III. Ceux qui regardent sans voir
Au lendemain du coups de sang de Léo, la bibliothèque fut étrangement calme ; telle une mini tornade qui tourne simplement autour des champs, avant de revenir.
Sarah classait des ouvrages dans le rayon littérature, quand son téléphone vibra. Un numéro inconnu. Elle hésita. Puis elle décrocha.
— Allo ? répondit-elle.
— Madame Varlan ?
La voix était sèche, administrative.
— Oui, c'est moi, répondit Sarah.
— Ici le collège Jules-Ferry. Nous souhaiterions vous rencontrer concernant l'incident d'hier, impliquant Léo Mertens.
— Quel incident exactement ?
— L'agression physique d'un autre élève.
Le mot agression claqua dans l'oreille de Sarah ; comme si Léo était devenu un délinquant en moins de vingt-quatre heures.
— Je vois...dit la jeune femme.
— La mère de Léo sera présente. Le principal souhaiterait également votre témoignage.
— Très bien. Je viendrai.
Sarah se demandait pourquoi elle était conviée à témoigner. Ils ne s'agissait apparemment pas de l'altercation à la bibliothèque. Léo et les deux adolescents présents ce jour-là, ne se connaissaient pas.
Le collège ressemblait à tous ceux du monde. Des murs gris, des affiches colorées qui encourageaient le respect et des adolescents qui passaient devant sans les regarder. Sarah détestait les établissements scolaires. Ils lui rappelaient trop bien l'époque où les autres enfants avaient appris que les mots pouvaient brûler, presque autant que le feu. Elle traversa la cour. Des regards se posèrent sur elle, des murmures, des coups d'œil. Elle fit semblant de ne pas y prêter attention.
Dans le bureau du principal, l'atmosphère était très tendue. En entrant, Sarah ne reconnut pas le jeune adolescent agressé. Elle était manifestement venue pour une autre histoire et Léo a dû évoquer leur rencontre. L'enfant de onze ans était assis au fond, les bras croisés et le visage fermé. Sa mère paraissait au bord de l'épuisement. À côté d'elle, se tenait le père de l'élève agressé. Il était grand, portait un costume impeccable et affichait un visage écarlate. Le type d'homme persuadé que parler fort équivaut à avoir raison.
— Ah, enfin ! dit le père. Votre petit protégé a cassé une dent à mon fils !
Sarah jeta un regard au garçon. Il semblait plutôt vexé.
— Bonjour à vous aussi ! réagit-elle, caustiquement.
— Mon fils a été agressé !
— Nous allons essayer de rester calmes, rebondit le principal.
— Calme ?! Mon fils revient avec la bouche en sang et vous me demandez de rester calme !
Léo leva les yeux au ciel. Sarah et le principal l'ont remarqué.
— Léo ! avertit le principal.
— Quoi ?
— Pas de geste déplacé !
— J'ai juste regardé le plafond...
— Avec insolence !
La mère de Léo enfouit son visage dans ses mains. Sarah dut mordre l'intérieur de sa joue pour ne pas rire.
L'entrevue commençait très mal. Durant vingt minutes, les adultes parlèrent de Léo comme s'il n'était pas dans la pièce. Comme d'un dossier à problèmes : difficultés comportementales, provocation, violence.
Sarah observait Léo . Plus la discussion avançait, plus il se renfermait. Personne ne lui demandait ce qu'il ressentait, ni pourquoi il a frappé le garçon. Tous, voyaient seulement ce qu'il avait fait. Puis, le père du jeune adolescent lança :
— On ne peut pas tout excuser sous prétexte qu'un enfant est différent !
Léo baissa les yeux et sa mère se raidit. Sarah ressentit une sorte d'étranglement.
— Différent comment ? demanda-t-elle.
— Vous voyez bien...dit l'homme.
— Non, justement. Je ne vois pas.
— Ces enfants-là...
— Pardon ? Précisez ! répliqua Sarah, énervée.
— Ceux qui ont toujours des excuses.
Le principal se racla la gorge, mal à l'aise. D'un coup, Léo prit la parole :
— J'ai pas d'excuse. Je l'ai frappé, c'est vrai. Mais lui, il ment !
— Comment ça Léo ? demanda le principal.
Il regarda le garçon droit dans les yeux.
— Tu mens ! cria l'enfant.
— N'importe quoi ! réagit le jeune adolescent.
— Si. Tu leur a pas raconté ce que t'as dit !
Le père fronça les sourcils.
— De quoi il parle ? demanda-t-il. Réponds Louis ! répliqua-t-il.
L'homme avait enfin prononcé le prénom de son fils.
— T'as dit que t'avais vu Sarah à la bibliothèque et qu'elle ressemblait à un monstre ! reprit Léo.
Le garçon rougit.
— C'était pour rire ! réagit-il.
— Non ! C'était méchant !
Sarah resta silencieuse. Le principal se tourna vers Louis.
— Est-ce vrai ? lui demanda-t-elle.
Le garçon hésita un moment avant de répondre. Son père le regarda.
— Oui, répondit enfin Louis, en baissant les yeux.
Le bureau semblait se rétrécir sous un silence oppressant. Sarah saisit immédiatement la situation. Elle connaissait bien ce moment où la vérité cherche encore si elle a le droit de sortir. Le père de Louis cligna deux fois des yeux ; comme s'il venait de découvrir qu'une histoire possède toujours deux versions. Soudain, quelque chose changea. Tous regardèrent Léo autrement. Le problème était devenu plus complexe, plus réel.
L'entrevue prit fin, avec une sanction pour les deux garçons : excuses obligatoires et suivis scolaires. Le protocole habituel. Mais personne ne semblait satisfait.
Dans le hall du collège, Sarah et Léo attendirent sa mère. Pendant ce temps, les élèves sortaient en groupes bruyants. L'enfant regarda ses baskets et demanda à Sarah :
— vous êtes fâchée ?
— Non, déçue...
Le garçon releva les yeux.
— Et toi, maman t'es fâchée ?
— Non. Ne t'inquiète pas Léo.
— Alors quoi ?
Sarah réfléchit longtemps, avant de répondre :
— J'aimerai juste que tu comprennes une chose. Tu ne peux pas passer ta vie à cogner les gens qui disent des horreurs.
— Pourquoi ? demanda Léo.
— Parce qu'il en a trop ! ironisa la jeune femme.
— Ah ouais...vu comme ça...
Tous trois restèrent silencieux quelques secondes. Puis, l'enfant demanda :
— Vous savez ce qui m'énerve le plus ?
— Non. Dis-moi.
— Les gens regardent tout le temps, mais ils ne voient rien. Ils regardent votre visage, mes colères et les trucs bizarres. Mais ils ne regardent jamais le reste.
Le vent froid traversa le cour. Sarah sentit une nouvelle fois sa poitrine se serrer. Ce gamin venait de mettre les mots exactement là où les adultes évitaient de les poser. Elle sourit doucement.
— Tu sais quoi ? demanda-t-elle à Léo.
— Quoi ?
— Je crois que tu as raison.
— C'est souvent le cas non ? fanfaronna le garçon.
— Ne prends pas la grosse tête gamin !
— Trop tard...
Pour la première fois depuis très longtemps, Sarah éclata de rire, ici, au milieu d'une cour de collège. Sans détourner le visage, sans chercher à se cacher et sans penser à ceux qui regardent. Le plus important n'était plus le regard, mais ce qu'elle voyait en elle.
Aujourd'hui, elle commence à comprendre qu'elle n'est pas seulement une femme qui a survécu au feu. Elle est aussi une femme qui a cessé de brûler pour éclairer les peurs des autres.

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