La chute par le verbe

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Le préfet Delacroix arriva au commissariat à onze heures tapantes.

La voiture officielle glissa jusqu’au trottoir avec la douceur d’un animal parfaitement dressé. Le chauffeur sortit aussitôt, déjà penché vers la portière arrière. Delacroix n’eut même pas besoin de regarder, le monde s’écartait devant lui, mas il n’eut pas le temps de poser le pied au sol.

- Monsieur le Préfet !

- Avez-vous participé aux dîners privés à Valmont ?

- Pourquoi avoir bloqué plusieurs autopsies ces deux dernières années ?

- Étiez-vous au courant des agissements de Faucher ?

- Que savez-vous du docteur Leroy ?

- Et du carnet noir ?

Les micros jaillirent comme des armes, les caméras aussi. Une meute compacte, fébrile, affamée de scandale. Delacroix ne ralentit pas. Il ajusta sa veste, lissa un revers invisible, regard droit, voix maîtrisée.

- Je ne répondrai pas à un tribunal médiatique. La justice fera son travail.

Une phrase propre, vide, une phrase d’homme encore protégé.

Il franchit les portes vitrées sans se retourner. À l’intérieur, l’air était différent, plus épais, plus sec. Ici, personne ne criait. On observait. On évaluait.

Marc était déjà là, debout, bras croisés près de la table. Clara, assise en face, le dossier fermé devant elle. L’odeur de café froid stagnait dans la pièce. Delacroix entra. Un bref signe de tête. Il s’assit sans attendre qu’on l’y invite.

- Je suis venu de ma propre initiative, dit-il, je n’ai rien à me reprocher.

Marc hocha lentement la tête.

- C’est noté.

Ils commencèrent l'interrogatoire sans agressivité, pas d’attaque frontale, pas de pression inutile. Juste des questions, posées comme des lames.

- Vous connaissez Valmont ?

- Un établissement médico-social parmi d’autres.

- Faucher ?

- Un directeur, comme il en existe des centaines.

- Vautrin ?

- Un nom. Rien de plus.

- Le docteur Leroy ?

- Un médecin respecté, du moins, jusqu’à récemment.

Delacroix parlait vite. Chaque réponse était prête avant la question suivante.

Clara entra dans la danse.

- Vous participiez à des dîners mensuels avec eux, chaque fois le même cercle, toujours les mêmes noms.

Un sourire de circonstance fendit le visage de Delacroix.

- Des réunions informelles. Un préfet rencontre beaucoup de monde.

- À Valmont ?

- Parfois.

- Chez Leroy ?

- À l’occasion.

Marc posa une photo en noir et blanc sur la table, floue, un dîner. Delacroix y apparaissait, un verre à la main.

- C’est vous.

- Je ne l’ai jamais nié.

- Le même soir, un refus d’autopsie était signé.

- Vous voyez des liens partout, capitaine.

Clara ouvrit le dossier. Le bruit sec du carton claqua dans la pièce.

- Voici votre signature, dit-elle : refus d’exhumation, classement sans suite, blocage de TAPS. Toujours les mêmes profils. Toujours les mêmes établissements.

- Un préfet signe des arrêtés, répondit Delacroix calmement. Vous cherchez des coïncidences pour masquer vos échecs.

Marc changea d’angle.

- Nathan, disparu, dossier verrouillé en quarante-huit heures.

Un silence.

- Fugue, dit Delacroix classique.

- Son prénom est souligné dans le carnet de Leroy.

- Ce carnet n’a aucune valeur juridique.

- Les photos ?

- Récupérées illégalement.

- L’agenda ?

- Non authentifié.

- Les recoupements ?

- Vos interprétations.

Ils se regardèrent. Tous les trois. Ils savaient. Mais Clara et Marc n’avaient rien qui tenait debout devant un tribunal. Pas encore.

Delacroix se leva lentement.

- Si vous n’avez rien de concret contre moi, dit-il, étant venu de ma propre initiative, je suppose que je peux disposer.

Personne ne parla.

Il boutonna sa veste.

- Bonne journée.

Il sortit.

Marc et Clara restèrent immobiles. Ils le regardèrent partir. Ils n’avaient aucun levier.

À l’extérieur, la tempête médiatique reprit.

- Monsieur le Préfet !

- Un mot sur Valmont ?

- Sur les décès ?

- Sur les soupçons de réseau ?

Delacroix descendit les marches, calme, presque détendu.

- Les policiers avaient des questions, j’y ai répondu. Et comme vous pouvez le constater, je ressors librement.

Il marqua une pause.

- Les médias aiment le sensationnel, les titres aguicheurs, l’audimat.

Un murmure parcourut la foule.

- Maintenant, laissez-moi partir.

Un bruit monta derrière les barrières. Grave, saccadé. Un moteur.

Une moto fendait la foule, lentement, vitesse maîtrisée. Trop maîtrisée. Casque intégral noir, veste sombre, aucun signe distinctif.

Delacroix tourna légèrement la tête.

Un claquement sec éclata.

Le tireur ne s’arrêta pas.

Le corps de Delacroix fut projeté en arrière. Il s’effondra sur les marches. Un impact, précis, au milieu du front. Mort instantanée.

La moto bondit, disparut au coin de la rue avant que quiconque ne réagisse.

Puis l’enfer. Cris, hurlements, caméras lâchées, journalistes au sol. Une foule qui se disloque dans une panique animale. Les policiers dégainèrent trop tard.

Marc et Clara surgirent sur le parvis. Ils virent le corps. Ils comprirent.

- Il ne parlera jamais, dit Marc.

Clara fixa le sang qui s’étalait sur la pierre claire.

- C'était une exécution, murmura-t-elle.

Les sirènes hurlèrent. La chute de Delacroix ne se ferait pas par la justice. Mais par les armes.

Et le système venait de faire taire l’un des siens.

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