Ramadan j-8
Dans 8 jours, 37 millions de marocains vont simultanément arrêter de manger et commencer à dépenser. Méditez la phrase. Elle contient tout le pays.
An 624, Médine. Un homme ﷺ qui possédait moins que votre stagiaire reçoit la révélation du jeûne, ṣawm. Le mot sent le cuir et le sable. Il vient de ṣâma, attacher un cheval sans eau ni grain jusqu'à ce qu'il devienne plus pur que sa propre soif. 14 siècles avant le développement personnel, le désert avait partagé que la privation est le seul luxe que le corps ne sait pas simuler. Le Coran confirme : « Allah veut pour vous la facilité. » Un Dieu qui allège au moment où l'institution alourdit.
Depuis, on a fait du chemin. En sens inverse.
Le Ramadan marocain a accompli un exploit que la finance mondiale nous envie : transformer un mois de soustraction en produit dérivé de l'excès. Le ventre se vide 14 heures pour se venger les 10 suivantes. C'est du crédit calorique où tu empruntes au jour ce que tu rembourses à la nuit, avec intérêts composés en glucides.
Le sacrifice, lui, a changé d'organe. L'estomac se rattrape toujours. Le portefeuille, jamais. La famille à 3 000 dirhams mensuels passe à 5 000 pour nourrir, non pas des ventres, mais des regards. Le ṣawm originel attachait le cheval pour le rendre plus fort. Notre ṣawm endette le cavalier pour que le cheval ait l'air plus beau devant les autres.
Et quelque part entre le cheval du désert et le chariot du supermarché, il y a nous. Suspendus entre une promesse du VIIe siècle et un ticket de caisse du XXIe. Le corps qui dit oui à Dieu le matin et oui au souk le soir. Pas par hypocrisie. Par architecture.
Et les marques ? On les accuse de coloniser le sacré. Trop d'honneur. Elles ont simplement senti, avec ce flair que seul le capitalisme possède, que le Ramadan fabrique une anxiété plus puissante que n'importe quel brief créatif : la terreur de la table insuffisante. 7 plats chez la voisine, 3 chez toi, verdict sans appel. Chaque pot posé dans le chariot est une plaidoirie muette devant le tribunal de la belle-mère. Chaque rayon de supermarché en Ramadan est un cabinet d'avocat qui s'ignore. Tu achètes des circonstances atténuantes, pas des ingrédients. La preuve matérielle que tu mérites ta place à ta propre table. Ce qui s'échange réellement entre le rayon et la cuisine, c'est de la respectabilité conditionnée.
La mosquée, elle, déborde. Prière à 22h, larmes sincères. Le même homme, encore mouillé de ferveur, négocie des crevettes à Derb Ghallef à 23h. La grâce et le chariot cohabitent dans la même heure, sans que l'un annule l'autre. Ça s'appelle le Maroc.
Le Prophète ﷺ rompait avec une datte et un verre de lait. Une datte. Un verre. Derrière cette simplicité, une idée si tranchante qu'elle ferait sauter la moitié du PIB agroalimentaire du Royaume : et si tu avais déjà assez ?
Le Ramadan pose cette question chaque année. Et chaque nuit, la table répond : tais-toi et mange.
Ramadan Moubarak. À vous. À vos proches et vos poches.
Noureddine Qadiri

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