Episode 101 - Survivre

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Akio

Dolorès... Quelle plaie. Une plaie profonde, le genre qui laisse une belle cicatrice, une signature de guerre digne qu'on l'expose en société.

Quand les gens se vantent de leurs hauts faits, vous vous levez de table, l'air de rien, vous soulevez votre chemise, et vous dévoilez à l'assemblée votre peau mutilée. On vous lance des airs de dégoût, des éclats d'admiration. Généralement, dans le lot, il y a toujours un tordu qui enfonce le clou en vous demandant ce que vous avez ressenti ou risque une comparaison malvenue avec son dernier repas.

« Je sais maintenant où sont les restes du rôti de ce midi ! », s'était exclamé le gouverneur Feleke quand Ernst avait exhibé ses blessures par balles lors du fameux dîner à Nirjar. C'était bien le genre d'Ersnt d'attirer le regard.

La plaie que je porte aujourd'hui, en ce qui me concerne, je ne peux pas l'afficher. Et pour cause, j'ai fait tout mon possible pour qu’elle disparaisse. Elle s'appelle Dolorès. Ce n'est pas une simple plaie, plutôt une véritable gangrène. J'ai pris sur moi, j'ai noué un foulard autour de mes tissus et j'ai brûlé mes chairs pour stopper l'infection. J'ai amputé la partie de moi qui se décomposait et j'ai changé de vie.

Je suis parti vers le Nord pour me faire oublier. J'avais presque réussi à enfouir les souvenirs, à tirer un trait sur le passé. C'est commun, paraît-il, en retirant un membre malade, d’y laisser un morceau de chair pourrie. Un minuscule morceau, c'est suffisant pour que la gangrène revienne tout dévorer. Voilà comment Dolorès est remontée jusqu'à moi. Voilà pourquoi j'ai dû traverser le Pacifique par nuit et débarquer aux aurores à Agnakolpa. Rien qu'une cellule contaminée, et le Haut Commandement m’a fait venir en urgence jusqu'à la base de l’Île du Fou. Une minuscule altération, il n'en fallait pas plus pour recevoir une invitation d'Amott Schuster, l’un des hauts représentants de l’armée de l’Union, dans l’un de ses pavillons privés.

Une aéromobile aux vitres teintées m’attendait à la gare maritime. Un chauffeur laconique m’a emmené jusqu’à l’île militarisée. Je n’ai pas vu si nous franchissions les clôtures blindées mais je l’ai supposé, après tous les laissez-passer qu’il a dû brandir.

Quand on m’a ouvert la porte, nous nous étions déjà enfoncés loin, au cœur d’une forêt de conifères. Là, au milieu de la clairière, se dressait une maison à l’architecture épurée, toute de bois et de baies vitrées. En dépit de la faible lumière qui filtrait à travers les branchages, deux gardes du corps m’ont accueilli dissimulés sous leurs lunettes de soleil. On m’a escorté jusqu’à l’arrière du chalet, puis dans un escalier de service menant directement au bureau du premier étage.

Schuster m’attendait, assis dans un fauteuil en cuir comme l’on en fabrique plus. Il m’a indiqué le siège jumeau, juste en face, et proposé un verre de scotch que j’ai accepté par politesse. Je déteste l’alcool et toutes les substances qui obscurcissent les idées.

J’allais lui demander pourquoi on m’avait fait venir, quand un type inconnu a fait irruption dans le bureau par l’autre porte, celle que j’imagine déboucher sur une mezzanine. Le retardataire m’a tendu une main moins chaude qu’il voulait le laisser croire.

— Katawaba Akio, major de la promotion Élite 2103, une légende au sein des forces de la Pacification. C’est un honneur de vous rencontrer enfin !

Je ne suis pas taillé pour être une vedette, encore moins un héros. Je n'ai jamais éprouvé la moindre sympathie envers mes admirateurs. J’ai fait l’effort de saisir sa main rigide. Mon unique réponse, une formule toute faite :

— Tout le plaisir est pour moi, Monsieur…

— Sparre. Professeur Tommy Sparre. J’ai participé, comme vous, aux opérations menées dans le Désert. Enfin, d’un peu plus loin. Vous savez, mon jeune ami, vos supérieurs ne tarissent pas d’éloges sur vous. J’étais étonné d’apprendre que vous n’êtiez désormais que simple patrouilleur d’Hokkaido.

— J’ai perdu un bras à Basoul. L’Union m’a donc offert un job plus tranquille.

— Allons, lieutenant, ne me faites pas croire qu’on ne vous a pas d’abord proposé une prothèse tous frais payés. Vu votre palmarès, je ne serais pas surpris qu’on vous ait même invité à intégrer le programme Sci-biorg.

Pour lui, le système a tout d’une routine, il le connaît par cœur. Ce qu’il ignore, c’est que je déteste les robots encore plus que l’alcool. Moins j’en croise, mieux je me porte.

J’aimerais me raconter que ça n’a rien à voir avec les machinations de Hyotaru pendant nos années en prépa Élite. Mais ce serait se voiler la face. Si je gardais la mienne stoïque, ses robots espions étaient à l’époque mon cauchemar quotidien. J’ai toujours refusé de céder au chantage, préféré le laisser balancer des photos de mon intimité plutôt que déclarer forfait. Difficile, à rebours, de dire si c’est à cause ou grâce à mon harceleur que j’ai appris à faire semblant. Semblant de m’en foutre. Semblant d’être un mur. Semblant d’être entier.

— J’imagine que vous ne m’avez pas fait venir de toute urgence pour me proposer une promotion, ai-je répondu dans un haussement de sourcils.

— Ahah, non. Pour être franc, j’espérais vous poser quelques questions à propos d’une de vos anciennes camarades.

— Dolorès Escalones, ce nom vous revient-il ?

Schuster va droit au but.

Dolorès... En entendant son nom, toutes les blessures que je croyais apaisées se sont réveillées. Alors, je me suis rendu compte que je n'avais jamais guéri.

— Vous m’avez fait venir pour que je vous parle d’Escalones ?

— En effet, lieutenant Kawataba. Vous avez suivi le même cursus, combattu au sein de la même division. Vous avez forcément quelque chose à nous dire sur votre collègue.

Ce qu'il y a d'accommodant, avec une pathologie qui persiste, c'est qu'on finit par la connaître ; elle nous devient familière. On apprend à serrer les dents, à faire avec. On sait à quoi s'en tenir alors, faute de guérir, on peut prévenir certains maux.

Avec Dolorès, je savais à quoi m'attendre. Elle avait beau être exécrable, elle avait beau être terrifiante une fois hors de contrôle, sa loyauté compensait ses travers.

Schuster, Sparre, je ne connais rien d'eux, si ce n'est leurs sourires paternels. J’ai déjà soupé trop de ces sourires sur des lèvres coupables, entre les fausses condoléances. Rien de plus facile que de cacher ses intentions derrière un rictus aimable. Difficile, en revanche, d'expliquer qu'après tout ce temps mon esprit de camaraderie soit resté aussi franc.

— J'ai participé aux offensives contre les Enfants de l’Irréprochable, oui. J’ai passé trois ans dans le Désert. J’étais stationné avec la huitième division à la base de Kashi, où on avait récupéré quelques survivants de la troisième. Le soldat Escalones était de ceux-là. Pour le dire franchement, c’était l’un de nos meilleurs éléments. Acharnée, précise, infatigable. Une vraie tête brûlée, limite suicidaire, mais si douée pour la guerre que mes camarades et moi lui aurions tous confié nos vies. On a combattu ensemble toute l’année 2106. Sur cette période-là, on a repris le désert d’Altzarvie jusqu’à Azkarne. Mais il me semble que vous le savez, Général Schuster. Vous étiez présent à Nirjar, le jour où le gouverneur Feleke nous a tous décorés.

— Oh, dans ces années-là, on décorait des soldats toutes les semaines. Je n’ai pas gardé un souvenir impérissable de chaque dîner.

Il l’avoue sans le dire : on nous a gavés de médailles clinquantes et de faux privilèges pour nous donner du courage, pour nous maintenir au front envers et contre tout, pour ne pas que l’on pense trop longtemps à ce qu’on y faisait.

— Ah, attendez ! Ce n’était pas la soirée où ce jeune homme nous a rejoué les séances de tortures des psykos ? S’il n’avait pas été soldat, il aurait été bon acteur.

Pendant que le général m’agressait les oreilles, Sparre s’est posté devant la baie vitrée pour siroter son scotch du bout des lèvres, comme s’il n’assumait pas les propos de son supérieur.

J’ai serré mon verre et les dents. Ces deux-là ne connaissent rien d’Ernst. Il n’était pas celui qu’il offrait en spectacle pour les dîners mondains. S’il accaparait l’attention et régalait nos supérieurs de ses récits atroces, c’était surtout pour que nous autres puissions profiter du repas en silence, oublier nos crimes de guerre.

— Vous êtes encore en contact avec ce beau garçon, Katawaba ? Qu’est-il devenu ?

— Il est mort.

Je n’ai pas appris à pleurer, alors je n’ai pas à retenir mes larmes. De ce côté-là, Dolorès me ressemblait plus que les autres. Par d’autres côtés aussi. J’ai cru en notre amitié, ce soir-là, à Nirjar, juste avant qu’elle nous trahisse.

— Veuillez excuser Schuster, s’est immiscé Sparre en contournant mon fauteuil. Il y a tellement de monde sous ses ordres, il n’a pas tout en mémoire. Je me suis laissé dire qu’Ernst Buttmann et vous étiez fiancés. La bataille de Basoul ne vous a pas pris qu’un bras… Confirmez-vous que c’est le soldat Escalones qui vous a conduits à cette tragédie ?

Nier serait mentir. Basoul était un piège, au même titre que cette entrevue. Je blamerai Dolorès jusqu’à la fin de mes jours, je lui souhaiterai le pire pour me redonner de l’entrain, mais je ne serai jamais assez dupe pour m’imaginer qu’elle soit la seule fautive.

— J’ai tiré un trait sur cette époque.

— Ce n’est pas ce que dit votre poing.

Le verre s’était fissuré sous ma paume. J’ai bu l’alcool d’un trait avant qu’il ne se mette à fuir.

— Pouvez-vous, s’il vous plaît, nous raconter précisément ce qu’il s’est passé, entre la soirée à Nirjar et le drame de Basoul ? a insisté Schuster, dont le tic de mâchoire commençait à traduire l’agacement.

— Malheureusement, j’avais bu ce soir-là, puis j’ai eu un traumatisme crânien au cours de l’affrontement. Mes souvenirs sont un peu vagues. Je me rappelle être sorti de table peu après Dolorès. On n’avait jamais vu un palace aussi luxueux, la moindre babiole nous faisait écarquiller les yeux et, la boisson aidant, on s’est aventurés toujours plus loin dans le palais des Feleke. Pour moi, ça s’est fini la tête dans les toilettes. Je ne sais pas sur quoi est tombée Dolorès, mais ça a remué tout le service d’ordre de la maison.

— Elle a infiltré une base de données confidentielles, lieutenant. Elle a dérobé des informations militaires qu’un soldat de son grade ne devait pas posséder.

— J’ai passé beaucoup de temps dans les toilettes, parce que j’étais ivre au point de ne plus savoir tourner le verrou. Je suis sorti de là en défonçant la porte. Tout le monde était déjà sur la terrasse et notre blindé filait sans nous tout droit vers les lignes ennemies. Je n’ai pas compris tout de suite qu’Escalones s’était taillée. Descombes et Buttmann ont rassemblé la huitième et on a pris un camion pour la rattraper. À part eux deux, je pense qu’on se disait tous que Dolorès tentait sur un coup de tête une attaque surprise… une attaque-suicide. C’était le genre que le succès galvanise, le genre qui ne se contente pas d’une médaille. Chez Feleke, même les couverts valaient plus chers que nos décorations. Sur le moment, j’ai cru qu’elle s’était sentie provoquée. On avait tous plus ou moins l’habitude de couvrir ses conneries et de l’en remercier plus tard. On n’aurait pas pensé qu’elle nous laisserait sous les feux des Sanfautes.

Je savais pertinemment que Dolorès s’était mise dans le pétrin. J’ai encore en mémoire les mines graves d’Ersnt et de Victoire, la dernière fois que je les ai vus. Sur quels secrets Dolorès avait pu mettre la main ? Qu’est-ce qui aurait pu être plus incriminant que les massacres qu’on perpétrait jour après jour au nom de la paix ? Qu’est-ce qui valait le coup de tous nous envoyer au casse-pipe ? Si Feleke n’avait pas donné l’ordre de la poursuivre, serait-elle morte à notre place ?

— Si ma mémoire est bonne, c’est l’autre survivante qui a rattrapé Escalones. N’est-ce pas ?

— Oui, Rehema Assaf. Elle nous a ramenés tous les deux à Narjir. Puis vous avez pris le relais, général, si ma mémoire est bonne. Je ne me souviens pas avoir été convoqué ensuite, ni qu’il y ait eu un procès. Dolorès a été mise à pied, et après ?

— Après, nous l’avons fait transférer dans une résidence sécurisée en vue de l’interroger. C’était une erreur. Ce monstre a étranglé nos gardes à mains nues et disparu dans la nature. Nous avons fini par retrouver sa trace… à Osaka. L’appartement était laissé à l’abandon à notre arrivée, le logeur n’avait aucune idée de qui elle était. Connaissez-vous quelqu’un qui aurait pu lui venir en aide ?

— Non. Dolorès n’était pas du genre à se faire des amis. Personne n’aurait été là pour lui tendre la main.

— Et vous, lieutenant Katawaba, si vous l’aviez croisée…

— Je l’aurais tabassée, elle m’aurait démoli, et je ne serais pas devant vous en possession de toutes mes dents. C'est des infos que vous espérez ? Je n'en ai pas. J'ignore ce qu'est devenu Escalones et, pour tout vous dire, je n'ai aucune envie de la revoir.

— Nous aurions grand besoin de vous sur le terrain, Katawaba Akio.

Le Professeur Sparre n’a eu qu’à évoquer l’idée pour que je tremble de tous mes os. Je n’en ai rien laissé paraître.

— Je ne retourne pas dans ce désert.

— Non. On a une place au chaud pour vous. Une guerre se prépare, une guerre très différente de celles auxquelles vous êtes habitué.

On m’a laissé partir avec un autre rendez-vous et plus de mystères que de réponses. J’étais à la fois intrigué et soulagé qu’on n’ait pas cherché à me faire parler par des moyens plus percutants. Je me suis dit aussi que, si j’espérais garder mon deuxième bras, j’allais devoir faire profil bas et accepter de coopérer.

— Nous avons de bonnes raisons de penser que Dolorès Escalones se trouve quelque part dans l’archipel.

C’est ce qu’a soutenu Sparre. Ce qui ne me laisse pas d’autre option que de la traquer. Remplir la mission, recevoir une médaille, remonter m’oublier. Voilà tout un programme.

À peine sorti de la gare maritime, j’ai reçu un virement généreux : de quoi me loger à Elthior le temps que durera la chasse. J’allais me mettre en quête d’un hôtel quand une voix familière a hélé mon nom.

Je n’étais pas vraiment étonné de découvrir Rehema à la terrasse d’un café. Le Haut Commandement lui a confié la même tâche qu’à moi. On ne nous en a rien dit puisqu’on ne nous fait confiance ni à l’un ni à l’autre, si tant est qu’on ne nous soupçonne pas de couvrir Dolorès.

— Ils ont voulu te prendre par les sentiments, toi aussi ?

J’ai hoché la tête. J’étais moins surpris de la croiser que de la voir sourire, rire et se délecter de la fumée de son café.

— Comment tu fais pour aller aussi bien ?

— Les morts le sont pour toujours, Akio. On ne peut pas leur faire l’affront de gâcher notre vie. Voilà ce que je te propose : on quadrille l’archipel tous les deux, on partage nos informations et on divise la prime.

— Si on la retrouve, tu arriveras à te contenir ?

— On n’a pas à se contenir, Akio, juste à laisser faire. L’Armée de l’Union la veut morte.

Mourir de servitude ou de trahison. À croire que, d’où l’on vient, il n’y a pas d’autre fin possible.

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