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Laverna n’avait pas oublié la première fois où elle était descendue dans les bas-fonds du palais. Un endroit humide, sombre et terrifiant. Elle se demandait comment les prisonniers se sentaient dans l'obscurité, certaine qu'ils avaient perdu toute raison.

Plus ils s’enfonçaient, et plus elle se sentait être épiée par les ténèbres moqueuses de la déesse de la discorde.

Apollo et son père marchaient d’un pas lent, mais ferme. Perséphone menait la dance d'une démarche déterminée et confiante. Mercure ne lâcha pas la voleuse d’une semelle.

— Tu es sûr qu’Éris n’est pas née ici, parce que tu peux me croire, il y a de quoi faire, murmura-t-elle en grimaçant.

Elle sentit le bras de Mercure se serrer au sien. Il s’approcha doucement d’elle.

— C’est parce que ce lieu est en abandon, c’est ce que les prisonniers méritent, avoua-t-il.

— Mais pourquoi faire ce genre de réunion, ici ?

Mercure prit une longue inspiration.

— Pour que les prisonniers condamnés à mort ne tentent pas de fuir, admit-il avec une légère tension.

Laverna sentit son estomac peser des tonnes alors qu’ils déambulaient dans un couloir opposé à celui qui menait à la prison.

Elle faillit lui faire la remarque qu’elle connaissait déjà le chemin, mais elle changea vite d’avis quand ils prirent des détales de portes, de petits escaliers et des couloirs si étroits que Mercure fut obligé de libérer Laverna. Elle pouvait sentir sa présence derrière qui ne la rassura pas quand son ombre prenait une taille immense sur le mur. Elle avait l’impression que ses paroles prenaient sens quand il disait que ses pouvoirs grossissaient. Elle soupira et préféra lever les yeux devant elle pour ne pas glisser lamentablement. Elle se doutait que cette journée serait longue et abominable.

Puis, le froid laissa place à une chaleur étouffante. L’odeur de papiers brulés prit place sur celle de la moisissure. Perséphone poussa une énième porte. Une grande pièce s’ouvrit à eux. La chaleur la prit au piège et elle se sentit étouffer dans sa robe.

Ils s’avancèrent dans la grande pièce. Les murs en bois se dessinaient devant eux, et Laverna fut stupéfaite de découvrir de l’ivoire au plafond humide. Un ruisseau semblait couler contre le plafond sans tomber.

— La légende raconte que ce ruisseau n’est rien d’autre que le Styx.

Laverna leva les yeux sur le père d’Apollo qui semblait jubiler.

— Et cette pièce représente le palais d’Hadès ou de Pluton ? demanda-t-elle sarcastiquement. Il hocha la tête et elle ne put s’empêcher de l’ouvrir. Vous comptez me faire jurer sur ce ruisseau ?

Neptune eut un petit rire amusé.

— C’est la loi des dieux.

— Dommage que ce n’est pas ma loi, non mes lois, assura-t-elle avec grand sourire.

Neptune eut un rictus mauvais.

— La loi des voleurs ne compte pas.

— Ça tombe bien puisqu’il n’y en a pas, répondit-elle aussitôt. Vous pensez réellement que nous, la noirceur suprême, on a le temps pour ça ? Elle secoua la tête. On n’a pas le temps.

Neptune plissa les yeux.

— Vous devriez faire attention, Laverna. Personne ne pourra vous sauver dans cette pièce. Même en ayant l’appui du roi, de mon fils ou de ma femme. Rien ne fera changer la balance en votre faveur. Vous allez devoir plaider pour votre survie.

— Je sais parler, assura-t-elle.

Apollo esquissa un sourire pour la soutenir, mais le roi n’était pas prêt à abandonner la bataille.

— Échanger des piques avec mon fils n’est pas pareil. Vous allez devoir parler devant des seigneurs qui vous haïssent, des hommes qui descendent les femmes à la moindre occasion et qui détestent les humains. Vous faites partie des deux catégories, alors pesez vos mots.

Laverna fronça les sourcils et sentit son cœur battre à un peu trop vite.

Elle avait la pression et les mains moites.

— Bonne chance, lui glissa Perséphone en prenant son époux par le bras pour rentrer dans une autre grande salle.

Laverna pouvait entendre les brouhahas des discussions et des rires grossiers. Ils étaient tous venus pour le spectacle.

— On peut encore m’expliquer pourquoi ? Quand vous m’avez expliqué ça il y a une semaine, c’était juste une discussion. Pas grand-chose, mais maintenant, on parle de mon procès ? s’énerva-t-elle.

— C’est Diagon qui a insisté, se justifia Apollo naturellement.

— Merci, Apollo, lança Diagon sévèrement en entrant d’un pas lourd. Ils sont prêts.

Laverna sentit la colère s’emparer d’elle.

— Vous étiez tous au courant que j’étais attaquée en justice et personne ne me l’a dit ? s’emporta-t-elle. Je ne suis même pas préparée ! Je vais leur dire quoi ?

Mercure posa sa main sur son bras.

— Ça va aller, les charges sont futiles, Laverna. On va juste te dire de rester dans l’oubli pour continuer à vivre.

La colère laissa place à la rage.

— C’est une blague ? J’ai traversé toutes ses choses, j’ai sauvé vos fesses et j’ai même failli mourir. Oh ! Et abandonner ma vie pour être jugée par des cons prétentieux ? J’espère que c’est encore une de tes mauvaises blagues Diagon.

Elle planta ses yeux sur les siens.

Apollo grimaça, mais ce fut Mercure qui parla.

— Je sais Laverna, mais je devais calmer mon peuple.

— Mais je m’en fiche de ton peuple ! Je pense à moi, actuellement !

Elle repoussa ses mèches derrière ses oreilles.

Elle avait tout pris de travers, il l’avait encore trahie.

— Une trahison de plus ou de moins, on ne peut pas faire pire.

Elle leva les yeux au ciel et tenta de garder son calme, mais c’était peine perdue. Elle pouvait sentir toute confiance s’envoler et la déception la ronger. Elle ne l’avait pas vu venir. Comment avait-elle pu penser qu’ils seraient prêts à changer ? C’était stupide d’y avoir pensé.

— Écoute Laverna, commença Diagon.

— Ta gueule, sinon je serais capable de te tuer par simple pensée.

Elle se détourna de lui pour tenter de prendre une décision qui pourrait lui éviter de lui couper les mains.

— Laverna, on était obligé, répondit Mercure, après tout ce qui s’est passé. Nous étions dans l’obligation de faire quelque chose. Mais je t’assure que tu ne seras pas jugée.

Elle se tourna vers lui, les traits froncés.

— La moindre des choses aurait été de me dire la vérité, je me serais un tant soit peu préparée à leur dire que c’est de ta faute !

— Ma faute ? s’emporta Mercure.

Elle leva les bras au ciel.

— C’est toi, qui m’as laissé la vie sauve, tu ne pouvais pas me tuer comme tout le monde ?

Mercure soupira.

— Garde ta rancœur pour le procès.

Elle se renfrogna, mais il quittait déjà la pièce avec les deux princes pour rentrer dans la salle qui semblait bien trop calme à présent. Elle se demandait s’ils avaient entendu leur dispute. Elle en doutait, la porte était lourde et impossible de sortir sans l’aide de plusieurs soldats. La porte se referma aussitôt, la laissant seule avec ses pensées.

Elle se détourna de la porte et prit une longue inspiration. Elle devait se calmer et faire face à ses problèmes. Elle savait très peu de choses sur les procès. Les rumeurs courraient toujours sur l’île. Certains étaient plus brutaux que d’autres. Elle avait même entendu dire qu’une bagarre avait déjà eu lieu et le roi avait tué le suspect d’un coup de sabre. Elle avala sa salive et tenta de reprendre ses esprits pour repousser ses pensées qui aimaient se mêler dans la folie.

Elle pouvait y arriver, elle restait Laverna. Elle avait tué la déesse de la discorde et faillit mourir un nombre incalculable de fois. Et aujourd’hui, elle n’avait plus peur de leur mort, ni même de la sienne. Elle l’avait vue de trop près pour en avoir peur. Et elle était sûre de voir Ylio.

Elle releva ses cheveux noirs avec son morceau de soie usée qu’elle gardait toujours autour de poignet. Elle ne l’avait jamais lâché, sans lui, elle perdait toute trace de son ancienne vie sur l’île. Elle tenta de se rappeler tous ses vols, ses situations critiques, les rires d’Ylio et ses poursuites à travers les ruelles dangereuses, le trou sans fin et tant d'autres choses. Elle pouvait presque sentir son cœur battre et ressentir le vent marin sur son visage. Elle se voyait rejoindre la forêt, la garde royale à sa poursuite. Le sourire aux lèvres, la bague d’Alsane dans la main.

Cette fois-ci, elle ne se ferait plus prendre.

— C’est l’heure, lança un soldat en ouvrant une porte en or.

Laverna ne l’avait même pas vu.

— Le roi a dit que les menottes ne seraient pas obligatoires, mais les seigneurs ne vous font pas confiance.

Laverna laissa échapper un rire sans joie et lui présenta ses poignets.

— Qu’on en finisse, souffla-t-elle.

Le soldat sortit une paire de menottes dorée, presque rouillée. Elle laissa le nouveau dieu les serrer au maximum. Il leva les yeux sur le couloir qui s’étendait un peu plus loin qui se terminait sur un escalier en pierre.

— Vous allez devoir monter le grand escalier et avancer quand on vous le demandera.

— Le procès commence déjà ? demanda-t-elle, surprise.

— Vous êtes l’unique suspect, répondit-il.

— Mais il n’y avait pas que moi.

Le soldat haussa les épaules comme si son sort ne l’intéressait pas.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire.

Elle se détourna de lui, sachant qu’elle ne tirait plus rien de lui. Elle pouvait entendre les discussions grossières et bruyantes. C’était son moment. Le moment de briller avec son audace et sa prétention. Elle prit une longue inspiration et s’avança de l’escalier. Elles étaient glissantes et instables. Elle était presque tentée de prendre appui sur les murs râpeux, mais changea aussitôt d’avis quand elle s’aperçut des traces de sang.

Elle allait devoir parler, parler intelligemment. Elle eut un petit sourire. Elle savait qu’elle allait se condamner dès qu’elle ouvrirait la bouche. Elle imaginait Ylio dans l’assemblée, secouant la tête, dépité.

Elle s’arrêta devant une marque blanche tracée à la craie. Il restait encore quelques marches à monter et elle ferait face à l’immense assemblée. D’ici, elle entendait les discussions affolées et dangereuses. Ils devaient ne même pas s’entendre parler. Comment allait-elle se faire entendre à travers ces voix graves et hurlantes ? Elle sentit la sueur perler sur son front.

Un autre soldat apparu au sommet de l’escalier. Il n’était pas armé comme le dernier qu’elle avait vu. Il lui ordonna d’un coup de tête de s’avancer.

Elle arriva au sommet de l’escalier glissant. Aussitôt, les discussions bruyantes se turent. Laverna laissa les vingtaines d’hommes la regarder et la juger aux premiers abords. Elle remarqua aussitôt Mercure, assit au milieu sur un trône d’os. Les mains posées sur chaque accoudoir. La couronne sur le sommet de crâne et la détermination dans les yeux. Elle devina Diagon sur sa gauche et Apollo sur sa droite. Elle était prise au piège. Elle adorait ça.

Le soldat la bouscula pour qu’elle s’avance encore un peu.

Elle ne flancha pas quand les murmures commencèrent à prendre de l’ampleur. Elle baissa les yeux sur l’assemblée qui la détaillèrent sous chaque couture. Chacun la regardait avec le même regard d’Atlas. Elle tenta de se dire qu’elle était peut-être la fille de Liamos. Avec un peu de chance, elle pouvait hériter de sa folie pour s’en sortir, mais elle en doutait un peu. Elle baissa les yeux sur un homme vêtu entièrement de noir. Elle sentit son sourire faiblir. Il tenait une faux dans la main droite. Ils étaient déjà certains de leur jugement ? Devrait-elle déjà prendre les pieds à son cou et demander grâce aux dieux ? Elle laissa cette solution sur le côté et se concentra sur un homme qui se levait de son siège. Il portait un papier dans la main. Il fit taire l’assemblée d’un simple raclement de gorge.

— Aujourd’hui, démarre le procès de Laverna sans Nom.

Laverna laissa échapper un petit rire.

— Pour la mort d’Éris, le roi Jupiter, le roi Mercure, l’incendie de l’île des humains, la mort d’Atlas, le vol d’une relique ancienne appartenant aux dieux et au royaume, et l’accusation à tort de Vulcain Homère.

Laverna se sentit blêmir. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Elle n’était même pas responsable pour la plupart. Elle pouvait sentir son pouls accélérer sous le poids de ses menottes. Elle baissa les yeux sur Mercure, mais ce dernier se contenta de hocher la tête doucement. Il n’était aucune aide.

L’homme à la toge se tourna vers elle.

— Que plaidez-vous ? Coupable ou non coupable ?

— C’est vraiment une question ? demanda-t-elle.

Un bruit assourdissant se leva dans l’assemblée, mais l’homme tapa sa faux contre le sol qui fit taire toute indignation. Il se tourna vers elle et haussa un sourcil.

— Coupable ou non coupable ?

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