I. Le garçon qui regardait trop longtemps
À la bibliothèque municipale de Saint-Maur, les après-midis avaient l'élégance fatiguée des choses qui survivent par habitude. Une lumière blanche écrasait les couleurs, les radiateurs cognaient dans les tuyaux et les pages qu'on tournait, froissaient l'air avec une douceur de confession.
Sarah, jeune femme de vingt-cinq ans, aimait ce silence-là. Non parce qu'il était paisible, mais parce qu'il n'exigeait rien. Le silence d'une bibliothèque ne demandait aucune explication et ne posait pas de questions. La demoiselle était assise derrière le comptoir d'accueil, à enregistrer les retours. La mécanique exacte du geste du tamponnage et du bip, l'apaisait.
Dehors, la pluie de novembre glissait sur les vitres. Dedans, le mélange d'odeurs familières du papier et du vieux bois formait une forteresse fragile autour d'elle. Elle sentit un regard ; une sensation nette, presque physique d'être observée, comme une pression entre les omoplates. Elle continuait à tamponner, mais cette sensation était trop forte pour se concentrer. Elle leva la tête. Un garçon se tenait à trois mètres du comptoir. Il était petit, maigre, ses baskets étaient trempées et son coupe-vent trop léger pour la saison. Il fixait Sarah, sans détour, sans gêne. Pas ce regard furtif et coupable auquel elle était habituée, pas cette pitié embarrassée qui faisait détourner les yeux à la vitesse d'un mensonge. Il la regardait comme un problème de maths, avec réflexion. Sarah posa son tampon.
- Je peux t'aider ? lui demanda-t-elle.
Le garçon cligna des yeux, pas un sourire, pas un mouvement de recul. Juste cette question immédiate :
- C'est du feu ?
La jeune femme resta immobile sur cette demande coupante comme du verre. Elle soupira intérieurement. Au fond, elle préférait la franchise.
- Bonjour, ça existe, dit-elle.
- Bonjour, répondit l'enfant, en hochant la tête. Alors ?
Sarah croisa les bras.
- Alors quoi ?
- C'est du feu ou pas ?
- Quoi ? Mon visage ? Oui...
Il l'observa encore. La cicatrice à gauche, épaisse, brillante, irrégulière, qui tirait légèrement sa bouche et remontait jusqu'à la tempe. Le garçon pencha la tête.
- Genre du vrai feu ? insista-t-il.
- Non...c'est un faux dragon qui m'a éternué dessus...
- Ca existe pas ! Pfff...
- Bravo Sherlock !
- C'est quoi Sher...lock ?
Cette fois, elle leva un sourcil.
- T'as jamais lu Conan Doyle ?
- J'ai onze ans !
- Et alors...?
- Ben... ça a l'air vieux...
Elle faillit sourire et répondit finalement à la question.
- C'était un incendie domestique.
Il acquiesça comme si l'information prenait naturellement place dans une case de son cerveau. Puis il ajouta :
- Vous avez eu super mal ?
- Oui.
- Combien ?
- Combien quoi ?
- Sur dix...
Elle le fixa un instant.
- Tu notes les souffrances des gens ! s'offusqua Sarah.
- Ça aide à comparer... Une fois, je me suis cassé le poignet. J'étais à huit.
La jeune femme laissa échapper un souffle amusé.
- Alors, disons onze, dit-elle.
- Ah ouais quand même !
Un silence s'ensuivit. Puis, le garçon covitua ses questions :
- Et ça gratte ?
Sarah rit brièvement et sèchement, de façon incontrôlée. Quelques lecteurs relevèrent la tête. Le garçon fronça les sourcils.
- Pourquoi vous rigolez ?
- Parce que c'est probablement la question la plus absurde qu'on m'ait posée...
- Bah quoi ?! Une croûte, ça gratte !
- Tu compares mon visage à une croûte !
- Ben...en plus grand...
Cette fois, Sarah rit franchement. Un rire inattendu, preque violent, qui lui secoua la poitrine. Elle n'avait pas ri ainsi depuis si longtemps,qu'elle en fut quasi étourdie. L'enfant observa la jeune femme, avec perplexité ; comme s'il ne comprenait pas ce qu'il avait fait.
- Comment tu t'appelles ? demanda-t-elle.
- Léo
- Eh bien, Léo, tu as un talent rare !
- Lequel ?
- Dire des énormités avec un sérieux terrifiant.
Il haussa les épaules.
- Je pose juste des questions... dit-il.
- Pourquoi ?
Il semble sincèrement surpris.
- Parce que si je demande pas, je continuerai de me poser des questions, dans ma tête...
La réponse frappa Sarah par sa simplicité. Une logique brute d'enfant qui n'avait pas encore appris l'art adulte de tourner autour du pot. Léo désigna le visage de Sarah.
- Ça vous dérange quand on regarde ? demanda-t-il.
Cette question, la jeune femme l'évitait depuis six ans. Elle choisit alors ses mots avant d'y répondre :
- Ça dépend comment on regarde...
- Et moi, je regarde comment ? dit Léo.
- Comme si tu voulais comprendre...
- Ben oui... vous êtes pas moche... C'est bizarre...mais c'est pas pareil que moche...comme les chats sans poils. Au début, on dirait qu'ils ont été oubliés dans le four. Mais après, on voit qu'ils sont quand même beaux.
Sarah resta bouche bée. L'honnêteté désarmante de l'enfant ne cherchant ni à flatter ni à blesser. Quelque chose se fissura en elle. Une armure patiemment construite. Elle ne savait pas quoi, mais elle sentit distinctement la faille.
- Merci...enfin je crois... réagit-elle.
Léo hocha la tête.
- Je peux prendre un livre ? demanda-t-il.
- C'est une bibliothèque, donc...
- Ah ouais...logique.
Il partit entre les rayonnages. Sarah le suivit des yeux. Elle aurait dû reprendre le travail, replonger dans l'ordre rassurant des gestes. Au lieu de ça, elle resta immobile. Le cœur légèrement désaccordé.
Une heure plus tard, Léo revint avec une pile de livres.
- Tu vas lire tout ça ? demanda Sarah.
- Ben oui !
- Pourquoi ces sujets-là ?
- Parce que je savais pas ce qu'il y avait dedans...
- T'es étrange Léo...
- Vous aussi. C'est sûrement pour ça qu'on se parle...
Il s'en alla.
La porte automatique se referma derrière lui dans un souffle. Le silence retomba, mais il n'était plus le même. Quelque chose vibrait encore dans l'air ; telle une note qu'on continue d'entendre après la fin de la musique.
Le soir, en rentrant chez elle, Sarah passa devant le miroir de son entrée. D'habitude, elle baissait les yeux. Seulement cette fois-ci, elle s'arrêta et regarda son reflet. Une pensée surgit : "Bizarre, c'est pas pareil que moche". Elle resta là, longtemps, à fixer ce visage qu'elle connaissait si mal...
Pour la première fois depuis six années, elle ne chercha pas ce qui avait été perdu. Elle essaya de voir ce qu'il restait. Et dehors, la pluie continuait de tomber ; comme si le monde était lentement en train de se réécrire.

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