Face à face
Le crématorium surgit au fond du bâtiment des pompes funèbres comme une excroissance de béton greffée à la nuit. Aucune fenêtre, aucun éclairage extérieur. Juste un bloc clos, conçu pour avaler ce qui devait disparaître sans laisser de cendres visibles. La berline de Vautrin était là, à l’écart.
- C’est ici, lâcha Marc.
Sa voix râpait l’air. Chaque respiration lui arrachait un peu plus que de l’oxygène. Sous sa chemise, le pansement buvait encore, lentement. Il ne disait rien. Il tenait debout par pure volonté. Par orgueil, aussi.
Clara sortit un micro-enregistreur avant de descendre de la voiture.
- On en aura besoin -, elle le glissa dans sa veste -, il faut les faire parler.
Marc esquissa un sourire, épuisé.
- Toujours un coup d’avance.
Ils entrèrent sans frapper.
Dans la salle de crémation, la chaleur les surprit immédiatement. Une chaleur continue, régulée. Pas celle qui réchauffe. Celle qui neutralise. Celle qui efface.
Thierry Vautrin se tenait droit, les mains croisées dans le dos. Deux hommes à ses côtés. Il supervisait une crémation comme on supervise un process industriel. Blouse sombre, cravate ajustée au millimètre et le visage d’un homme qui ne voyait plus des corps, seulement des flux à traiter. Il se retourna lentement, ne laissant apparaître aucune panique, juste une contrariété maîtrisée.
- Inspectrice Morel. Commandant Dubois, - un sourire sec -, Vous êtes ponctuels. J’apprécie. - il marqua une pause -, Où est l'enfant ?
Clara dégaina. Le geste fut net, l’arme parfaitement alignée. Son cœur cognait trop fort, mais son bras ne tremblait pas. L’adrénaline maintenait la nausée à distance. Les deux hommes bougèrent. Vautrin leva une main. Ils s’immobilisèrent.
- Inspectrice Morel, dit-il calmement, baissez votre arme, les démonstrations ne m’impressionnent pas. Où est l’enfant ? répéta-t'il.
- En sécurité, - répondit Clara avant qu’il ne puisse continuer -, loin d’un endroit comme celui-ci.
Vautrin sourit.
- Ici, je suis à l’endroit le plus sûr qui soit pour moi.
Son regard glissa vers Marc.
- C’est vous qui êtes en sursis. D’ailleurs… comment va votre blessure, Commandant ?
- Ta gueule, cracha Marc.
- Charmant, soupira Vautrin, fidèle à la réputation de votre profession.
- Ça suffit, trancha Clara, vous êtes fini. Les renforts arrivent.
Vautrin éclata de rire. Un rire sec, incrédule.
- Les renforts ? - il secoua lentement la tête -, pour qu’ils viennent, il faut une autorisation, et le préfet s’assurera que personne ne décroche.
Il planta ses yeux dans ceux de Clara.
- Pose ton arme.
- Jamais.
Vautrin fit un signe presque imperceptible. Les deux hommes dégainèrent et braquèrent Clara.
- Deux armes contre une, observa-t-il, ce n’est pas un duel équitable, Inspectrice.
Marc fixa Clara. Elle serra les dents… puis posa l’arme au sol. Un des deux hommes s’avança pour la récupérer.
- Voilà, murmura Vautrin, - il la regarda dans les yeux -, tu sais à qui tu me fais penser, Clara ?
Elle le fixa froidement, vidée.
- À ton frère. Jonathan, trop curieux. Il y a quelques années, un enfant dont il s’occupait - il était animateur, je crois - est entré dans notre champ de vision.
Il laissa le silence s’installer. Un silence lourd, calculé.
- Il a compris. Il a cherché là où il n’aurait jamais dû.
Le regard de Clara vacilla.
- Une demande urgente, très haut placée. Le préfet Delacroix a tout réglé, faux diagnostic, dossier nettoyé. Leroy a signé.
Le sol se déroba sous elle.
- Qu’est-ce que tu racontes… ? souffla-t-elle.
- Qu’on l’a fait taire.
Vautrin haussa les épaules.
- Au bon moment, cœur parfait, rentable.
Le cri de Clara déchira la salle. Elle se jeta sur l’homme le plus proche au moment exact où Marc dégainait. Le coup de feu claqua. L'homme de main près de Vautrin s’effondra, tué sur le coup. Clara fut projetée en arrière. L’autre homme lui tomba dessus, l’arme plaquée contre son visage. Un second tir. La tête de l’homme explosa. Son corps s’affaissa lourdement sur le sol.
Vautrin se baissa pour saisir une arme.
- Ne bouge pas ! hurla Marc.
- Les mains en l’air ou je te descends !
Clara se releva, traversa la pièce et frappa Vautrin d’un coup de pied brutal. Il s’écrasa au sol. Elle ramassa l’arme et la plaqua contre sa joue.
- Laisse-moi le tuer ! cria-t-elle.
- Arrête ! Marc s’approcha, lentement -, c’est fini. On l’a.
Il inspira difficilement.
- On a besoin de lui vivant, pour remonter le réseau.
Vautrin ricana. Un rire sale. Cassé.
- Pauvres cons… Vous n’atteindrez jamais le sommet.
Clara l’assomma d’un coup de crosse.
- On va voir ça.
Elle lui passa les menottes. Serrées. Sans ménagement.
Marc s’adossa au mur, livide.
- C’est fini, Clara.
Elle le regarda longuement.
- Non. Il reste Leroy et le préfet.
Sa mâchoire se crispa.
- Vautrin ne suffira pas. Il nous faut plus, beaucoup plus.
Elle sortit son téléphone.
— Chef, c’est Morel, - un temps -, on a Vautrin, vivant. Un maillon clé du réseau, et des aveux enregistrés.
Elle écouta, puis coupa court.
- Non. On ne sera plus là. On doit faire vite, il y a des choses à récupérer. Faites convoquer le Docteur Leroy, nous devons l’interroger. Et enfermez Vautrin dans un secteur sécurisé, il faut qu’il ne parle à personne. On le questionnera demain aussi.
Elle raccrocha.
Le silence retomba dans la salle de crémation, seulement troublé par le feu qui continuait de brûler. Et par une vérité qui, cette fois, refusait de mourir.

Annotations
Versions