En une seconde

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La perception du temps change selon les personnes. Jusque là, je pense ne rien vous apprendre, mais dans le doute que ma pensée reste incompréhensible, je vais expliciter. Prenons un exemple tout à fait banal : une heure de cours de français. Un élève aimant la littérature et découvrir de nouvelles façons de voir des textes, donc le monde, prendra plaisir à le suivre et ne verra pas, ou du moins presque, le temps passer. À l’inverse, un scientifique dans l’âme ou tout simplement une personne ne trouvant pas d’intérêt à user ses fonds de culotte sur un banc à lire Marivaux - bien sûr, je taille large, veuillez m’excuser ces généralités - s’ennuiera parfaitement. Bref, tout cela pour finalement dire que le premier ne ressentira pas le temps s’écouler, et a contrario le second regardera chaque seconde s’égrener lentement, comme si les grains de sable s’étaient bloqués dans la clepsydre.

Je n’ai saisi que plus tard, lorsqu’enfin j’étais pourvu d’assez de recul pour réfléchir à cela, que cela ne s’appliquait pas qu’au domaine scolaire, mais à la vie en elle-même. L’exemple le plus flagrant dans mon existence est celui que je vais vous raconter. Pour moi, il a duré une seconde. Pour les autres, presque une année.

C'était une période de ma vie où tout baignait, littéralement. L’expression tombe sous les sens : j’étais au sens propre plongé dans un monde parfait, sans aucune obligation ni contrainte, en fait sans temps. Je barbotais dans mon bien-être et mon ignorance. Je n’avais même pas à réclamer que j’étais nourri ; je n’avais même pas à le vouloir que j’étais chéri. En fait, j’étais comme le père Noël : je tenais les rênes. De temps à autre, je nageais vers le monde extérieur, je tapotais contre la cloison qui m’en séparait ; on me répondait ou non, je ne sais pas, car de toute façon je n’y prêtais pas attention.

Puis tout s’est terminé. Le bocal a été brisé, la poche crevée, petit poisson a connu l’air libre. Soudainement, sans prévenir, mon monde de torpeur aquatique bienheureuse a été bousculé et pressé, me secouant dans tous les sens. Il s’est rétréci, me poussant et me bousculant sans pitié. C’est là que j’ai pris conscience du temps, de l’éphémérité des choses. Je n’avais pas d’air que déjà j’ai pleuré. Et en une seconde, tout a été fini, tout pouvait commencer, ma vie était changée : j’étais né.

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