Chapitre 5

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La journée s’est étirée en une interminable litanie de dossiers, de tableaux Excel et de notes griffonnées en marge. J’ai passé l’après-midi cloîtrée dans mon bureau. Au moins, plus personne n’est venu me déranger.

La salle du bas s’est vidée peu à peu. Il ne reste plus qu’une poignée de gars qui rangent leurs affaires sans se presser. Je referme mon classeur d’un claquement sec, plutôt satisfaite de moi. J’ai réussi à rattraper des mois de paperasse en deux jours. Mes yeux brûlent, la fatigue me submerge d’un coup et un bâillement irrépressible m’échappe.

Là tout de suite, je ne dirais pas non à une vodka cerise avec quelques glaçons. La dernière fois que j’en ai bu, c’était avec Sarah. Je la revois, affalée sur le tabouret de la cuisine, les coudes qui glissent sur le plan de travail, le menton posé sur ses avant-bras. Plusieurs mèches de ses cheveux roux lui tombaient dans les yeux, et elle les repoussait d’un geste rageur, ivre, maladroit, en riant d’elle-même. Elle avait ce sourire immense, un peu idiot, qu’elle avait quand elle était vraiment bourrée, mais heureuse. On était déjà éméchés, à agiter les bras comme des pantins pour appuyer chaque mot.

Marco et Juan étaient vautrés en face sur le canapé, bières à la main, et ils se marraient ouvertement de nous. On avait mis Bad Reputation de Joan Jett à bloc sur ce Bluetooth pourri qui crachotait de partout. Sarah mimait les paroles en mode rockstar absolues, yeux clos, bras en l’air comme si Wembley l’attendait pour un rappel. Moi, je faisais les chœurs en sautant sur place, et on avait tiré les garçons par les poignets.

Marco avait protesté pour la forme, les bras croisés, mais je n’avais pas mis longtemps à le convaincre. Je l’avais embrassé avant de lui murmurer que, maintenant qu’il était mon mari, il n’avait plus le choix et il était déjà debout. Juan avait fait semblant de résister deux secondes de plus, les sourcils froncés, avant de céder à Sarah, qui le traînait en riant aux éclats, les bras autour de sa taille. Je crois que c’était la dernière fois que j’étais vraiment heureuse.

Deux jours plus tard, Sarah et Juan étaient morts. Et après ça, tout avait changé.

Ma mâchoire se contracte presque toute seule. Merde… pourquoi est-ce que je repense à eux maintenant ?

Trois coups secs contre la porte m’arrachent à mes souvenirs. D’un revers de main rapide, j’essuie la larme qui a glissé sur ma joue alors que Joshua rentre, casquette à l’envers. Sa veste est ouverte laissant voir t-shirt floqué du logo du club.

— Je peux savoir ce que tu fous encore là ? Il est presque vingt-et-une heures, Torrie.

Son sourire en coin s’efface en une fraction de seconde. Son regard balaie mon visage, s’arrête sur mes yeux encore humides. Ses sourcils se froncent d’un coup.

— Ça ne va pas ?

Je relève les yeux vers lui, force un petit sourire.

— J’ai juste passé trop de temps devant un écran. Les yeux piquent un peu, mentis-je. Je voulais absolument terminer la lecture du contrat Black Anvil Gear.

Joshua hoche la tête lentement, un sourire doux qui s’étire au coin de ses lèvres

— Tu fais un excellent boulot, tu sais ? Vraiment. Tu as remis de l’ordre dans un chaos que Kenny et moi on traînait depuis des mois.

Il laisse le mot planer un instant, les yeux toujours posés sur moi. Puis il penche légèrement la tête, comme s’il cherchait à lire entre les lignes de mon visage.

— Et avec les gars, comment ça se passe ? Je sais que, parfois, ils se comportent comme des cons.

Je hausse un sourcil, force un petit rire sans conviction.

— Disons que j’ai déjà croisé pas mal de gros lourds… mais ceux-là, ils visent clairement la médaille d’or.

Joshua me fixe un long moment, le sourcil toujours arqué. Il passe une main dans ses cheveux courts, ébouriffant un peu plus sa casquette avant de la remettre d’un geste machinal.

— Demain je vais remettre les points sur les i avec eux. Ces cons te doivent le respect. S’ils ne le comprennent pas, je vais leur apprendre.

Je secoue la tête immédiatement.

— Surtout pas. Non, Josh. Ce n’est pas la première fois que je gère des mecs en rut qui se croient irrésistibles. J’ai l’habitude.

Je plante mon regard dans le sien, sans ciller.

— Et si toi ou Kenny vous en mêlez, ça va juste empirer les choses. Ils vont penser que j’ai besoin d’un chevalier et que je suis fragile. Et cela, c’est hors de question.

Il soutient mon regard plusieurs longues secondes, mâchoire crispée. On dirait qu’il pèse chaque mot que je viens de poser entre nous. Puis il souffle par le nez, un son mi-agacé, mi-résigné.

— OK. Comme tu veux, Torrie. Mais je te préviens, s’ils franchissent vraiment la ligne, tu viens me chercher, direct. Je leur apprendrais les bonnes manières, à ces crétins.

Un petit sourire fatigué m’échappe malgré moi.

— Deal. Mais tu as intérêt à me laisser les remettre à leur place d’abord.

Il secoue la tête, mi-amusé, mi-désespéré devant mon entêtement.

— Décidément, tu es faite pour ce taf, toi.

Il esquisse un sourire plus franc et secoue la tête. Il fait un pas vers moi, désigne l’ordinateur d’un mouvement du menton.

— Allez, éteins-moi cet ordi, prends tes affaires et dégage d’ici. Tu as assez donné pour aujourd’hui.

Je ris doucement et fais ce qu’il me dit sans me faire prier. J’éteins l’écran d’un clic sec, attrape mon sac et me dirige vers la salle de pause. Mais en ouvrant le frigo, mon sang ne fait qu’un tour, mon sac de courses a été ouvert, retourné et fouillé.

— Putain de merde…

Le juron m’échappe entre les dents. Je m’accroupis et ramasse tout. Je vérifie rapidement et il semblerait qu’il ne manque rien. Mais le simple fait qu’on ait touché à mes affaires me fait bouillir de l’intérieur. Au moins j’ai compris le message, je ne ferai plus les courses avant de venir ici.

Je referme le frigo un peu plus fort que nécessaire et quitte la salle de pause, encore agacée. À peine ai-je fait deux pas que je manque de percuter Blake de plein fouet. Il sort des vestiaires pile au même moment. Ses cheveux sont encore trempés. Plusieurs mèches noires lui retombent sur le front, collées par l’eau, gouttant lentement sur ses tempes. Il exhale une odeur entêtante de propre, mêlée à une note mentholée presque sucrée et enivrante. Je n’y avais pas prêté attention hier, sans doute masquée par la sueur, mais maintenant, elle me déstabilise.

— Merde, pardon, je marmonne en reculant d’un pas.

Blake me toise de haut, agacé. Son regard glisse sur moi comme si j’étais une mouche qui venait de se poser sur son dîner.

— Regarde où tu mets les pieds.

Sa voix est basse et sans chaleur. Sans que je n’arrive à dire un seul mot, il passe à côté sans attendre de réponse, son épaule frôle la mienne. L’odeur de son shampoing mentholé me reste collée aux narines, alors qu’il part.

— Ouais, c’est ça, va te faire foutre, murmuré-je pour moi toute seule.

Je reste plantée là un instant, fixant son dos large qui s’éloigne. Mes doigts sont crispés sur l’anse de mon sac. L’idée de lui balancer mes courses à la tête me traverse l’esprit. Ça pourrait aider à le faire tomber de son piédestal.

Je pousse la lourde porte métallique du club et l’air de la nuit me frappe aussitôt. Il ne fait pas froid, au contraire, l’air est tiède, chargé de la chaleur accumulée toute la journée. Le parking est presque vide, l’asphalte renvoie encore une tiédeur étouffante sous mes pas.

J’ouvre la portière côté conducteur, balance mes affaires sur le siège passager et m’effondre derrière le volant. La chaleur accumulée dans l’habitacle me saute au visage comme une gifle moite. L’habitacle est un sauna. J’insère la clé, tourne, et appuie déjà sur le bouton de la vitre électrique, mais rien ne se passe. Juste ce clic sec, pathétique, suivi du râle asthmatique du démarreur, comme si le démarreur suppliait qu’on le laisse tranquille.

— Pourquoi me fais tu ça, putain ?

Je retente une deuxième fois, mais le moteur continue de tousser, de hoqueter et refuse de démarrer. Je colle mon front contre le volant, les yeux fermés. Pourquoi aujourd’hui ? J’en peux plus de cette journée qui s’acharne.

Soudain, trois coups secs contre la vitre me font sursauter. Je lève les yeux, le cœur battant, et découvre Bruno de l’autre côté.

J’ouvre la portière tandis qu’il se décale.

J’ouvre la portière pendant qu’il recule d’un pas.

— Elle fait sa capricieuse ? demande-t-il en jetant un œil à l’intérieur.

— Ouais. Déjà ce matin, elle m’a fait le même cinéma.

— Ouvre le capot, je vais jeter un œil.

Je tire la manette pendant qu’il pose son casque de moto sur le toit de la Toyota. Le « clac » familier résonne et le capot se soulève légèrement. Bruno le soulève d’une main ferme, cale la béquille métallique d’un geste sec, puis disparaît à moitié sous le capot.

J’entends quelques cliquetis rapides, puis sa voix étouffée sort de sous le moteur ;

— Vas-y, essaie maintenant !

Je tourne de nouveau la clé. Et cette fois miracle, un grognement plus long résonne, puis un toussotement rauque, et enfin, le moteur finit par prendre. Il tourne au ralenti, il est un peu bancal, mais il tourne. Je reste un instant les mains sur le volant, le moteur ronronnant enfin un ronronnement un peu râpeux, comme un vieux chat qui ronchonne, mais qui est content qu’on l’ait gratté derrière les oreilles. Je sens la chaleur moite de l’habitacle redescendre doucement, et avec elle, un peu de la tension dans mes épaules. Bruno referme le capot d’un coup sec, tandis que je sors de la voiture.

— C’est surement l’alternateur qui fatigue, ou la courroie d’accessoires qui commence à patiner. Tu vas devoir la changer bientôt, sinon tu vas vraiment te retrouver à sec un de ces quatre.

— Je vais l’ajouter sur ma liste des choses à faire, soupiré-je. En tout cas, merci je me voyais déjà devoir rentrer à pied.

Il se tourne vers moi, un sourire en coin.

— Écoute, si tu as vraiment besoin d’un bon mécano, j’en connais un qui ne bosse pas cher et qui est sérieux. Il n'est pas loin d’ici, sur la zone industrielle. Il a un petit garage un peu old school. Il bosse vite et, surtout, il ne te fait pas payer le prix d’un rein quand tu viens avec une vieille Toyota qui tousse comme une tuberculeuse.

Il sort son téléphone de la poche intérieure de son blouson en cuir, fait défiler deux-trois trucs, puis me tend l’écran.

— Il s’appelle Miles. Dis-lui que tu viens de ma part, il te fera un prix.

Je note le numéro et lui rends l’appareil.

— Tu es un sauveur. Je ne sais pas comment j’aurais fait sans toi.

— T’inquiète. Je sais ce que c’est, les journées où tout part en vrille. Et puis tu avais l’air d’avoir déjà eu ta dose de merde pour la journée.

Je lâche un petit rire nerveux.

— Tu ne peux pas savoir à quel point. Sérieusement, pourquoi vous, les mecs, quand on ne dit pas intéressée, vous comprenez vas-y, insiste ?

Bruno éclate de rire, franc et sans méchanceté.

— Ne te prends pas trop la tête avec Travis et Dennis. Ce sont juste deux enfoirés. Kenny et Josh attendre qu’à seul faux pas de leurs parts pour les faire bannir de la salle. Et Elias. C’est juste un dragueur compulsif. Il te voit comme un défi, mais il finira par se lasser et passera à la suivante.

Je lève les yeux au ciel.

— Et Blake ? Je lâche, acide. Tu as aussi une excuse pour lui ? Parce que là, c’est un putain de connard odieux.

Il hausse un sourcil, visiblement surpris par la violence du mot, puis part d’un rire bref, presque incrédule.

Il hausse un sourcil, visiblement surpris par la violence dans ma voix, puis part d’un rire bref.

— Blake, un connard odieux ? répète-t-il, amusé. Tu y vas fort. Même si tu n’as pas tout à fais tort.

Il s’adosse une seconde à la voiture, le regard perdu vers le parking.

— Sur le terrain, ouais, c’est un tyran. Il gueule, il pousse, il te fait sentir que tu n’es jamais à la hauteur. Mais en dehors… c’est autre chose. L’an dernier, quand Noah s’est pété la cheville et qu’il a voulu tout lâcher, c’est Blake qui le traînait à la kiné tous les jours. Il l’insultait, mais il était là. Tous les jours. Sans lui, Noah aurait raccroché. Même quand le gamin râlait comme un gosse. Blake ne lâchera rien.

Je l’écoute en silence, les bras toujours croisés, mais je sens que ma moue sarcastique s’effrite un peu malgré moi. OK… donc le tyran qui hurle sur tout le monde serait aussi capable de faire le taxi-kiné pendant deux mois pour un gamin qui veut baisser les bras ? Je comprends mieux pourquoi Noah semble idolâtrer Blake.

— Blake, c’est le genre de mec qui cache tout derrière une façade de gros dur. Mais au fond, il ferait n’importe quoi pour toi.

Son ton est presque protecteur.

Je croise les bras, sceptique, un sourire en coin malgré moi.

— Donc quoi ? Faut juste encaisser ses crises de dictateur pour découvrir le cœur en guimauve planqué dessous ?

Bruno rit doucement, secoue la tête.

— Quelque chose comme ça.

Il récupère son casque posé sur le toit de ma voiture.

— Sur ce… bonne soirée, Torrie.

— Bonne soirée aussi.

Il me fait un salut militaire moqueur, deux doigts contre la tempe, puis s’éloigne vers sa moto garée un peu plus loin.

Je me réinstalle derrière le volant et le regarde partir. Le moteur qui ronronne enfin doucement sous mes doigts. Pour la première fois depuis ce matin, je respire un peu.

D’un coup, une lumière aveuglante attire mon attention sur ma droite. Le faisceau glisse sur le bitume, découpe ma portière, avale mon rétroviseur. Le grondement qui les accompagne n’a rien à voir avec le ronron asthmatique de ma Toyota, c’est un feulement grave, mécanique, presque animal.

Je plisse les yeux, agacée, et vois surgir une silhouette basse et racée, une McLaren 570S blanche, étincelante même sous la poussière de la route. Les jantes noir mat happent les rares néons du parking et les recrachent en éclats glacés. Des inserts carbone noir mat courent le long des flancs comme des veines d’ombre.

La McLaren ralentit à peine en passant à ma hauteur et c’est là que je croise son regard. Blake. Un cocktail explosif de contrariété et d’incrédulité me tord l’estomac. Il était là. Depuis le début. Il m’a regardée galérer et il n’a pas bougé d’un millimètre.

Quel enfoiré !

Il m’aurait probablement laissée rentrer à pied sans le moindre remords. La McLaren accélère doucement. Son moteur monte en régime avec une douceur insolente, un grondement qui fait vibrer mes côtes. Les feux arrière rouge sang s’étirent dans l’obscurité comme deux griffes qui lacèrent la nuit, puis s’évanouissent vers la sortie.

Je reste figée, moins toujours sur le volant, le moteur de ma Toyota qui toussote encore un peu au ralenti. Bruno peut bien me dire ce qu’il veut, pour moi, Blake restera toujours un connard absolu. Peut-être juste un peu moins con avec les mecs, c’est tout.

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