- Le chant d'une cigale -
Du plus loin que je me souvienne, je n'ai jamais connu plus belles peintures que celles de ma Provence natale. Je me revois, jeune garçon chétif à la peau constellée de taches de rousseur, comme si j'avais été, dès ma naissance, marqué par les baisers du soleil du Midi.
Qu'il est loin, ce temps des rêves à peine écornés, dans notre petite maison de pierre aux portes du village. Que cette seule pensée me revienne, et je pourrais, en fermant les yeux, ressentir au bout de mes doigts le contact chaud des murs granuleux.
Je revois mes camarades et nos jeux dans les petites ruelles étroites. J'entends encore nos rires et apeçois nos mines joyeuses, chevelures ébouriffées par les caresses du mistral.
Je revois la cour d'école et les gravillons qui se plaisaient tant dans nos souliers troués. Nos cartables trop lourds et nos cœurs légers. Les rêveries du fond de classe et nos nez sur la vitre, la voix cinglante de l'instituteur et la cloche libératrice.
Nos longues journées passées à apprendre sur les bancs froids me manquent. Les petits détails se transforment avec le temps en souvenirs précieux. Les nuages de poussière de craie occupent aujourd'hui encore le ciel de ma mémoire. L'odeur de brillantine bon marché dont nos parents nous enduisaient les jours d'école semble ne jamais m'avoir quitté.
Je me plais dans ces souvenirs, je m'y sens bien. Il s'en dégage une chaleur agréable, et je voudrais ne jamais plus en sortir. Un pied au-dehors me donne des frissons, un froid glacial qui me parcourt l'échine.
Je ne comprends pas. Encore en train de rêver.
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Je me sens voler et je me vois, tout en bas. Je me souviens de mes longues balades en solitaire, sans boussole ni soucis, passant sous mon regard conquis autant de paysages fabuleux : la garrigue sublime et ses accents de paradis, les rudes collines aux rochers sculptés par le temps, les chemins sans fin qui se perdaient entre deux ruisseaux et les moulins à vent.
Je me sentais chanceux, si jeune, de pouvoir chaque jour voir tout cela et m'y perdre. Laisser vagabonder mon âme et mes pensées, tout au plus accompagné du chant entêtant des cigales. On les entend encore, tendez l'oreille, vous verrez.
Crii crii crii
Crii crii crii
Que disent-elles ?
Mes yeux se ferment tandis que je reprends mon envol. Au plus haut du ciel, je les rouvre sur un jeune adolescent. Je me reconnais, là, tout en bas : c'est moi. J'ai grandi. Oh, si peu. Quelques années. Plein de doutes et d'acné.
J'observe dans la petite cuisine familiale mon grand-père. Un couteau à la main, il termine de tailler le bâton de marche qu'il m'a promis, inspiré du makila basque, dans un bois de néflier. Je me souviens de lui me disant :
— Ce bâton, je te le prépare de bon cœur parce que tu es un bon garçon. Tu es grand à présent, tâche d'être un homme dont tu seras fier. Ne va pas faire n'importe quoi, ou tu entendras parler de moi. Un bel objet comme ça, ça se respecte.
Que je me sentais fier, emportant mon bâton flambant neuf avec moi à chacune de mes escapades. Le son qu'occasionnait le contact de la pointe de bois sur le sol créait en moi un sentiment de bonheur grisant qu'il me serait difficile de décrire.
Une sensation de liberté.
J'étais le roi du monde, tout était possible. Du plus loin que le permettait l'horizon du Midi, j'ai tout vu, tout exploré, avec ma canne et mes souliers d'adolescent éprouvés par la marche.
Je me revois allongé dans l'herbe folle des abords de Vence, prêt à laisser rouler mon corps tout en bas de la pente verte. Ou atteindre le sommet des gorges du Verdon, canyon modelé par dame Nature, avant de me séparer de mes maigres habits pour plonger dans la rivière pure.
Et le clapotis paisible des vagues bleu azur, le soleil et ses rayons offerts à la surface du monde. Sur le chemin du retour, je remontais toujours les interminables champs de lavande, océan pourpre qui lâchait dans les airs son enivrant parfum.
Durant ces années-là, jamais mon bâton ne m'a quitté. Je voyais en lui plus que la chair de ma chair : un nouveau membre, une partie de moi, d'autant plus précieuse après l'enterrement de l'homme qui me l'avait sculpté. Il partirait heureux, m'avait-il dit ; il allait enfin pouvoir retrouver, quelque part, l'amour de sa vie, disparue quelques années plus tôt.
Crii crii crii
— Réveille-toi ! Mais réveille-toi, bon sang !
Crii crii crii
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Lorsque je ne marchais pas, j'acceptais par moments de prendre part à la vie du village. Je me souviens du bistrot de la petite gare voisine, qui accueillait chaque jour les mêmes visages, usés par une vie bien remplie.
Les anciens se retrouvaient autour d'un verre ; les voix se mêlaient, les rires fusaient, parfois les tons montaient, mais c'était pour mieux se réconcilier à la prochaine tournée. Les choses étaient simples. Le journal imprimé permettait de ne jamais être à court de sujets.
Le plus souvent, j'entendais commenter les dernières extravagances parisiennes. Je me souviens de la doyenne manquer de s'étrangler en dénonçant l'inutilité de cette tour de trois cents mètres sur le point d'être inaugurée au centre de la capitale.
— Que de moyens et de bras pour défigurer ainsi le paysage !
Je l'aimais bien, cette tour, moi. Je la trouvais belle et haute, et qui sait, peut-être aurais-je un jour la chance de l'escalader.
Las, tout cela me paraissait encore bien lointain. Je n'écoutais que d'une oreille, une main sur mon verre de limonade, les yeux perdus dans le vague. Je n'étais pas le plus à l'aise au milieu des autres, et déjà mes pieds me démangeaient, me suppliant de reprendre ma route. Je ne leur résistais jamais longtemps.
Je me revois vider mon verre et sortir, le soleil en plein visage, les yeux clos, la chaleur recouvrant mon corps.
Et au loin, des coups de feu.
Ce n'est pourtant pas encore la saison ; les chasseurs sont en avance. Je n'aimais pas vraiment les chasseurs. Je leur ai toujours préféré la compagnie des grives et des lapins.
D'autres coups de feu, puis le ciel qui se couvre légèrement. Le bleu clair se fond petit à petit dans le gris. Le soleil finit par se cacher.
Je laisse mon adolescence en paix et je reprends mon vol.
Crii crii crii
— Reste avec nous, tu m'entends ?!
Crii crii crii
Mes yeux s'ouvrent sur un nouveau tableau. Tout jeune adulte, des vêtements neufs de la tête aux pieds, payés de ma propre poche après des semaines aux champs. La démarche légère, les ongles coupés, la tignasse domptée, je me dirige vers le bal du village.
Tout, sur la place centrale, n'est que tourbillon de lumières et effusions de joie. Les musiciens s'activent, des gouttes de sueur perlant sur leurs fronts ; les danseurs s'enlacent, battent le rythme, et mon cœur s'emballe.
La nuit est tombée, mais tout ici est illuminé, débordant de vie. Je me sens mieux au milieu des gens depuis quelque temps.
Les anciens occupent les bancs et, appuyés sur leurs cannes, s'échangent les derniers ragots. Et je suis heureux dans mon coin d'avoir encore la jeunesse au corps.
Chaque chose en son temps ; profitons de l'instant.
Je vois les robes et les vestes qui voltigent à chaque pas de danse, les chapeaux dans les airs et les mines réjouies, l'alcool qui fait monter le rose aux joues.
La doyenne, sans doute bien pleine, s'avance au centre de la foule et se met à chanter un air de chez nous. L'assemblée est ravie, les mains frappent dans les mains.
Et puis, à l'autre bout de la place, je la vois enfin.
Si je suis venu ce soir-là, c'était pour elle.
Mon regard croisant le sien a le pouvoir d'arrêter le temps un moment. Je n'entends plus les musiciens du tout ; ils me semblent loin, si loin tout à coup. Les danseurs sont comme figés sur place, leurs mouvements pourtant si élégants s'évaporent.
Je ne vois qu'elle.
Elle me voit également et s'approche avec un sourire. Je l'imite. Sa présence est ma définition du bonheur : je suis amoureux.
Nos bras se lèvent et nos mains se cherchent ; quelques centimètres nous séparent encore. Finalement, nos peaux entrent en contact, nos doigts s'entremêlent et nos mains fusionnent.
Lorsque je lui dépose un baiser sur la joue, les musiciens reprennent leur partition folle et les danseurs s'animent. Le temps reprend son cours et je suis heureux.
Crii crii crii
— Tu vas t'en sortir, c'est compris ? Accroche-toi !
Crii crii crii
— Bon sang… Infirmier ! Un blessé ici !
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Mes paupières s'ouvrent sur un ciel sombre, chargé de rêves brisés. J'ai froid, tellement froid, pourtant je ne sens plus mon corps. Suis-je encore en train de voler ? Non. Le sol est glacial sous ma peau, je suis couché.
Une silhouette à mes côtés, penchée sur moi, s'agite et me parle. Je n'entends pas, je ne l'écoute pas ; ses mots se perdent dans le vent. Je vois seulement des larmes couler le long de sa joue. La moitié de son visage est ensanglantée, sale, poussiéreuse.
Il m'appelle, mais je ne suis pas là. Je le regarde droit dans les yeux pourtant.
Il me redresse légèrement, juste assez pour que je puisse distinguer, par-dessus son épaule, mes jambes gisant dans la boue, à quelques mètres de nous.
Je ne réagis pas. Mon regard s'attarde sur mes membres arrachés, mais aucune larme ne coule ; je les ai déjà toutes versées sur l'autel de la paix massacrée. Je ne voulais pas être là. Ce n'était pas mon choix.
Mon camarade tente de stopper le sang qui s'écoule de ma plaie béante avec un pan de sa veste, ivre de tristesse et de colère mêlées, sans même remarquer la mare rouge à nos pieds. Je le vois, çà et là, sursauter ; j'imagine les balles siffler autour de nous, les cratères des obus, mes camarades tombant les uns après les autres sitôt sortis de la tranchée.
J'aimerais en cet instant refermer les yeux et m'envoler à nouveau, mais je n'y arrive plus. Mes ailes sont coupées.
Et aucun infirmier ne vient.
Mon camarade l'ayant remarqué, il se tourne vers moi, tremblant, épuisé. Je sens bien qu'il se met en danger à rester là. Je ne m'embarrasse d'aucune parole, car je n'en aurais pas la force ; un léger hochement de tête suffit à lui faire comprendre qu'il doit se mettre à l'abri.
Ses dernières larmes versées, je le vois s'éloigner, tête baissée, à la recherche d'un mince espoir de salut.
Quant à moi, je sais à présent que je ne quitterai jamais Verdun. Je n'ose plus jeter le moindre regard à la partie de mon corps arrachée, ces jambes avec lesquelles j'ai tant marché, tant exploré.
Ma Provence me manque. Pourquoi suis-je ici ? Qui en a décidé ?
Ma respiration me fait terriblement souffrir, moi qui gis au milieu de l'enfer. Tout me semble silencieux autour de moi ; je ne prête plus attention à rien, et je me sens seul, perdu au milieu d'un monde qui n'est pas le mien.
Je me sens tellement seul.
Combien d'autres sont à terre comme moi, à ruminer les mêmes pensées, sans même être capables de pleurer ?
Je regrette de ne pas pouvoir m'en retourner toquer à sa porte pour m'excuser. M'excuser de mon départ qui ne connaîtra aucun retour. M'excuser du chagrin que je m'apprête à lui causer. M'excuser de tout ce que nous n'aurons jamais l'occasion de partager. M'excuser du monde dans lequel nous vivons.
Les hommes sont fous.

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