Chapitre 6

16 minutes de lecture

Torrie

Phoenix, Arizona 10 juillet

 Je tapote le bout de mon stylo contre le bureau, machinalement, pendant que je relis encore une fois mes notes pour la sixième ou septième fois. J’ai arrêté de compter. Je veux être certaine de n’avoir rien laissé passer.

Kenny m’a clairement fait comprendre que mon compte rendu allait déterminer si l’on signerait ou non avec Black Anvil Gear. Ils veulent devenir sponsors des gars pour leurs combats. Enfin, surtout pour ceux de Blake. Et moi, j’aimerais éviter de commettre une erreur dès ma deuxième semaine de travail. En plus du contrat que j’ai décortiqué ligne après ligne, j’ai effectué plusieurs recherches sur eux. Leur réputation, leurs anciens partenariats, les retours d’athlètes, les clauses douteuses. Je veux être certaine de ne pas me tromper.

Mon attention est rivée sur mon compte rendu quand un coup sec contre la porte me fait sursauter. Mon stylo dérape sur la marge, laissant une traînée noire irrégulière. Je relève brusquement la tête et croise le regard de Travis.

Je relève brusquement la tête et croise le regard de Travis. Il est planté derrière la vitre, un sourire en coin étiré jusqu’aux oreilles, visiblement ravi de son petit effet. L’envie de me lever et de lui coller un coup de pied bien placé entre les jambes me traverse l’esprit d’un coup. Ça calmerait sûrement ses ardeurs, et peut-être même celles de quelques autres au passage.

Seulement, je n’ai aucune envie de faire le moindre effort pour un gars comme lui. Je ne saurais dire ce qui est le plus ridicule chez lui, la façon dont il se croit irrésistible, ou ce tatouage de loup pixelisé qui semble avoir été dessiné par un ado sous acide sur son biceps gauche.

Je secoue la tête et me contente de l’ignorer et je replonge dans mes notes, bien décidées à faire comme s’il n’existait pas. Mais c’est sans compter sur ce crétin qui toque de nouveau à la porte. Un petit coup sec, presque joueur. Je me retiens de relever la tête et de lui faire ce plaisir, mais ça ne semble pas l’arrêter. Bien au contraire, les coups deviennent plus forts, plus insistants, comme s’il tapait un rythme débile pour attirer mon attention.

Je serre mon stylo si fort que mes jointures blanchissent. Impossible de me concentrer avec ce con qui continue de frapper comme un gamin en manque d’attention. C’est plus fort que moi : en relevant les yeux d’un coup, je balance mon stylo à travers la pièce, droit sur la vitre.

Le projectile ricoche mollement contre le verre et tombe au sol avec un petit cliquetis pathétique.

Sauf qu’en relevant les yeux, je réalise que Travis n’est plus seul. Liam est là, juste derrière lui. Elias à côté. Et Blake, un peu en retrait, les bras croisés, le visage impassible, mais les yeux rivés sur moi.

Tous les quatre me regardent. Fixement. Travis, bien sûr, ne rate pas l’occasion. Il me fait un clin d’œil exagéré, presque théâtral, avant de se tourner vers les autres avec un grand sourire satisfait.

À cet instant précis, je donnerais n’importe quoi pour disparaître dans le plancher, me fondre dans le bureau ou me téléporter à l’autre bout de la ville. La chaleur me monte aux joues en une vague brûlante, incontrôlable. Je baisse la tête d’un coup, fais mine de ramasser mes notes éparpillées comme si c’était la chose la plus urgente au monde, mais mes doigts tremblent légèrement sur le papier.

Malgré ma porte fermée, je parviens à entendre la voix de Travis, traînante, pleine de cette assurance crasse qui me hérisse les poils de la nuque ;

— Elle est chaude quand elle s’énerve, hein ?

Je me fige net. Mes doigts se crispent sur la feuille que je tiens, le papier se froisse, comme si mes mains voulaient le réduire en miettes à sa place. Mon pouls s’accélère d’un coup, mélange de colère sourde et d’humiliation brûlante qui me monte aux joues.

— Dégage de la Travis, réplique soudainement Blake d’un ton tranchant qui ne donne aucune envie de tester sa patience.

— Avant que je te prenne pour cible d’entraînement. T’as vu comme je suis motivé ce matin ?

Je fronce les sourcils et relève légèrement la tête. Blake vient-il réellement de me défendre ? De l’autre côté de la vitre, je vois Travis perdre son sourire en une fraction de seconde. Son air bravache s’effrite ; il hausse les épaules, mais le geste est trop raide, trop forcé. Il a soudain l’air mal à l’aise, presque peureux, comme un gamin qui réalise qu’il a poussé le jeu trop loin.

— Relax… c’était pour rire, marmonne-t-il, la voix soudain plus aiguë.

Il tourne les talons et s’éloigne dans le couloir d’un pas rapide, presque précipité, sans même oser me jeter un dernier regard. Le bruit de ses baskets s’estompe vite, avalé par le fond sonore habituel du club.

Mon regard glisse jusqu’à Blake.

Il est immobile, bras croisés, son visage est fermé. Ses yeux sombres croisent les miens une fraction de seconde. Ils sont indéchiffrables, intenses, sans la moindre trace de satisfaction ou de vantardise.

Il finit par détourner le regard et s’éloigne. Elias, qui est resté en retrait jusque-là, adossé à la rambarde comme un spectateur silencieux, se redresse et lui emboîte le pas. Au moment où ils passent devant la vitre, Elias tourne la tête vers moi et m’adresse un clin d’œil.

Je reste là, le papier froissé toujours dans les mains, un mélange bizarre de chaleur et de confusion qui me colle à la peau. Décidément, je n’arrive pas à cerner Blake. Je secoue la tête pour essayer de me remettre les idées en place, lisse la feuille du plat de la main et me force à replonger dans mes notes sur Black Anvil. Mais les mots de Bruno me reviennent. Peut-être qu’il n’est pas qu’un connard odieux.

J’essaie de relire une nouvelle fois mon compte rendu, en vain. Mon cerveau refuse obstinément de se concentrer une minute de plus. J’ai déjà tout vérifié dix fois, les clauses soulignées, les risques barrés, les retours d’athlètes croisés et recroisés. Ça ne changera plus rien maintenant.

Je soupire, attrape le dossier d’un geste décidé et me lève, mais à cet instant, Kenny rentre dans mon bureau.

— J’allais justement venir te donner mon rapport sur Black Anvil, dis-je en levant légèrement le dossier que je tiens toujours contre moi.

Kenny s’arrête net dans son élan, comme si mes mots venaient de le ramener sur terre. Il cligne des yeux une seconde, puis hoche la tête avec un sourire fatigué, mais satisfait.

— Parfait. J’y jetterai un coup d’œil quand on aura terminé la réunion.

— La réunion ? répété-je, un peu perdue.

Il s’appuie contre le chambranle de la porte, croise les bras.

— Ouais, le prochain combat de Blake approche. On va regarder le dernier combat de Blake pour voir les points qu’il doit améliorer. Il y a eu des moments où il s’est fait surprendre, des ouvertures qu’il a laissées passer. On va tout repasser au ralenti et j’aimerais que tu notes toutes nos remarques.

— Très bien.

Je sens une pointe de curiosité monter en moi, presque électrique. Ça va être la première fois que je vais regarder un vrai combat de MMA et surtout un de Blake. Dans la plupart des articles que j’ai lus sur lui, ils étaient unanimes, dans la cage, c’était un monstre.

Kenny me fait un signe de tête vers le dossier que je lui tends toujours.

— Laisse-moi ça sur mon bureau en passant. On commence dans cinq minutes, dans la salle de projection, dit-il au moment où son portable se met à sonner.

Il décroche aussitôt, déjà ailleurs, le téléphone collé à l’oreille.

— Ouais, ouais, j’arrive… Non, pas encore signé, mais c’est bon, on a le feu vert… Attends deux secondes, je sors.

Il quitte mon bureau sans un mot de plus, la porte claquant presque derrière lui, sa voix qui s’éloigne déjà dans le couloir en mélange de « oui », « parfait » et « on en parle tout de suite ».

Je récupère un bloc-notes vierge sur l’étagère et deux surligneurs que je glisse les deux dans la poche arrière de mon short en jean, attrape le bloc et, avant de sortir, je me baisse pour ramasser le stylo que j’avais balancé tout à l’heure contre la vitre.

Je pousse la porte. Le couloir est étrangement calme. Plus de bruit de poids qui claquent, plus de rires étouffés, plus de respirations lourdes. La salle principale est presque vide, il ne reste que quelques haltères abandonnés sur les bancs, une serviette oubliée sur un sac de frappe, la musique en sourdine. Attends, c’est tout le monde qui participe à la réunion ? Vu la taille de la pièce, je sens que ça va être une vraie partie de plaisir d’être coincée entre eux. J’imagine déjà l’odeur âcre de leur sueur embaumer les lieux.

Je traverse vite la salle, direction le bureau de Kenny. Je dépose le dossier sur son bureau désordonné, couvert de programmes de combat, de brouillons éparpillés dans tous les recoins, de tasses de café et d’un vieux gant de boxe utilisée comme presse-papier. Le dossier atterrit pile sur une pile de documents ; je le cale un peu pour qu’il ne glisse pas. Puis je me dépêche de monter les quelques marches qui mènent à la petite salle de projection au deuxième.

La porte est entrouverte. Des voix basses filtrent déjà, le rire étouffé de Noah, les grosses voix de Bruno et Liam qui se chamaillent sur un détail technique, et par-dessus les remarques acerbes de Dennis et Travis sur la gente féminine.

Je lâche un soupir et pousse la porte. La pièce est pleine à craquer, et à peine ai-je mis un pied dedans que toutes les têtes se tournent vers moi. Les places autour des tables rangées en U sont déjà toutes prises. Kenny, debout près du projecteur, m’aperçoit et me fait signe d’approcher.

La pièce est pleine à craquer et à peine je rentre que toutes les têtes se tournent vers moi. Les places autour des tables rangées en U sont déjà toutes prises.

— Elle fout quoi là ? souffle Dennis sans aucune discrétion, assez fort pour que tout le monde entende.

— Elle ne sait même pas ce qu’est un jab, la princesse, ricane Travis, assis au fond avec son sourire de travers habituel.

Je serre le stylo dans le creux de ma main, si fort que je sens le plastique craquer légèrement. Peut-être que cette fois, si je le lui plante dans la main, il finira enfin par la fermer. L’idée me traverse l’esprit comme un flash, presque tentante.

— Ça va être drôle, ça, renchérit Liam, un sourire moqueur étiré sur les lèvres.

Josh, qui était en train de vérifier la télécommande, relève la tête d’un coup. Sa voix tombe, calme, mais tranchante, sans avoir besoin de monter le ton ;

— Elle est là pour prendre des notes. Si ça pose un problème à quelqu’un, n’hésitez pas à me le dire. Je me ferai un plaisir de vous faire une série de cent burpees. Peut-être qu’après ça, vous arrêterez de râler comme des gamins.

Les rires fusent aussitôt, mais cette fois, c’est aux dépens des trois relou. Dennis rougit légèrement, Travis hausse les épaules avec un air faussement détaché, Liam croise les bras en marmonnant un truc inaudible.

Kenny, debout près du projecteur, me fait signe d’approcher, puis se tourne vers Dennis.

— Laisse ta place, prononce Kenny en se tournant vers Dennis, qui était assis devant.

— Laisse ta place.

— Pourquoi moi ? grogne Dennis.

— Ça ne me dérange pas de rester debout, prononcé-je, la voix plus ferme que je ne l’aurais cru.

Kenny secoue la tête, déjà agacée.

— Ne dis pas de conneries. Dennis va bien lever son cul.

Josh ajoute, toujours sans hausser le ton :

— Bouge.

Dennis grogne comme un ours réveillé trop tôt, mais finit par se lever en traînant les pieds, ramassant sa bouteille d’eau d’un geste rageur.

Kenny pose une main ferme sur le dossier de la chaise libérée.

— Assieds-toi ici, Torrie.

Je récupère les surligneurs dans ma poche arrière et m’assieds à côté de Noah. Il m’adresse un sourire amical et pousse légèrement sa bouteille d’eau vers moi.

— Prends-en si tu veux. Il fait toujours une chaleur infernale ici.

Je laisse échapper un léger souffle. Il a raison. L’air est lourd, saturé d’odeur de transpiration et de magnésie. On se croirait dans un four. Je hoche la tête en guise de remerciement silencieux, attrape la bouteille et en bois une gorgée. L’eau, un peu tiède, glisse dans ma gorge sèche.

— Merci, dis-je en souriant.

J’ouvre le bloc-notes et note rapidement la date du jour en haut de la page. Les murmures reprennent presque aussitôt, comme une mauvaise habitude qui refuse de mourir.

— Oh putain, on dégage les places pour elle maintenant, grommelle Travis assez fort pour que je l’entende.

— Ma jolie a du privilège, lâche Liam, mi-moqueur, mi-piqué au vif.

— Elle n’a rien à foutre là, marmonne Dennis, debout juste derrière mon dos, les bras croisés.

Je sens la chaleur me monter aux joues, mais je ne me retourne pas.

Noah, assis à ma gauche, se penche légèrement vers moi et murmure, juste assez bas pour que seuls nous deux entendions :

— Ignore-les. Ils sont juste cons.

Je hoche la tête en direction de Noah, un petit merci muet, et quand je tourne légèrement la tête, mon regard tombe droit sur Blake.

Il est assis en face de moi. Bras croisés, dos droit, il me fixe. Pas un battement de cils, pas un sourire, pas la moindre expression qui trahirait ce qu’il pense. Juste cette intensité brute, sombre, presque palpable, qui me coupe le souffle une seconde. Ses yeux sombres me clouent sur place, comme s’il cherchait quelque chose sur mon visage. Puis, lentement, il détourne le regard vers l’écran noir. Kenny tape dans ses mains, un claquement sec et autoritaire qui fait taire les murmures d’un coup, comme si quelqu’un avait coupé le son de la pièce.

— Bon, ça suffit. On est là pour bosser, pas pour faire un concours de qui râle le plus fort.

Kenny lance la vidéo et, aussitôt les gars se penchent en avant, happés aussitôt par les images. Blake, lui, reste immobile, les bras croisés, le regard rivé à la télé. Il ne cligne presque pas des yeux. Il semble si concentré que je suis persuadée qu’on pourrait lui parler qu’il n’entendrait rien.

Sur l’écran, il avance sans hâte apparente, mais chaque pas semble calculé pour réduire l’espace vital de son adversaire. Le premier échange arrive rapidement. Blake balance un coup de poing en avant qui ouvre la garde de l’autre, et il en profite aussitôt pour lui asséner un direct du droit, éclatant sa lèvre inférieure dans un jaillissement sombre que la caméra capte en gros plan.

Le sang perle immédiatement, coule en filet épais sur son menton. Il recule d’un pas mal assuré, le souffle déjà court. Blake ne lui laisse pas le temps de s’en remettre qu’il lui inflige un coup de pied assez bas contre la cuisse. Son adversaire pousse un grognement étouffé, sa jambe fléchit imperceptiblement, et Blake profite de l’ouverture pour enchaîner sans marquer la moindre pause.

Je m’attendais à du sport maîtrisé, à de la technique bien rodée. Ce que je découvre, c’est une violence froide, méthodique, qui fait passer n’importe quel combat de rue pour une simple bousculade. À chaque impact qui résonne, je sursaute imperceptiblement, presque malgré moi. Mon cœur cogne plus fort que je ne veux l’admettre. Je ne peux m’empêcher de lancer des coups d’œil à Blake. Le contraste avec l’homme silencieux assis devant moi est saisissant.

— Timing nickel sur le premier round… mais regarde, il baisse encore trop la garde dès que le deuxième enchaînement part. Il expose le menton une fraction de seconde de trop, prononce Josh.

Kenny hoche la tête lentement, les bras croisés, le visage impassible comme s’il analysait un diagramme plutôt qu’un homme en train de se faire démonter.

— On corrigera ça demain, approuve Kenny, impassible.

Je note immédiatement leurs remarques. Travis ne peut s’empêcher de lâcher un ricanement bas, juste assez fort pour que je l’entende distinctement :

— Elle ne pige rien, regardez-la. Elle cligne des yeux à chaque coup.

Je ne fais pas attention à lui et essaie de rester concentrée. Sur l’écran, Blake attrape le bras tendu de son adversaire, pivote sur ses appuis avec une fluidité presque mécanique, et envoie l’autre valser au tapis comme si le poids de l’homme n’existait pas. L’impact résonne dans les enceintes. Blake descend immédiatement en position dominante, genou planté dans le ventre pour bloquer la cage thoracique, empêchant l’autre de respirer normalement. Il commence à marteler de coups courts et précis. Chaque frappe atterrit avec un claquement sec, régulier, comme un métronome de violence.

Je retiens mon souffle sans m’en rendre compte. Mon stylo reste suspendu au-dessus de la page. Je sursaute à nouveau quand un coup particulièrement lourd fait basculer la tête de l’adversaire sur le côté. Mon cœur cogne si fort que je l’entends dans mes oreilles.

— Il domine complètement au sol, mais il s’expose encore un peu quand il frappe. S’il fait ça contre quelqu’un qui sait contrer, prononce Kenny à Josh.

— Note ça Torrie, exposition aux contre-attaques au sol pendant le ground and pound.

Je note aussitôt, même si je ne comprends pas encore tout. Je recopie les termes tels quels et les encercle soigneusement.

Derrière moi, Travis ricane à voix basse.

— Regardez-la… elle a les épaules crispées à chaque coup. On dirait qu’elle va s’évanouir.

— Ce n’est pas un défilé de mode ici. Si elle ne supporte pas deux mecs qui se frappent, elle s’est trompée de bâtiment, renchérit Dennis.

Je serre les dents, mais je ne me retourne pas. Ce n’est pas la peine de leur donner ce plaisir. Kenny finit par se retourner, le regard dur comme de la pierre :

— Vous avez fini de commenter les spectatrices ? Concentrez-vous sur l’écran, ou dégagez. On n’a pas besoin de bruit parasite.

Le silence tombe net. Travis et Dennis ferment enfin leur gueule. La vidéo continue sur Blake, terminant le combat d’un enchaînement final qui fait plier l’adversaire. L’arbitre intervient pour les séparer, puis lève le bras de Blake pour annoncer sa victoire.

Kenny éteint la télé et aussitôt se tourne vers Blake.

— Premier round, contrôle parfait de la distance. Mais tu charges trop sur ton appui droit avant ton crochet.

Blake acquiesce, sans émotion.

— J’ai senti que j’allais le toucher. J’ai insisté…

— On ne « sent » rien. On analyse. Ton appui droit est trop lourd. Un adversaire plus rapide t’aurait contré sans difficulté, le coupe Josh.

Un « ooouuuh » amusé traverse la salle, vite étouffée lorsque Josh lève simplement les yeux vers eux.

Kenny parle sans élever la voix, les yeux toujours rivés sur l’écran figé sur le KO final.

— Au sol, rien à dire. La transition était propre. Mais tu t’exposes trop quand tu cherches à frapper au sol trop vite.

Elias laisse échapper un souffle amusé.

— Honnêtement, il était déjà dépassé debout. Au sol, il subissait. Blake savait qu’il ne risquait rien.

Kenny tourne lentement la tête vers lui. Il marque une pause, juste assez longue pour que le silence devienne inconfortable.

— On s’en moque. On ne s’entraîne pas contre plus faible que soi. On se prépare pour plus fort, plus rapide, plus dangereux.

Il marque une pause, son regard accroché à celui d’Elias.

— Le jour où tu commenceras à te croire au-dessus du risque, c’est le jour où tu te réveilleras au sol sans comprendre ce qui t’est arrivé.

Un muscle tressaute dans la mâchoire d’Elias. Son sourire s’efface lentement. Il redresse les épaules, comme pour prouver qu’il n’est pas atteint.

Kenny reporte son regard sur Blake, sans hâte, comme s’il pesait chaque mot avant de le lâcher.

— Ton KO est propre. Net. Rien à redire là-dessus.

Il s’avance d’un demi-pas, juste assez pour que son ombre s’étire un peu plus sur le tapis usé. Ses yeux ne quittent pas Blake.

— Mais sur les deux derniers enchaînements, ta respiration se casse. Tu bloques ton souffle une fraction de seconde avant de frapper. Tu retiens l’air au lieu de le laisser partir.

Il lève lentement la main et tapote sa propre tempe du bout de l’index

— Et ça, ce n’est pas physique. C’est là-haut que ça coince. Tu te tends. Tu anticipes le pire au lieu de rester dans le mouvement.

Blake soutient son regard sans ciller. Sa voix sort calme, presque basse.

— J’ai compris. Je retravaillerai le rythme. Dès demain.

Kenny hoche une fois la tête, satisfait de la réponse, puis il balaie lentement la pièce du regard, prenant chacun à tour de rôle.

— Et ça vaut pour vous tous, dit-il calmement. Le mental lâche avant le corps. Toujours.

Il laisse planer un silence court, juste le temps que la phrase s’imprègne.

— Si vous commencez à combattre avec l’ego au lieu de la tête, vous finirez au sol. Peu importe votre talent. Peu importe combien vous êtes forts, rapides ou techniques. L’ego vous fait oublier de respirer, de voir, d’anticiper. Et quand l’ego prend le volant, c’est fini.

Un silence tombe, plus dense que tout à l’heure. Personne ne ricane. Personne ne renchérit. Même Travis garde la bouche fermée. Kenny se contente d’un dernier hochement de tête, presque imperceptible.

— Allez tout le monde au boulot. Torrie, tu mets tout ça au propre ? On en aura besoin pour demain.

— Pas de soucis, dis-je simplement, sans lever les yeux de mon carnet.

Kenny hoche la tête une fois, satisfait, puis se dirige vers la sortie sans un mot de plus. Les gars suivent dans un mouvement désordonné tout en commentant encore le combat à voix basse. Je reste assise, relisant mes notes griffonnées à la hâte, quand je me rends compte que Blake n’est pas sortie.

Il est appuyé contre le mur, les bras croisés. Son regard sombre me cloue sur place. Pendant plusieurs secondes, il reste immobile, ne disant rien, comme s’il attendait que je cède la première. Ses yeux ne laissent rien filtrer : ni curiosité, ni jugement, ni impatience. Juste, cette intensité brute, nue, qui me coupe le souffle l’espace d’un battement.

— Je peux t’aider ? finis-je par lâcher, la voix plus basse que je ne l’aurais voulu.

Blake hausse légèrement un sourcil, presque imperceptiblement.

— J’aimerais bien comprendre ce que tu fabriques ici ?

— Tout le monde ne peut pas rouler dans une voiture de luxe, Blake.

Il penche légèrement la tête sur le côté, comme s’il pesait chaque syllabe que je viens de lâcher.

— J’ai bossé pour ça.

— Et moi, j’ai fait avec ce qu’on m’a donné au départ. Ce n’est pas comparable.

Un silence lourd s’installe. Ses yeux restent plantés dans les miens, impassibles, presque défiants. Je sens la chaleur me monter aux joues, mais je refuse de baisser le regard en premier.

Puis, sans un mot de plus, je me lève d’un coup. J’attrape mon carnet et les surligneurs d’un geste brusque, les fourre sous mon bras.

— Laisse tomber, marmonné-je entre mes dents.

Je tourne les talons et sors de la pièce en claquant la porte un peu plus fort que je ne l’aurais voulu derrière moi.

Annotations

Vous aimez lire Enumera ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0