Les piliers invisibles
Il y a des êtres qui ne passent pas.
Ils portent.
Tu étais de ceux-là.
Un pilier.
Pas celui qui se voit, mais celui qui tient quand tout vacille.
Présence stable, évidente, comme une main posée sur l’épaule du monde.
Avec toi, je ne doutais pas.
Les jours s’alignaient.
Les mots trouvaient leur place.
L’amitié n’était pas un effort, mais une respiration.
Puis un jour, tu n’as pas chuté.
Tu t’es retiré.
Comme une marée discrète.
Sans vague.
Sans adieu.
L’éloignement a fait semblant d’être une excuse.
Les années ont fait semblant d’être innocentes.
Et les promesses — ces phrases trop confiantes —
se sont dissoutes dans le temps,
non par trahison,
mais par fatigue.
Je t’ai cherché parfois.
Pas dans les rues.
Dans les gestes.
Dans certaines phrases que je formulais comme toi.
Dans des silences que j’avais appris à tenir à deux.
Car tu n’étais plus là,
mais tu étais encore en moi.
Tu étais devenu une façon d’être.
Une manière d’écouter.
Un calme hérité.
Le jour où je t’ai recroisé,
le monde n’a pas tremblé.
Il s’est simplement reconnu.
Nos regards se sont compris sans explication.
Nous n’avions plus besoin de reconstruire.
Ce qui avait été porteur n’avait pas disparu :
il avait été intégré.
Nous nous sommes quittés sans promesse.
Et c’était juste.
Tu n’étais plus un pilier devant moi.
Tu étais devenu une colonne intérieure.
Invisible.
Indélogeable.
Et depuis,
quand je tiens debout sans savoir pourquoi,
je sais.

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