chapitre 10 un voyage interminable
Le cinquième jour s’éveilla dans une lumière d'or pâle qui filtrait à travers les racines de l'abri. Iris fut la première à ouvrir les yeux, sentant encore la chaleur du corps de Kyle contre le sien. Le souvenir du baiser de la veille lui fit monter une rougeur aux joues, mais elle ne s'écarta pas tout de suite, savourant ce moment de paix fragile avant que la réalité de la fuite ne les rattrape.
Kyle, dont le sommeil restait celui d'un prédateur aux aguets, sentit son mouvement. Il ouvrit les yeux et resta un instant immobile, son regard d'acier croisant celui de la princesse. Une légère gêne passa dans ses traits, le rappelant à sa condition de garde, mais il ne put s'empêcher d'esquisser un sourire presque imperceptible.
— Bien dormi... Iris ? demanda-t-il, sa voix étant encore un peu rauque.
Le nom qu'il venait de prononcer semblait désormais porter une tout autre saveur. Il l'aida à se redresser, ses gestes étant empreints d'une douceur nouvelle, presque possessive. Pourtant, alors qu'il vérifiait ses bandages, le soldat reprit le dessus. Il examina ses pieds : la cicatrisation avançait bien grâce à la chaleur du feu et au repos, mais la peau restait rose et sensible.
— Vous allez pouvoir marcher un peu aujourd'hui, décréta-t-il, mais nous alternerons. Le terrain devient plus rocailleux à mesure que nous approchons des contreforts de la frontière.
Ils reprirent la route, mais l'atmosphère entre eux avait radicalement changé. Ce n'était plus seulement un protecteur et sa protégée, mais deux êtres liés par un secret et un désir partagé. La marche était plus fluide, les silences moins lourds. Kyle restait vigilant, ses sens d'Ombre balayant les crêtes environnantes, mais il laissait Iris marcher à ses côtés plutôt que de la précéder systématiquement.
Vers midi, ils atteignirent un plateau dégagé offrant une vue imprenable sur la chaîne de montagnes qui marquait la limite de Snowdown. Kyle s'arrêta net, son regard se fixant sur une traînée de fumée noire qui s'élevait loin vers l'ouest, là où se trouvait l'une des citadelles frontalières.
— Les patrouilles d'Isabelle ne sont pas les seules à nous chercher, murmura-t-il en serrant la garde de son épée. Cette fumée n'est pas celle d'un feu de camp de soldats. Elle est trop dense, trop sombre. C'est un signal de chasse des Dévoreurs.
Iris sentit un frisson lui parcourir l'échine, la marque de loup sur sa main se mettant soudainement à pulser d'un froid intense sous son gant. Elle comprit que la lune de miel de la forêt était terminée.
Kyle la sentit vaciller et posa immédiatement une main protectrice sur sa taille, ses yeux scrutant la ligne d'horizon où la fumée noire s'étalait comme une tache d'encre sur le ciel.
— Ils se rapprochent, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un murmure étranglé par la panique naissante.
Kyle ne répondit pas, mais sa mâchoire se crispa. Il n'avait pas besoin de mots pour confirmer ce que ses sens de Firestorm lui hurlaient : l'air se chargeait d'une énergie prédatrice. À chaque pas qu'ils faisaient vers le sud, la douleur dans la main d'Iris s'intensifiait. Ce n'était plus un simple picotement, mais une morsure de glace qui semblait vouloir lui broyer les os. Elle serra les dents, s'agrippant à la tunique de Kyle pour ne pas s'effondrer sous la violence de la sensation.
— Kyle... ma main... ça brûle de froid, gémit-elle alors qu'une sueur glacée perlait sur son front.
Plus ils avançaient sur le sentier escarpé, plus la marque pulsait, synchronisée avec une menace invisible qui semblait bondir de rocher en rocher au-dessus d'eux. Soudain, au plus fort de la douleur, une voix rauque et profonde, semblable au craquement d'un glacier, résonna directement dans l'esprit de la princesse.
« maitresse! Quitte le chemin. Le sentier est une gueule ouverte. Entrez dans les ombres de la forêt... maintenant ! »
C'était Ice. Victoria sursauta et agrippa violemment le bras de Kyle, l'obligeant à s'arrêter net au milieu d'un passage exposé.
Elle ne prononça pas un mot. Le visage déformé par l'urgence et la douleur qui irradiait de sa main, elle empoigna fermement la main de Kyle. D'une force insoupçonnée, elle le tira hors de la piste battue, le forçant à la suivre à travers un enchevêtrement de fougères et de ronces géantes. Kyle, dérouté par ce changement de direction soudain, se laissa entraîner sur quelques dizaines de mètres, ses sens d'Ombre scrutant nerveusement le vide qu'ils venaient de quitter.
Une fois qu'ils furent profondément enfoncés sous la canopée sombre, là où les troncs massifs les dissimulaient totalement du sentier, Kyle s'immobilisa et retint doucement la princesse par l'épaule pour exiger des explications.
— Iris, arrêtez ! Pourquoi avons-nous quitté la route ? Nous perdons un temps précieux, murmura-t-il, la main déjà sur son épée.
Elle s'appuya contre un arbre, haletante, sa main gantée serrée contre sa poitrine alors que les pulsations bleutées commençaient enfin à s'apaiser. Elle leva vers lui des yeux encore dilatés par la peur.
— C'était Ice, Kyle... Il m'a avertie. Sa voix a résonné dans mon esprit avec une telle force que j'ai cru que mon crâne allait éclater. Il a dit de quitter le sentier immédiatement et de nous enfoncer dans la forêt.
Elle jeta un regard anxieux vers la direction d'où ils venaient, là où le chemin serpentait désormais à découvert.
— Il a dit que le sentier était une gueule ouverte... que quelque chose nous y attendait, ajouta-t-elle dans un frisson.
Kyle resta silencieux, son regard dérivant vers la lisière du bois. Si le loup élémentaire était intervenu de cette manière, c'est que la menace n'était plus seulement à leurs trousses, mais qu'elle les avait déjà devancés. Il resserra les sangles de son équipement, acceptant l'instinct de la bête à travers Iris.
Ils restèrent tapis dans l'ombre humide du sous-bois, attendant de voir quel danger allait se manifester sur le chemin qu'ils venaient de déserter.
Soudain, Iris sentit une immense vague d'épuisement s'abattre sur elle. Ses jambes se dérobèrent et un vertige violent lui fit perdre l'équilibre. Kyle, aux aguets, la rattrapa de justesse avant qu'elle ne s'effondre sur le sol moussu.
— IRIS ! s'exclama-t-il, laissant percer une inquiétude profonde dans sa voix.
Elle s'affaissa lourdement dans ses bras, le visage livide, mais parvint à garder les yeux ouverts. Elle s'agrippa au cuir de sa tunique, luttant contre la sensation de vide qui l'envahissait.
— Qu'est-ce qui m'arrive... murmura-t-elle avec difficulté. Je n'ai plus aucune force, c'est comme si j'étais vidée de toute énergie.
Kyle resta un instant dérouté, cherchant la cause de ce malaise soudain, avant que son regard ne se pose sur la main gantée de la princesse. Il se souvint de la douleur intense qu'elle venait de décrire.
— Ton loup ! réalisa-t-il d'une voix sourde. Pour forcer ce message dans ton esprit et t'avertir du danger, il a dû puiser directement dans tes réserves magiques. Mais comme tes pouvoirs ne sont pas encore totalement éveillés, cet effort t'a épuisée. Tu n'es pas encore assez forte pour supporter un tel transfert d'énergie.
À cet instant, la voix glaciale d'Ice résonna de nouveau dans l'esprit d'Iris, confirmant les doutes du guerrier.
« Ton protecteur dit vrai, maîtresse. Je dois t'avouer que tant que l'intégralité de tes dons ne sera pas éveillée, je ne pourrai pas me manifester pour te défendre. Je puise ma propre puissance en toi, et pour l'instant, tu n'es pas assez forte pour que je puisse me matérialiser et mordre à tes côtés. C'est pour cette raison que j'ai dû t'arracher à ce sentier par la force pour t'éloigner du danger. »
Iris répéta les paroles du loup à Kyle, le souffle court. Le guerrier comprit que la situation venait de s'aggraver : il avait une princesse incapable de marcher et une menace invisible qui rôdait toujours sur la route qu'ils venaient de quitter.
Kyle la serra plus fermement contre lui, ses yeux d'acier scrutant la pénombre de la forêt, conscient qu'il allait devoir la porter tout en restant prêt à dégainer ses lames au moindre craquement.
Soudain, un mouvement furtif sur le sentier attira son attention. Cinq silhouettes sombres, vêtues de capes de cuir noir qui semblaient absorber le peu de lumière filtrant à travers les arbres, firent irruption sur la route. Leurs visages étaient dissimulés, et l'aura de mort qui émanait d'eux ne laissait aucun doute sur leurs intentions.
En les apercevant, Kyle réagit avec une rapidité foudroyante. Il souleva Iris, dont le corps était toujours lourd d'épuisement, et se glissa sans un bruit derrière un tronc colossal. L'arbre, un chêne ancestral à l'écorce rugueuse, était assez imposant pour les dissimuler totalement aux regards des tueurs.
Kyle plaqua son dos contre le bois massif, une main pressée sur l'épaule de la princesse pour lui intimer le silence absolu, tandis que son autre main s'ancrait sur la garde de son épée. Il retint son souffle, écoutant le bruit métallique des bottes des assassins qui s'arrêtaient exactement là où ils avaient quitté le sentier.
— Ils étaient ici, grimaça l'une des voix, une sonorité écorchée qui fit frissonner Iris. La trace de givre est encore fraîche sur les pierres.
À travers l'écorce, Kyle sentait le cœur de la jeune femme battre la chamade contre son propre torse. Les assassins n'étaient qu'à une dizaine de mètres, scrutant les fourrés. L'un d'eux fit un pas en direction de leur cachette, sa dague brillant d'un éclat sinistre sous la canopée sombre. Kyle resserra sa prise, prêt à jaillir de l'ombre pour déclencher un carnage si le moindre regard croisait le leur.
L'assassin s'immobilisa, reniflant l'air avec une insistance animale, tandis que Kyle, les muscles tendus comme des ressorts, s'apprêtait à transformer cette forêt en un tombeau pour leurs poursuivants.
Le silence de la forêt devint soudainement lourd, chargé d'une électricité mortelle. À travers l'écorce rugueuse du chêne, Kyle perçut le craquement sec d'une branche brisée : les cinq ombres venaient de quitter le sentier. Ils s'enfonçaient dans le sous-bois, leurs manteaux de cuir froissant les fougères avec une régularité de prédateurs.
D'un mouvement d'une fluidité absolue, Kyle fit glisser Iris contre le tronc massif, s'assurant qu'elle soit parfaitement dissimulée par les racines saillantes. Il posa un doigt sur ses lèvres, plongeant son regard d'acier dans le sien pour lui intimer un silence de mort.
— Ne bougez pas d'un pouce, murmura-t-il si bas que seul le souffle l'atteignit. Quoi qu'il arrive, restez dans l'ombre de cet arbre.
Sans attendre de réponse, il se laissa glisser le long de la paroi de bois, semblant se liquéfier dans l'obscurité du feuillage. Kyle n'était peut-être pas un assassin de l'ombre de métier, mais son frère — un homme dont le souvenir et la survie hantaient encore son esprit — lui avait enseigné les arts interdits de la dissimulation. Il savait comment tromper l'œil humain en plein jour, comment utiliser les reflets des feuilles et les zones de pénombre pour devenir un spectre indécelable.
Il grimpa avec une agilité de chat sur une branche basse, disparaissant totalement dans la canopée. En bas, les cinq assassins se déployaient en éventail, leurs dagues pointées vers le sol, ignorant que le chasseur était désormais au-dessus de leurs têtes. Kyle observa le meneur qui s'approchait dangereusement de la cachette d'Iris. Ses mains, libérées de ses gants, commençaient déjà à picoter d'une chaleur sourde, mais il s'interdit d'utiliser le feu. Pour cette exécution, il n'aurait besoin que d'acier froid et de la technique de disparition que son frère lui avait transmise.
Le premier mercenaire passa juste sous sa branche, scrutant les buissons. Kyle ne respira plus, son corps faisant corps avec le bois sombre du chêne. Il attendit que l'homme dépasse son champ de vision pour se laisser tomber, tel une ombre décrochée du ciel, sa dague de manche déjà prête à jaillir.
Le mercenaire n'eut même pas le temps de percevoir un souffle derrière lui que Kyle s'était déjà matérialisé dans son dos, la main sur sa bouche pour étouffer son dernier râle.
L’acier de sa dague glissa avec une précision glaciale entre les vertèbres cervicales, sectionnant net toute velléité de cri. Kyle accompagna la chute du corps dans les fougères pour que le choc soit étouffé par l'humus, puis il se volatilisa de nouveau derrière le rideau de feuilles avant que les quatre autres ne remarquent l'absence de leur compagnon.
Iris, plaquée contre l'écorce du chêne, voyait des ombres s'agiter sans comprendre la chorégraphie mortelle qui se jouait. Elle retint son souffle lorsqu'un deuxième assassin s'approcha, frappant nerveusement les buissons de sa lame. Il s'arrêta, intrigué par une tache sombre sur le sol.
C'était sa dernière erreur.
Kyle surgit de l'ombre d'un tronc voisin comme s'il traversait la matière même. Dans un mouvement circulaire d'une fluidité terrifiante, il fit siffler sa lame courte. L'acier faucha la gorge de l'homme dans un jet de pourpre qui ne tacha même pas la tunique du guerrier. L'assassin s'effondra, les mains pressées sur son cou, tandis que Kyle se fondait déjà dans le tronc suivant, utilisant les techniques de camouflage de son frère pour tromper la vision périphérique des trois survivants.
— Joren ? Silas ? lança le meneur, la voix soudainement aiguë.
Le silence de la forêt lui répondit, lourd et menaçant. Les trois hommes se regroupèrent instinctivement dos à dos, leurs dagues pointées vers l'extérieur, scrutant frénétiquement la pénombre. Ils ne voyaient rien, mais ils sentaient la présence d'un prédateur qui se jouait de la lumière.
— Montre-toi, lâche ! hurla l'un d'eux en tailladant le vide.
Kyle ne bougea pas. Il était juste au-dessus d'eux, accroupi sur une branche massive, observant leur panique avec le calme d'un spectre. Il sortit deux dagues de jet de ses manches. D'un geste croisé, il les décocha simultanément. Les deux projectiles filèrent comme des éclairs noirs, se logeant avec une synchronisation parfaite dans les poitrines des deux mercenaires de flanc. Ils basculèrent en arrière sans un cri, laissant leur chef seul au centre du cercle de mort.
Le meneur, pétrifié, vit ses camarades tomber comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils. Il recula d'un pas, les yeux dilatés par la terreur, jusqu'à ce que son dos rencontre la pierre d'un rocher. Il leva son arme, mais son bras tremblait de façon incontrôlable.
Kyle se laissa tomber de la branche avec une légèreté surnaturelle, atterrissant juste devant lui, ses yeux d'acier brillant d'une lueur homicide sous la canopée.
Avant que l'assassin ne puisse esquisser le moindre geste de défense, Kyle frappa le sol du plat de sa botte. Une vibration sourde fit frémir l'humus et, dans un grognement de pierre, le rocher situé derrière le fuyard s'anima brusquement. Deux excroissances rocheuses, semblables à des mains massives nées de la paroi, jaillirent pour enserrer les bras de l'homme, le plaquant violemment contre la pierre. Le choc lui fit lâcher sa dague, qui s'enfonça inutilement dans la mousse.
Le mercenaire hurla de terreur, se débattant contre l'étreinte minérale qui le clouait au mur, tandis que Kyle s'avançait avec la lenteur d'un bourreau. Il ne restait plus aucune trace de l'humble garde en lui ; il était devenu l'instrument de mort que son frère lui avait appris à être.
— Qui vous a envoyés ? demanda Kyle d'une voix basse, presque un murmure, mais dont la puissance semblait résonner dans la structure même du rocher.
L'homme secoua la tête frénétiquement, les yeux exorbités. La peur lui coupait le souffle alors que Kyle approchait la pointe de sa lame de sa gorge, là où une veine battait la chamade.
— Parle, ou je laisse la montagne te broyer les os un par un, reprit Kyle en resserrant l'étreinte de la terre. Nous n'avons pas tout notre temps, et ma patience s'est évaporée avec tes quatre complices.
Le captif laissa échapper un sanglot de détresse. Il sentait la pression de la pierre s'accentuer sur ses avant-bras, menaçant de faire éclater ses jointures. Le regard de Kyle, dépourvu de la moindre pitié, finit par briser ses dernières défenses.
— C'est... c'est la "Main de Velours" ! bafouilla-t-il entre deux spasmes de douleur. On a reçu l'ordre d'intercepter la Princesse avant qu'elle n'atteigne le col ! Ils ont des informateurs partout sur la frontière !
Kyle plissa les yeux, le nom de ce syndicat de mercenaires lui étant familier. Ils ne travaillaient jamais gratuitement, et leur prix était souvent payé en sang royal.
— Qui a payé la Main de Velours ? exigea Kyle en pressant davantage sa lame contre la peau du traître, bien décidé à remonter jusqu'au donneur d'ordre avant de quitter cette forêt.
L'homme suffoqua, l'acier froid de Kyle lui interdisant même de déglutir. Les menottes de pierre serrèrent ses poignets dans un craquement sinistre, lui arrachant un hurlement étouffé qui se perdit dans la mousse. Ses yeux exorbités fixaient le visage de marbre du guerrier, cherchant une trace d'humanité qu'il ne trouva pas.
— L'or... l'or venait des coffres de la Couronne ! finit-il par cracher dans un mélange de salive et de terreur. Mais ce n'est pas le Roi qui a scellé le pacte... c'est elle ! La Dame Pourpre ! Elle a envoyé un émissaire hier soir, juste après que vous ayez quitté le château !
Kyle sentit une décharge de rage froide parcourir ses veines. La "Dame Pourpre" n'était autre que la Reine Isabelle. Malgré l'ordre de capture lancé par le Roi, elle disposait encore d'assez d'influence et de richesses pour louer les services des pires assassins du continent. Elle ne fuyait pas seulement pour sauver sa peau ; elle continuait sa chasse avec une détermination monstrueuse.
— Elle nous a dit que si nous ne pouvions pas ramener la Princesse, nous devions rapporter son cœur au bastion du Col de Fer, avoua le mercenaire, la voix brisée. Ils... ils ont bloqué tous les passages vers Vénus. Vous marchez droit dans une gueule de loup, Firestorm !
Kyle resserra sa prise sur la garde de son épée, son esprit de stratège calculant instantanément les nouvelles variables. Le Col de Fer était le passage le plus court, mais il était désormais une impasse mortelle.
Il jeta un regard vers le gros chêne où Iris l'attendait, épuisée. Il ne pouvait pas la laisser tomber entre les mains de ces bouchers. Le traître, sentant la fin approcher, se mit à supplier, mais Kyle ne l'écoutait déjà plus. D'une simple pensée, il ordonna à la terre de reprendre ses droits. Le rocher se referma brutalement, étouffant les cris et le souffle du dernier assassin dans un fracas de pierre souverain.
Le silence retomba sur la forêt, plus lourd qu'avant. Kyle nettoya sa lame d'un geste sec et se tourna vers la cachette de la princesse, le visage marqué par une gravité absolue.
Il savait désormais que la route vers Vénus ne serait pas une simple fuite, mais une traversée sanglante à travers les lignes ennemies de la Reine.
Kyle s'approcha du meneur, sa lame levée pour en finir, quand un son ténu déchira le silence de la forêt.
— Kyle... siffla-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un souffle fragile.
Le guerrier sursauta violemment, le nom de famille Firestorm s'effaçant un instant derrière l'inquiétude du protecteur. Il se détourna brusquement du supplicié, laissant l'homme cloué à son rocher par ses liens de terre. Iris Victoria était là, étendue sur l'humus, le corps secoué par un épuisement total qui semblait la vider de sa substance.
Il se précipita vers elle, tombant à genoux dans la mousse pour la recueillir contre lui.
— Victoria !! Qu'est-ce qui se passe ?! s'inquiéta Kyle, sa main gantée cherchant férocement le pouls de la jeune femme.
Elle ne s'était pas évanouie, mais elle reposait dans ses bras comme une poupée de son dont on aurait coupé les fils. Ses yeux restaient fixés sur lui, cherchant une ancre dans la tempête de fatigue qui la submergeait
— Je n'ai plus aucune force... murmura-t-elle, incapable de lever un doigt.
Kyle comprit alors que la morsure de la marque sur sa main n'était pas seulement un avertissement. Pour lui parler, Ice avait dû forcer le passage, pompant l'énergie magique d'Iris avec une voracité que son corps non éveillé ne pouvait supporter. Le loup l'avait sauvée du sentier, mais il l'avait laissée exsangue au milieu des bois.
Kyle la serra plus fort contre son torse, sa propre chaleur de Firestorm luttant contre le froid surnaturel qui commençait à émaner de la princesse.
Ne perdant pas une seconde de plus, Kyle glissa un bras sous les genoux de Victoria et l'autre derrière son dos pour la soulever avec une précaution infinie. Il savait qu'il devait s'éloigner du lieu du carnage, mais la précipitation serait leur perte sur ce terrain escarpé. Il se mit en route, marchant d'un pas régulier et ferme. Courir dans cet état, avec le poids de la princesse et son équipement, risquait de les faire chuter et de les blesser gravement tous les deux.
Pendant deux longues heures, il progressa ainsi à travers les fourrés, ses muscles bandés par l'effort et la vigilance. Lorsqu'il atteignit enfin une paroi rocheuse massive qui semblait offrir un abri naturel, il s'arrêta. D'un mouvement sec, il frappa le sol de deux coups de pied successifs. Sous l'impulsion de son pouvoir de terre, la pierre gronda et se déforma pour créer une cavité protectrice.
Il y installa Victoria avec une douceur de soie, l'allongeant sur le sol qu'il avait rendu meuble. Sans tarder, il rassembla quelques branches sèches et, d'une étincelle de ses doigts, alluma un feu généreux pour chasser le givre qui l'habitait
Une heure s'écoula dans un silence pesant, seulement rompu par le crépitement des flammes. Soudain, une silhouette émergea de la pénombre de la forêt. Un elfe des bois, à la peau d'un blanc pur et aux cheveux blonds éclatants, se tenait là. Il était de la taille d'un humain, un arc sur l'épaule et ses yeux d'un vert profond fixés sur le duo.
Kyle bondit sur ses pieds, ses lames jaillissant de leurs fourreaux, prêt à engager le combat contre cet intrus. Mais avant qu'il ne puisse charger, la forme massive d'Ice se matérialisa dans son dos. Le loup de givre ne regardait pas la princesse cette fois, mais fixait Kyle avec une autorité millénaire. Sa voix résonna directement dans l'esprit du guerrier :
« Calme-toi, guerrier. Il est là pour la princesse. Il peut l'aider. »
Kyle resta pétrifié, ses épées encore fumantes, tandis que l'elfe s'avançait d'un pas léger vers Victoria, ignorant superbement la menace de l'acier Firestorm.
L'elfe s'agenouilla aux côtés de la jeune femme, ses mains commençant à luire d'une douce lueur émeraude alors qu'il s'apprêtait à stabiliser son énergie magique défaillante.
Kyle resta immobile, ses muscles tendus comme des ressorts, observant chaque mouvement de l'elfe. L'étranger à la peau diaphane ne semblait prêter aucune attention au guerrier, ses mains de jade planant au-dessus du corps inerte de Victoria.
— Qui est-il ? demanda Kyle à voix basse, ses yeux d'acier ne quittant pas les gestes précis de l'inconnu.
Dans son esprit, la voix caverneuse d'Ice résonna avec une autorité tranquille.
« C'est un elfe de la forêt. Comme moi, il appartient aux lignées élémentaires. Ce sont des guérisseurs sans égaux lorsqu'il s'agit de soigner les trames de magie rompues. »
— Et qu'est-ce qu'il est en train de lui faire exactement ? reprit Kyle, une main toujours crispée sur la garde de son épée.
« Il scelle les brèches. Ma force a été trop brutale pour son esprit encore fragile, et son flux magique s'échappe de son corps par l'ouverture que j'ai créée. Il arrête cette hémorragie d'énergie avant qu'elle ne soit totalement vidée de sa substance. »
Kyle sentit un frisson de choc le parcourir. Il jeta un regard horrifié vers la princesse qui semblait si petite sous les doigts de l'elfe.
— Attends... quoi ?! Tu es en train de me dire que si on abuse de nos dons, notre propre magie peut s'évaporer de notre corps ?
Le loup de givre tourna sa tête massive vers le guerrier, une lueur d'intrigue brillant dans ses pupilles dorées.
« Ton maître ne t'a donc pas enseigné cela ? Pourtant, connaître les limites de vos pouvoirs est la base même de votre apprentissage. Un récipient trop plein qui se fissure finit toujours par se vider, Kyle Firestorm. »
Le silence retomba dans la grotte, seulement troublé par le souffle régulier de Victoria qui semblait enfin retrouver quelques couleurs. Kyle baissa la tête, accablé par cette révélation. Il pensait tout savoir du combat et de la survie, mais il réalisait qu'il ignorait tout de la fragilité de celle qu'il devait protéger.
L'elfe retira enfin ses mains, la lueur verte s'éteignant doucement. Il se tourna vers Kyle et hocha la tête avant de se fondre dans les parois de terre de l'abri, disparaissant aussi mystérieusement qu'il était apparu.
Kyle se rassit aux côtés de Victoria, observant son visage apaisé par la lune, conscient que le voyage vers Vénus venait de devenir une course contre la montre pour sauver l'âme même de la Reine Élémentaire.

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