Chapitre 45 - Partie 2

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Zed baisse les yeux vers son verre. Je regrette presque aussitôt. Pas parce que je ne veux pas connaître la réponse, mais parce que je vois son visage se fermer, comme s’il venait de heurter quelque chose qu’il espérait contourner encore un peu.

  • Parce que j’ai la trouille.

Je cligne des yeux. De toutes les réponses que j’avais imaginées, celle-ci n’en faisait pas partie. J’ai toujours su qu’il y avait une part de peur dans le problème, mais je pensais qu’on avait dépassé ce stade depuis nos thérapies respectives. J’ai rompu avec Ameth, on ne sera pas dans la même situation tendue qu’en Grèce. Alors… Qu’est-ce qu’il reste ?

Je m’apprête à le lui demander lorsqu’il m’interrompt d’un seul geste. Une main levée, toute simple.

  • Je veux essayer quelque chose avec toi, reprend-il. Mais j'ai peur de ce que ma famille va penser. De ce que les gens vont dire. Tu étais avec mon frère. Tout le monde n'acceptera pas.

Ses mots dégringolent dans mon esprit, ricochent les uns contre les autres, frappent juste là où ça fait mal. Il a honte d’être avec moi.

  • Donc… Tu veux me cacher, je marmonne.
  • Non. Je… Je veux juste attendre avant d’en parler.
  • Donc, me cacher, je répète un peu plus amère.
  • C’est plus compliqué que ça, soupire-t-il.

Ses épaules s’affaissent d’un coup, son regard se fait plus lointain, sa mâchoire se contracte, ses doigts restent crispés autour de son verre malgré l'apparente décontraction de sa posture. Il réfléchit, déglutit et ouvre la bouche, l’air de s’apprêter à sauter dans le vide :

  • Je crois que c’est la première fois que je me pose la question… Et je crois que je n’ose pas aller jusqu’au bout avec toi à cause de ça. J’ai besoin de savoir : est-ce que c’est moi que tu veux ou le frisson que ça a d’être avec moi ?

Le monde s'arrête. Puis le sens me percute de plein fouet.

Voilà donc ce qu'il pense. Voilà ce qui le retient.

La blessure arrive avant la réflexion. Est-ce qu’il a oublié la Grèce ? Mes aveux à la plage ?

Après tout ce que je lui ai confié, après tout ce que j’ai risqué et perdu pour lui, après toutes les fois où j’ai essayé de lui expliquer ce que je ressentais, voilà donc ce qu’il croit de moi.

Puis la colère retombe presque aussitôt, parce que cette question, je la connais déjà. Ben a été le premier à me la poser, des années plus tôt, au cours d’un de nos interminables appels téléphoniques. Je lui racontais mes doutes, mes premiers élans d’affection pour Zed, et c’est lui qui avait ouvert la boîte de Pandore.

Je connais Roméo et Juliette sur le bout des doigts. J’ai lu une quantité absurde d’histoires d’amour impossibles, contrariées, tragiques.

“Est-ce que tu ne cherches pas à reproduire ces récits qui te font rêver ?”. Tels ont été ses termes exacts.

J’ai retourné cette idée dans tous les sens, au point que lorsque ma psy m’a posé la même question, la réponse était déjà là.

Non. C’est même tout le contraire.

Si j’avais pu vivre dans une réalité alternative où Zed et Nate n’avaient pas été frères, ça n’aurait rien changé. J’aurais repéré sa pudeur derrière les sarcasmes, sa tendresse refoulée en distance, sa résilience face aux difficultés, sa loyauté sans faille pour ceux qu’il aime…

Voilà pourquoi, si les fils de nos vies ne devaient jamais se mêler, je souhaiterais malgré tout avancer près du sien.

Je pourrais lui dire tout ça, mais je sais que ça ne le rassurerait pas – moi, ça ne me rassurerait pas. Les mots ne sont que des mots.

Ce qui me frappe, enfin, c’est que cette inquiétude reflète la mienne. Au-delà de mes doutes sur le fait d’être choisie pour moi et pas pour celle qu’il espère, il y a ça : l’angoisse de n’être que le frisson de la chasse ou la roue de secours émotionnelle.

Alors soudain, sa question cesse de ressembler à une accusation.

  • Toi non plus, tu n’as pas confiance, je souffle.

Les mots restent suspendus entre nous. Un maigre sourire, triste, désabusé, résigné se peint sur son visage. Je ne sais pas où tout ça nous mènera, mais je refuse de laisser cette conversation se terminer sur un malentendu.

  • Ok. C’est une question… dure, mais légitime. Pour être honnête, je me la suis posée aussi. Dans les deux sens. Par moment, j’ai l’impression que tu ne t’intéresse à moi que quand c’est impossible. Parce que même quand tout semble s‘aligner, tu te dérobes. Mais je veux que tu saches : je ne me suis jamais intéressée à toi parce que tu es “tabou”. Même si on ne se met jamais en couple, j’espère que tu me laisseras une place dans ta vie, parce que tu comptes plus que tu ne le réalises.
  • D’accord. Alors… On fait quoi ? s’enquiert-il un peu plus droit, le buste penché vers moi.
  • On instaure… des règles, j’imagine ?

Je crains l’espace d’une seconde qu’il rejette l’idée en bloc : ça n’est pas dans son tempérament de lâcher les rênes. Ce n’est pas non plus dans le mien de tenir la barre.

  • Du genre ?
  • On se dit les choses, comme maintenant. On apprend à se connaître, à se faire confiance. On passe du temps ensemble. Sans étiquette, sans attente. On tâte le terrain pour toi : est-ce que ta famille tolère qu’on soit proches, sans même qu’on soit en couple, qu’est-ce que ça te fait si ça n’est pas le cas… Et moi… Et bien je vais continuer de te montrer pourquoi je veux être avec toi, vérifier que tu m’acceptes aussi, comme je suis. Sans la tension.
  • C'est-à-dire ?

L’idée germe en même temps que je la verbalise :

  • On n’est pas en couple. Alors, pas de sexe.

Quoi de mieux pour nous prouver à l’un et à l’autre qu’il y a plus que du physique entre nous que de le rayer de l’équation ?

Il hoche la tête et ce simple geste me rassure, me pousse à aller plus loin dans mon raisonnement :

  • Pas de baiser non plus.
  • Aucune tendresse ? couine-t-il.
  • Oula, non. Là je n’y arriverai pas.

On ne tirera rien de bon à prétendre ne rien ressentir…

  • Je pense que les câlins c’est ok, je précise, pareil pour la bise.

Il se penche un peu plus vers moi, l’air à la fois paniqué et innocent.

  • Baise-main ? Front ?

Son plaidoyer maladroit m’attendrit.

  • Ça me va. Et… Si à un moment, on se sent prêt pour plus… On en discute. On voit où on en est. Qu’est-ce que tu en dis ?

J’appréhende sa réponse, parce que parler, ce n’est pas son fort, ça va lui demander d’analyser ce qu’il ressent, de ne pas se cacher… Mais on ne pourra sortir de cette situation qu’à cette condition.

Tout à coup, il sourit, secoue la tête et m’offre une poignée de main :

  • Deal.

Nous venons de passer près d’une heure à disséquer nos peurs, nos doutes, nos sentiments respectifs, et nous voilà en train de conclure cet accord comme deux associés signant un contrat. Je retiens un rire nerveux devant le sérieux absurde de la situation avant de glisser mes doigts entre les siens. D’un mouvement souple, Zed resserre sa prise et m’attire contre lui.

Depuis des mois, chaque échange ressemblait à une négociation avec le destin. Un pas en avant. Deux pas en arrière. Une éclaircie. Une catastrophe.

Sa proximité devrait être étrange, dangereuse, après tout ce que nous venons de nous dire. Elle devrait me gêner, ou me rendre nerveuse. Au lieu de ça, j’ai la sensation de retrouver quelque chose que j’avais perdu.

Je ferme les yeux un instant. Son odeur, la chaleur de son corps, le brouhaha de la salle qui continue autour de nous sans plus vraiment m'atteindre...

Dès qu’il me relâche, je ressens une pointe de regret aussi immédiate qu'irrationnelle. Son regard croise le mien, vacille entre mes yeux et mes lèvres. Je dois me faire violence pour respecter les règles que j’ai moi-même établies.

Finalement, il se penche et dépose ses lèvres contre mon front. Le geste est d'une innocence presque enfantine, pourtant il me bouleverse davantage qu’un “vrai” baiser. Il ne promet rien. Il ne résout rien. Mais c’est la première fois que nous ôtons nos œillères pour regarder dans la même direction.

Lorsqu'il s'écarte enfin, j’attrape ses poignets, guidée par une impulsion que je ne cherche même pas à analyser, et je pose mes lèvres dans sa paume. Je lis la tendresse, la joie, l’incrédulité aussi au fond de ses iris dorés et ça suffit à me faire sourire.

  • Bon alors, cette maison du bonheur… Tu m’aiderais à la trouver ?

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