marmite d’où s’échappait de la vapeur. J’avais attendu un moment près du feu, pour me réchauffer et je me rappelle encore qu’en regardant rôtir cette volaille, j’avais eu de plus en plus faim. Mais une pensée m’avait fait perdre soudain l’appétit. J’étais perdue et mes parents me manquaient. J’étais dans un lieu à attendre des personnes pour qu’elles puissent m’aider à retrouver mon chemin, tellement que je m’étais endormi à la chaleur de ce feu. Je me rappelle avoir fait un rêve… un rêve très puissant, tellement que j’en suis sorti de mon corps. Dans ce rêve, j’étais toujours dans bois et je voyais toutes les sources de vies comme des lucioles.
Je marchai comme si je volais, comme si invisible j’étais. Je parcourais cette forêt, jusqu’à retrouver mon chemin. Celui qui menait chez mes parents. Je m’étais aussitôt réveillé. Mais avant de retourner dans mon corps, je vis des lumières se rapprocher du campement et j’avais lu dans ces lumières de mauvaises intentions. Je précipitai de plus en plus vite, vers mon corps pour leur en réchapper. Je n’avais pas perdu de temps à me réveiller que j’étais déjà en train de courir aussi vite que je le pouvais. Mais derrière moi, trois hommes me poursuivaient en ricanant et grognant. Trois hommes qui me faisaient penser à des ombres. Quand je pus enfin sortir ce bois, je reconnais la prairie dans cette nuit noire. Celle où je jouais à chasser les papillons et je me suis mis à hurler comme si ma vie en dépendait. J’appelais mon père par son prénom, Rubens, pour qu’il puisse me venir en aide. J’arrivai à peine devant chez mes parents que je vis mon père courir vers moi, comme un furieux avec sa hache en main, comme s’il savait qu’en danger j’étais, comme s’il n’attendait que cela.
Mon père aussi faible était-il n’en démordait pas face à ces trois hommes dont la taille et le nombre aurait fait déguerpir le plus vaillants des hommes, mais pas mon père, non. Lui était plus courageux que vaillant et d’autant plus quand nos vies étaient en jeu. C’était dans le noir complet que se déroulait cet affrontement, accompagné des rires sadiques de ces hommes. Mais mon père s’était révélé être plus courageux encore quand le premier s’être effondré au sol, car il fut pris du plus grand des courages pour un homme en rage et ne le tua pas. Simplement le sonnait d’un coup de manche. Mais cela lui coûta un coup de poignard dans le dos, mais ce coup était trop faible pour le faire abandonner. Ce moment fut accompagné de son cri et il pivota d’un quart cercle et trancha de sa hache la bras de l’autre qui attendait pour agir. Ce dernier fut aussitôt pris d’un cri de douleur. je me rappelle que cette blessure l’avait soudainement réveillé et je vis une lumière s’échapper de son corps comme celles que j’avais vu lors de mon rêve.
Déterminé, mon père allait tout donner ce soir, quitte à prendre leur vie pour sauver les nôtres. L’inconnu devenu manchot avait donné le repli. Mon père recula du corps de l’homme évanoui pour que tous trois puissent s’enfuir et quand plus loin ils furent, mon père hurla :
— La prochaine fois, je serai impitoyable ! Alors, je vous prie de nous laisser en paix !
Les semaines passèrent et notre cabane s’agrandissait, jusqu’au jour où elle était devenue une ferme. Ce jour-là, je me rappelle encore qu’il partit au village de Thiel, situé dans le pays du royaume de Trihane, pour acheter deux moutons et des graines de blé avec le peu de monnaies qu’il lui restait. Arrivé aux portes du village, il croisa l’homme qu’il avait blessé cette nuit faire la manche. Lui-même savait qu’un infirme dans ce pays ne valait plus rien et était la risée de toutes et tous. Il reconnut alors cet homme qui en avait voulu à sa fille.
Il contracta sa mâchoire et l’ignora, se dirigea vers la place du marché et à son retour, il revint trois moutons pour le prix de deux, un petit sac de graines de blé et quelques denrées, dont une miche de pain. Lorsqu’il passa devant l’homme était toujours là replié sur lui-même, comme si sa vie n’était plus qu’un immense chaos que mon père avait provoqué. Il s’approcha de lui et posa à ses pieds le pain et partit sans dire mot. L’homme ne l’avait pas vu son geste et avant qu’il mon père ne passe les portes de Thiel, il se dirigea vers lui et l'interpella sourire aux lèvres :
— Merci mon brave ! J’espère que bon sera votre chemin.
Cette parole avait résonné comme une note parfaite et il se retourna. Tous deux restèrent dans un silence très révélateur et mon père lui proposa :
— J’ai besoin d’un bras, mais plus encore d’un homme digne de confiance.
Je crois qu’à ce moment l’inconnu avait su que c’était mon père qui lui avait rendu la vie plus dure encore et il s’était emmuré dans un silence, le même que celui que peuvent avoir ceux dont le cœur est rempli de remords.
Je me rappelle avoir lu avant tout cela dans l’âme de mon père avant qu’il n’ait eu cédé sa vie pour sauver les nôtres. Et ce fut ensemble qu’ils étaient revenus à la ferme. L’homme s’était présenté sous le prénom River sans faire mention de plus, car c’était sa volonté, disant lui-même qu’il ne méritait d’avoir une famille et encore moins un nom de famille. Mon père avait rassemblé le premier homme dans sa ferme.
Celui-là qui avait voulu à sa vie et surtout à la mienne. Je l’avais reconnu au premier coup d’œil, mais je n’avais rien dit, car j’avais lu dans son cœur qu’il ne cherchait qu’à se faire pardonner. Cet homme était devenu bon. Tellement qu’un jour, tous deux partirent couper un petit arbre dans un bois voisin, éloigné de la ferme pour construire des barrières pour les bêtes. Quand soudain l’arbre chuta, ce jour-là le tronc fut comme possédé par un esprit sylvestre et River n’avait pas eu le temps de prévenir mon père et le bouscula pour sauver la vie à celui qui lui avait donné une nouvelle. À ce même moment, je me rappelle que j’avais donné à manger aux bêtes quand j’entendis au loin le cri strident du Gardien de la Vallée de Guerre résonner en tout lieu. Je compris que cela était le signe d’un mauvais présage.
J’avais alors compris que mon père était en danger, je lâchai le sceau de nourriture et me précipitai vers le lieu où River et mon père s’étaient dirigés. J’avais couru sans m’arrêter au travers des hautes herbes, laissant maman seule s’occuper du déjeuner. J’avais plus de mille suppositions mais plus je m’approchais du bois, plus je balayais ces mauvaises pensées de ma tête. Jusqu’à parvenir à l’orée de ce bois enchanté. J’appelai mon père ainsi que River, mais aucun d’eux ne me répondait. Prise par la panique, j’éveillai de nouveau le pouvoir que j’avais eu lors de cette nuit. Car j’étais trop épuisé pour aligner un pas de plus pour aller dans la forêt. Mon esprit sortit de mon corps, je me mis à parcourir les bois, planant à quelques mètres au-dessus du sol.
Ma vision était sombre, obscurcie comme en pleine nuit. Je n’avais pas mis longtemps à croiser un esprit sylvestre qui voletait comme une luciole, dont la lueur était bleue.
Je lui demandai s’il n’avait pas croisé mon père et son ami. Je me rappelle qu’il m’avait dit ceci — le Gardien de la Vallée de Guerres est passée par-là pour accéder à la requête d’un homme, dont l’âme voulait trouver la paix.

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