Chapitre 12 (1) - Moi, c'est Barbara !

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Sa valise glissée dans le coffre de la Renault 5, Paul monta à l’avant sur le siège passager, son sac à dos sur les genoux. Son père enclencha la première pour s’engager sur la route, mais voyant sa mère sortir précipitamment de la maison avec un sac en kraft à la main, Paul lui demanda de s’arrêter.

— Tu as oublié les confitures sur la table !

Paul baissa la vitre, prit le lourd sac qui contenait en plus des pots de confiture, une brioche, un gros saucisson, des pommes et du pain d’épices qu’elle avait fait le matin même. Il réussit à le loger tant bien que mal dans son sac à dos et fit un enième baiser sur la joue de sa mère au travers de la vitre baissée. Elle pouvait être rassurée, son fils ne mourrait pas de faim! Elle lui sourit et osa lui caresser la joue. À peine Paul remonta-t-il la vitre de la voiture que sa sœur accourut à son tour.

— Tu croyais partir sans me dire au revoir ?

— Madame était encore au téléphone. J'allais pas t'attendre et rater mon train pour toi ! répondit-il amusé en l'embrassant.

La voiture finit par quitter le trottoir.

Dans un wagon non-fumeur, Paul choisit un siège au hasard et cala sa valise au-dessus. Il s’installa sur le fauteuil côté fenêtre, son sac à dos posé à côté de lui. Il attendit que le train roule pendant une dizaine de minutes avant de sortir son walkman Sony. Il ajusta la mousse orange des écouteurs de son casque sur ses oreilles. Il laissa la musique l’envahir. Puis, il sortit le roman que lui avait offert ses parents. Une feuille pliée en deux était glissée à l'intérieur. C'était l'écriture de sa sœur. Coucou frérot. Merci encore pour le resto. J'ai adoré. Bon courage pour tes examens. Hâte de venir te voir cet été et d'aller au Petit Marcel, ce café a l'air trop bien. Prends soin de toi. Je t'embrasse. Paul sourit à la lecture de cette petite surprise. Il soupira en repensant à la soirée passée dans ce café. Les sentiments qu'il éprouvait restaient contradictoires. Mais il préféra ne pas s'y appesantir une fois de plus et reprit son livre. Dans sa préface, Paul découvrit une carte des Etats-Unis avec le tracé des différents voyages que les personnages du roman, Sal Paradise et son compagnon de route, Dean Moriarty allaient accomplir sur plusieurs années. Il commença les premières pages, le livre posé sur les jambes, les genoux calés contre le siège de devant.

Absorbé par sa lecture, il ne vit pas tout de suite la jeune fille qui vint s’asseoir sur le fauteuil de la rangée voisine. Il finit par lui jeter un coup d’œil rapide, quand il aperçut sa longue cape noire brodée et une broche dans ses longs cheveux blonds. L’étudiante russe de la lucarne! La fille lui rendit son sourire et lui fit signe de lui montrer ce qu’il lisait. Regardant la couverture du roman, elle lui répondit mais Paul n’entendait rien. Il retira son casque.

— On the road ! Great ! J ai aimé ce livre. Alors vous ressemblez à qui ? A Sal ou à Dean ?

Paul lui indiqua les maigres pages qu’il avait lues. Il haussa les épaules.

Il nota son fort accent étranger malgré l'excellente diction de son français. Il se redressa cette fois-ci complètement. Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être l’étudiante russe dont Tom m’a parlé. La coïncidence est trop énorme.

— Le sac, ah oui vous avez raison. Et vous, vous êtes en voyage à travers la France ?

— Oh non pas du tout. Je suis partie visiter une amie anglaise qui habite près d’ici. Et maintenant je retourne at home, chez moi, en ville. Vous aussi vous rentrez chez vous?... Mais dites moi, nous nous sommes déjà rencontrés, non?...Mais oui je vous reconnais. C’est vous, le jeune homme qu’on a agressé au Petit Marcel. Votre nez, il n’est pas cassé ?

Paul était abasourdi.

— Heu… Oui, c’était moi. Ça va beaucoup mieux maintenant. Merci beaucoup. Vous étiez là le soir de mon agression alors.

Oui, elle y était. Comme plusieurs autres clients, elle était sortie du café pour savoir de quoi il s’agissait. Elle l’avait vu étendu sur un banc, avec un jeune homme à ses côtés, dans tous ses états. Le serveur l’avait aidé, comme il avait pu, tout en essayant de disperser la foule qui s’était atroupée. Elle avait assisté au retour du blessé dans le café. Pour prêter main forte, elle avait aidé la serveuse pendant un moment. Fatiguée, elle avait fini par partir avec son ami, avec qui elle avait passé la soirée.

Paul n’en revenait pas. Quel concours de circonstances incroyable! Poussé par la curiosité, Il lui demanda quelles études elle faisait en France. La jeune fille se mit à rire. Elle n’était pas du tout étudiante. Elle travaillait dans l’épicerie de son oncle près du grand hôpital de la ville et vivait dans un petit appartement près de l’université avec sa sœur. Comme elle, celle-ci avait quitté la Russie pour la rejoindre en février dernier. En septembre, elle s’était inscrite à l’université pour y faire des études de lettres classiques. La fille qui se trouvait devant lui n’était donc pas la fille dont Tom lui avait parlé mais sa sœur ! Elle lui demanda si lui aussi était étudiant. Ce qu’il confirma. Il était en première année d’Histoire. Aujourd’hui, il revenait en ville après un séjour chez ses parents.

Le train commença à ralentir lorsqu’une voix annonça leur arrivée imminente en gare. Paul rangea ses affaires dans son sac. Il attrapa sa valise et la posa sur le siège où il était assis. Il se retourna vers la jeune fille qui n’avait pour bagages qu’un simple petit sac noir qu’elle portait en bandoulière.

— Enchanté d’avoir fait ta connaissance, je m’appelle Paul.

— Moi aussi je suis ravie. Et je suis heureuse que tu ailles mieux, Paul. Moi c’est Barbara. A bientôt j’espère, au Petit Marcel peut-être !

Ils descendirent ensemble du wagon, rejoignirent rapidement le hall de la gare et sortirent tous les deux parmi la foule des passagers. Ils se suivirent jusqu’à l’arrêt de bus.

Un premier arriva, mais ce n’était pas celui que Paul prendrait pour rentrer chez lui. Les portes s’ouvrirent et Barbara monta la première. Les autres passagers, derrière elle, montèrent à leur tour à toute vitesse avant que les portes se referment. Au dernier moment, Paul se décida à monter. La jeune fille n’avait pas pu le voir car le bus était bondé. Lui, par contre, réussit à se cacher derrière un monsieur à la carrure imposante. Il observait la jeune fille grâce à un petit miroir suspendu sur l’une des rambardes placée en hauteur. Elle regardait patiemment à travers la vitre. Paul espéra qu’elle ne détourne pas la tête en direction du miroir, auquel cas, elle aussi pourrait évidemment le voir. Après plusieurs arrêts, la jeune fille finit par descendre à celui de l’Université. Paul descendit lui aussi, mais au dernier moment, afin de ne pas se faire remarquer. Il suivit la jeune fille à distance quelques minutes. Elle finit par prendre la direction de la rue que Paul avait empruntée le soir de sa rencontre avec Tom lorsqu’il avait quitté l’université. Il conserva une distance assez grande afin de continuer en toute discrétion. Il se maudit mentalement, avec sa lourde valise à la main et son sac à dos sur les épaules qui commençait à lui faire mal. Surtout à cause de ses côtes.

La fille arriva devant la grande porte de son immeuble, sortit son trousseau de clés et après en avoir tourné une dans la serrure, entra. Paul, en nage dans ses vêtements, caché à l’angle de la rue, n’en revenait toujours pas. Elle habitait bien là. Il avait suivi Barbara pour s’assurer qu’une coïncidence pareille était belle et bien réelle. A cet instant, il fut pris d’un remord, mal à l’aise par cette filature qu’il venait de faire sur un coup de tête. Il commençait à avoir froid. Il se dépêcha de retourner à l’arrêt de bus pour attraper le sien.

Arrivé devant la porte de son immeuble, il chercha ses clefs au fond de son sac à dos. Bien joué Paul, pourquoi ne les as-tu pas mises dans la poche intérieure de ton manteau, on se le demande? Il finit par les trouver et ouvrit la porte. Il récupéra une pile de courrier dans sa boîte aux lettres et prit les escaliers qui menaient, trois étages, plus haut à son logement. A ce moment-là, la porte d’entrée du rez-de-chaussée s’ouvrit sur la concierge de l’immeuble.

— Bonjour Paul, excusez-moi de vous sauter dessus comme ça, j’espère que vous avez passé de bonnes fêtes en famille. Juste pour vous dire qu’un jeune homme de votre âge est passé plusieurs fois sonner à votre interphone. Et au bout du troisième jour, comme il insistait, je me suis permise de le faire entrer dans le hall pour savoir ce qu’il voulait. Il m’a assuré qu’il était un de vos amis. Pourtant je ne l’ai jamais vu auparavant. il m’a demandé si je savais quand vous reveniez. Je lui ai dit que vous étiez chez vos parents pour les fêtes et que vous reveniez seulement à la rentrée. J’espère que j’ai bien fait. Il vous a déposé une enveloppe dans votre boîte aux lettres, vous verrez.

Paul posa son bagage sur la marche de l’escalier.

— Heu...oui Myriam vous avez bien fait, c’est gentil à vous. A quoi ressemblait-il ?

La description que la concierge lui fit de l’homme ne correspondait pas du tout à celle de Tom. Un monsieur avec une boucle d’oreille en argent et une queue de cheval, portant une veste perfecto en cuir. Paul remercia une nouvelle fois la concierge, lui souhaita de très belles fêtes de fin d’année et monta quatre à quatre les escaliers. Il se pressa d’ouvrir la porte de son appartement. Il déposa sa valise et son sac sans ménagement dans l’entrée. Il fit tomber sa pile de courrier qui s’éparpilla au sol. Il prit la peine de refermer la porte à double tour et se mit à quatre pattes pour récupérer l’enveloppe que l’inconnu avait déposé à son attention. Il la vit, entre deux prospectus, la déchira sur le côté, déplia la feuille pliée en trois et lut :

Alors, sale petite pédale, comment va ton nez ? Je te conseille de retourner d’où tu viens sans faire d’histoires.

Il relut la phrase avec stupéfaction et effroi. Il lâcha la feuille, la main tremblante. Paul avait soudain très peur.

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