Chapitre 44 - Partie 5

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J’ai l’impression d’avoir dormi dix minutes, peut-être moins. Toute la nuit et toute la matinée, je me suis répété que je devais le faire. Pas “y réfléchir”, pas “mettre les choses à plat”. Rompre.

Parce qu’Ameth est patient, attentionné, sincère, et que plus il essaye de me faire une place dans sa vie, plus je réalise que je suis incapable de lui offrir la même chose en retour – du moins, pas comme il l’espère.

Alors quand il m’a proposé de passer chez lui avant sa prise de poste, j’ai accepté.

Durant tout le trajet, je cherche une autre issue, une façon plus propre de faire ça, une phrase qui ferait moins mal. Mais il n’existe probablement pas de bonne manière de quitter quelqu’un qui vous aime honnêtement.

Quand il ouvre la porte, son visage s’éclaire avec cette chaleur immédiate qui le caractérise si bien, et pendant une seconde mon courage vacille complètement.

Il m’attire vers lui sans hésiter, comme si c’était naturel, comme si tout continuait exactement là où on s’était arrêtés la veille. Ses bras m’enveloppent, chaleureux, familiers.

  • Salut toi, murmure-t-il contre mes cheveux.

Pendant une seconde, je me laisse faire, presque soulagée de retrouver quelque chose de stable dans ce qui ne l’est plus. Je me surprends à chercher une explication logique au malaise qui traîne – au-delà de mes sentiments –, sans vraiment la trouver.

Il recule, juste assez pour me regarder. Son sourire est encore là, mais plus doux, plus attentif.

  • Tu as l’air loin.
  • Un peu… Je suis fatiguée. J’ai super mal dormi. Encore…
  • Tu veux t’asseoir ?

J’acquiesce. On entre, main dans la main. Son appartement a cette chaleur désordonnée qu’il laisse toujours derrière lui, des objets qui vivent, une lumière trop douce, une odeur de café ancien. Tout respire quelque chose de simple. Tout sauf moi.

Le trajet jusqu’au salon installe une tension que je n’arrive pas encore à nommer : sa façon de se frotter les mains, le fait qu’il s’installe en face de moi plutôt qu’à côté... Je mets un temps à comprendre ce qui dérange, et quand ça arrive, c’est une évidence. Il m’a prise dans ses bras. Il ne m’a pas embrassée.

  • J’ai pas arrêté de rejouer la scène d’hier dans ma tête, finit-il par admettre avec un petit sourire fatigué. Et je me suis dit qu’il y avait probablement une conversation que je repousse depuis longtemps.

Mon ventre se serre aussitôt. Je baisse les yeux vers mes doigts. Un silence s’installe, long, mais pas hostile. Juste lourd de tout ce qui n’a pas réussi à exister entre nous.

Puis il relève les yeux vers moi.

  • Je t’ai dit que je t’aimais… Est-ce qu’il y a une chance…, commence-t-il.

Il s’arrête, cherche du regard un point d’ancrage dans la pièce.

  • …une chance que, toi et moi, ça devienne ce que j’imaginais ? Un jour. Même pas maintenant. Juste… est-ce que c’est une possibilité qui existe pour toi ?

C’est dit sans pression, mais c’est là. Je secoue légèrement la tête.

  • Je ne crois pas. Je n’arrive pas à avancer comme tu avances. A voir les choses, le monde, la vie, comme toi.

Il ferme les yeux une seconde. Quand il les rouvre, son sourire revient, un peu, cassé aux bords, mais encore lumineux malgré tout.

  • Ok, dit-il doucement. Merci de me l’avoir dit.
  • Comment tu peux me remercier ? Pourquoi tu ne m’engueules pas ?
  • Tu voudrais que je t’engueule ?
  • Non. Oui. Je sais pas. Ça me paraît plus logique que ta réaction. Je t’ai fait perdre ton temps, je…
  • Arrête ! tranche-t-il. J’ai pas de raison de te disputer, mais j’ai pas la force de te consoler non plus.

Je trésaille. Il soupire en deux temps.

  • On a essayé, ça n’a pas marché. Ça fait mal, mais je préfère avoir mal, un peu, maintenant que beaucoup, plus tard.

Le calme avec lequel il dit ça me donne presque envie de pleurer. Je retiens tout, consciente que c’est lui qui souffre le plus dans tout ça.

Je suis désolée.

  • Tu sais… Je me suis longtemps dit que c’était juste une question de temps. Que tu finirais par te sentir en sécurité avec moi. Que tu arrêterais de garder une partie de toi derrière une vitre. Mais… Je crois qu’en fait j’essayais de faire fonctionner quelque chose qui… ne pouvait pas marcher.

Je déglutis, incapable de prononcer le moindre mot pour le détromper.

  • Je suis content d’avoir été important pour toi… même un peu, dit-il finalement.

Cette phrase me frappe plus fort que tout le reste. Je relève les yeux. C’est plus fort que moi, je tends les bras et me glisse contre lui.

  • Tu es important pour moi.

Il me presse contre lui quelques secondes, le nez dans mes cheveux puis se crispe…

  • Ne me dis pas ça en me serrant comme ça, murmure-t-il. Tu m’envoies des signes contradictoires, ajoute-t-il en se dégageant avec un petit rire nerveux.
  • Désolée…
  • Ça ira, ma belle. Je vais survivre.

Il se passe une main sur sa nuque, un geste nerveux que je lui connais mal, se lève et disparaît dans le couloir. Je reste interdite, me demandant si je dois le suivre ou simplement partir avant de rendre le moment plus pénible qu’il ne l’est déjà.

Quelques secondes plus tard, j’entends des pas revenir. Il reparaît avec ma brosse à dents en main :

  • Tiens… Elle est presque neuve. J’ai pas envie de la mettre à la poubelle.

Nos doigts se frôlent au moment où il me la donne, et ce contact-là me paraît soudain beaucoup plus étrange que tous ceux qu’on a eus avant.

  • Merci. Tu viens à la danse samedi ?
  • Evidemment.
  • Comment tu veux que ça se passe ? Pour nous, je veux dire.
  • Je ne sais pas. On verra. On expliquera la situation aux autres et puis voilà. C’est juste la vie.

Sa voix est douce, sincère, exactement la même que d’habitude, et c’est peut-être ça le pire. Dans ma poche, l’alarme de mon téléphone retentit. J’ai du mal à croire que je viens de passer une heure ici.

  • Il faut que je me sauve. J’ai ma séance.
  • Et pas mal de choses à raconter, j’imagine.
  • T’as pas idée…

Je laisse échapper un souffle amusé, plus que déplacé vu la situation. Mais quand je croise son regard, il semble plus chaleureux que triste, égal à lui-même.

Il me raccompagne jusqu’à la porte et s’appuie contre l’encadrement pendant que je passe devant lui.

  • A samedi. On tâchera d’avoir des conversations plus sympa, hasarde-t-il.

J’acquiesce sans un mot. Puis je descends les escaliers, ma brosse à dents serrée dans la main. Je reprends le métro dans l’autre sens, anticipant déjà tout ce que je vais raconter à ma psy.


***

Je parle sans discontinuer depuis plus de dix minutes : la rupture avec Ameth, l’échange musical avec Zed et surtout la contradiction de sa déclaration au vu de notre baiser avorté.

  • Ça me fait… bizarre. Je ne le comprends pas. Je ne sais pas s’il a reculé parce que j’étais encore en couple ou si le problème c’est juste moi. Peut-être qu’à distance il arrive encore à imaginer un “nous”, mais qu’en face il se rend compte que je suis une catastrophe ambulante et qu’il ne peut pas commencer quelque chose avec moi dans cet état.

J’inspire à fond après cette avalanche verbale. Elle décroise et recroise ses jambes tout en m’interrogeant :

  • Une catastrophe ambulante ? Pourquoi ?

Comme toujours, elle frappe juste et je dois prendre quelques secondes avant de lui répondre :

  • Parce que je suis… perdue. Dans ma vie, dans mes sentiments. Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas ce que je fais. Et si je n’arrive pas à m’accepter… Pourquoi lui le ferait ?
  • Ah… L’éternel “Si tu ne t’aimes pas, tu ne peux pas aimer sainement”, soupire-t-elle en rajustant ses lunettes. Je l’ai entendu tellement de fois… Et c’est un tel raccourci… Une relation réelle et saine, ce n’est pas forcément de deux personnes sans aucune faille. On peut aimer profondément tout en ayant une estime de soi fragile.
  • Mais pourtant, avec Ameth, ça s’est mal passé. Je l’ai blessé. Qu’est-ce qui se passera pour Zed si je lui fais du mal aussi ?
  • Vous lui en ferez probablement, comme lui vous en fera parfois aussi, répond-elle avec un calme désarmant. Les relations humaines ne sont pas propres.

Je fronce les sourcils, m’efforce d’intégrer ses explications.

  • En tout cas, reprend-t-elle, ce que je constate, malgré ce que vous me dites, c’est que vous avez quitté une relation, une personne qui vous aimait et que vous ne vous êtes pas effondrée. C’est plutôt une bonne chose, non ? Pour une catastrophe ambulante ?
  • Peut-être…

Peut-être que la rupture a été plus simple parce qu’une partie de moi ne voulait pas de cette relation ?

Je déglutis, mal à l’aise dans ma révélation.

  • En fait, je crois que je n’ai pas confiance. Je me suis mise en couple avec Ameth poussée par les encouragements de quelqu’un d’autre. Si je commence quelque chose avec Zed maintenant, est-ce que ça sera vraiment mon choix ? Ou est-ce que je me contente de suivre le sien ?
  • Vous savez, rien ne vous oblige à vous engager dans quelque chose de structuré tout de suite. Vous pouvez passer du temps avec lui. Voir ce que ça vous fait. A tous les deux. Et peut-être qu’à froid, ce sera plus évident de savoir ce que ce lien doit devenir.

J’acquiesce. C’est ce qu’il a proposé : qu’on apprenne à se connaître. Ça me fait envie et ça me terrifie.

Quand je sors du cabinet, la porte se referme derrière moi avec un petit clic sec. Dehors, le bruit de la rue me rattrape d’un coup. Je marche sans réfléchir jusqu’au métro. Les gestes sont automatiques, presque rassurants : valider le ticket, descendre les escaliers, se laisser avaler par la lumière blanche des quais.

Les annonces et les arrêts s'enchaînent en bruit de fond, s’ajoutant à celui de mes pensées.

Passer du temps avec lui… Mais puisqu’il l’a suggéré, est-ce que je peux prendre le relais ? Si oui, qu’est-ce qu’on peut faire sans que ça devienne… trop ? Pas un truc intellectuel, ça va l’agacer. Pas un truc trop manuel, c’est moi que ça va énerver…

Je divague pendant un moment, cherchant un intérêt commun en dehors des jeux en ligne. Le métro s’arrête à ma station, je quitte la rame, passe devant un panneau publicitaire. L’activité parfaite. Je sors mon téléphone et tape un sms.


Moi : Hey. Ça te dit une session d’escalade ce weekend ? Il y a une salle pas loin du musée d’histoire naturelle.

Zed : Quel jour ? Quelle heure ?

Moi : Samedi, 15h ?

Zed : Vendu.

Je reprends mon chemin, ignorant tant bien que mal les papillons qui s’éveillent dans mon ventre. Un nouveau bip attire mon attention.

Zed : Merci pour l’invitation.

Zed : J’ai hâte de te revoir.

Le dernier message s’efface quelques secondes à peine après réception. Je me mordille les lèvres pour retenir un sourire – sa pudeur l’a rattrapé. La tentation de le taquiner me traverse, mais je la laisse passer parce que, même avec tout ce qui s’est passé aujourd’hui, moi aussi, j’ai hâte.

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