L'abattoir invisible

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Un yacht blanc glisse devant une colonne de fumée noire.

C'est une photo prise à Dubaï, le 1er mars 2026, dans le port de Jebel Ali. Le yacht continue. La fumée continue. L'un ne s'arrête pas pour l'autre. La mer est turquoise. Le ciel est immense. La fumée monte comme une prière sale vers un dieu qui a coupé son téléphone.

Cette image contient tout le siècle. Notre siècle. Le siècle du glissement.

Quand j'étais enfant, ma mère me racontait la guerre du Golfe de 1991. Elle avait stocké des produits pendant des semaines — semoule, huile, sucre, conserves — comme si Saddam allait débarquer à Casablanca. Elle disait qu'on voyait les bombes à la télévision avec cette lumière verte de jeu vidéo, et que mon père buvait son café devant l'écran, et que personne ne savait exactement quand c'était devenu normal, les bombes entre la caféine et le sommeil. Elle disait : hadi hiya l-harb, a wlidi — la guerre, c'est quand la mort passe à la télé et que tu finis ton verre.

Nous avons fini beaucoup de verres depuis.

Le 28 février 2026, un samedi, les États-Unis et Israël ont bombardé l'Iran. Ils ont tué le Guide Suprême. Ils ont frappé Téhéran, Isfahan, Qom, Karaj, Kermanshah. Le parlement. La télévision nationale. L'Assemblée des Experts — bombardée pendant qu'elle se réunissait pour choisir un successeur au Guide qu'on venait d'assassiner. En dix jours, plus de 3 000 cibles. Plus de 1 850 morts. Le président américain a dit, avec cette voix qu'il prend pour parler des hamburgers et des missiles : Everything's been knocked out. Tout est par terre.

Et le même samedi, dans une petite ville du sud de l'Iran qui s'appelle Minab, dans une école primaire de filles qui s'appelle Shajareh Tayyebeh — l'Arbre Bon, c'est le nom de l'école, l'Arbre Bon —, 160 enfants faisaient des mathématiques. C'était le premier jour de la semaine scolaire iranienne. Elles avaient entre six et douze ans. Elles sont mortes sous l'Arbre Bon. Et leurs mères ont creusé les tombes à la main dans une terre sèche, et les photos sont là, sur vos écrans, entre un réel sur le ftour et une publicité pour un aspirateur robot.

L'Arbre Bon.

On pourrait s'arrêter là. On devrait peut-être s'arrêter là. Parce qu'après l'Arbre Bon, chaque mot est un mot de trop, chaque analyse est une indécence, et toute tentative de « contextualiser » ressemble à quelqu'un qui explique la météo pendant un enterrement.

On ne s'arrête pas.

L'Iran a riposté comme riposterait un scorpion piégé dans un bocal — en piquant tout ce qui bouge autour de lui. Des missiles sur Dubaï. Des drones sur Abu Dhabi. Des explosions à Doha, à Manama, à Riyad, à Koweït City. Le Burj Al Arab percé par des débris. L'aéroport de Dubaï touché. Des hôtels cinq étoiles éventrés. Et les premiers morts étaient pakistanais, népalais, bangladais — les hommes et les femmes invisibles qui bâtissent les tours que le monde entier photographie, morts dans une guerre entre empires qui ne les a jamais comptés de leur vivant.

Disons-le avec la clarté que la lâcheté mérite : ces frappes iraniennes sur des pays voisins qui n'avaient rien demandé, qui avaient supplié pour la paix, qui avaient négocié jusqu'à la dernière heure, sont une abomination. Le même régime qui a massacré des milliers de ses propres citoyens en janvier — qui tirait sur des manifestants par les fenêtres de leurs maisons pendant qu'ils osaient fêter la mort du Guide — ce régime s'est retourné contre ses voisins comme un homme qui brûle son immeuble parce qu'il refuse de brûler seul. Oman, qui médiait encore quinze jours avant, a reçu des missiles. Le Qatar, qui accueillait les pourparlers, a compté ses blessés. Les Émirats, dont le président a dû visiter les blessés à l'hôpital et dire devant les caméras : nous sommes en guerre — les Émirats qui n'avaient jamais entendu une sirène d'alerte aérienne de toute leur histoire moderne.

Le Maroc a raison de condamner ces frappes. Le monde arabe entier a raison de les condamner. Aucune cause, aucun grief, aucune solidarité ne justifie de tirer des missiles balistiques sur un aéroport civil. La géopolitique n'est un permis de tuer des Pakistanais dans un parking de Dubaï pour personne.

Gardez cette vérité dans une main. Et dans l'autre, gardez ce qui suit — parce que la suite l'exige, et lâcher l'une pour tenir l'autre est le premier renoncement.

Le Premier ministre israélien s'est adressé aux Iraniens en farsi.

Il faut imaginer la scène. Un homme dont l'armée vient de tuer 160 petites filles dans une école, dont les bombes sont encore chaudes sur les décombres du parlement iranien, dont les avions survolent encore les ruines du palais du Golestan — patrimoine de l'humanité, huit siècles d'art persan, poussière —, cet homme prend le micro et dit aux survivants, dans leur langue : Sortez dans les rues, par millions, terminez le travail.

Terminez le travail.

Ce « travail » — quel travail ? Celui de se libérer ? Avec quoi ? Avec les gravats ? Avec les cendres de l'Arbre Bon ? Le travail de construire une démocratie pendant que les bombes tombent, les hôpitaux brûlent, l'internet est coupé, et que le même homme qui vous demande de « terminer le travail » a fermé, le même jour, les passages humanitaires vers Gaza, condamnant deux millions de personnes à la famine pendant le Ramadan ?

C'est ça, le prodige. C'est ça qui devrait nous empêcher de dormir. Celui qui bombarde vous recrute pour démolir votre propre maison et appelle ça de la sous-traitance démocratique. Celui qui affame un peuple entier vous explique qu'il « crée les conditions » de votre liberté. Et « créer les conditions », dans le lexique de ce siècle, signifie raser, écraser, affamer, et attendre que les survivants vous envoient une lettre de remerciement.

L'Irak a connu ça. La Libye a connu ça. L'Afghanistan a connu ça. À chaque fois : un régime authentiquement monstrueux, une intervention prétendument libératrice, un pays détruit, une démocratie jamais née, un chaos durable, et les libérateurs rentrés chez eux depuis longtemps quand les fantômes arrivent. Et un rapport de la propre communauté du renseignement américain qui conclut, pendant les bombardements, qu'un assaut à grande échelle contre l'Iran a peu de chances de renverser le régime. Ce rapport n'a ralenti personne. Parce que renverser le régime n'a jamais eu besoin d'être réalisable. Il a juste besoin d'être invoqué.

Il se passe quelque chose au Liban qui ressemble à un souvenir d'horreur revenu au présent.

Le Hezbollah a tiré sur Israël. Israël a bombardé Beyrouth. Dix immeubles de la banlieue sud détruits en une nuit. 394 morts, dont 83 enfants. Des ordres d'évacuation pour tout le sud du pays. Une femme filmée au bord d'une route, mère de dix enfants, disait : je ne sais pas où sont mes enfants, chacun est quelque part, je ne vis pas vraiment, je ne vis pas. Elle disait ça avec cette voix que les Libanais connaissent — celle qui a déjà dit la même chose en 1982, en 2006, en 2024, celle qui ne tremble même plus parce que le tremblement suppose qu'on croit encore que quelqu'un écoute.

Et un sinistre israélien, Smotrich, a promis que la banlieue sud de Beyrouth « ressemblera bientôt à Khan Younès ».

Khan Younès. Une ville rasée. Un cimetière de vivants. Devenue un mètre-étalon. Une unité de mesure de la destruction. On ne dit plus « nous allons détruire » — on dit « ça ressemblera à Khan Younès », comme on dirait « c'est à vingt minutes en voiture ». Gaza a cessé d'être un lieu de souffrance humaine. Gaza est devenue un template. Un format d'export. Un benchmark de l'annihilation. Cette normalisation-là, cette transformation d'un génocide en référentiel industriel, est peut-être le crime le plus silencieux de tous, parce qu'il atteint quelque chose qui vient après la chair et les os : il atteint la capacité de nommer le mal.

Et à Gaza, pendant que Téhéran brûle et que Beyrouth s'effondre, le monde a oublié de regarder.

Dès le premier jour des frappes sur l'Iran, Israël a fermé tous les passages. Aide humanitaire. Nourriture. Carburant. Médicaments. Tout. Justification : « ajustements sécuritaires ». Deux mots. Deux mots pour condamner deux millions de personnes à la faim pendant le Ramadan.

Le prix de la farine a triplé en 48 heures. Les boulangeries ont fermé. Le chef José Andrés a écrit : nous cuisinons un million de repas par jour, nous avons besoin de livraisons quotidiennes, nous allons manquer de nourriture cette semaine.

Et dans un marché de Gaza City, il y a une femme qui s'appelle Asmaa. Elle a 38 ans. Elle a huit enfants. Elle errait entre les étals vides avec les mains vides. Elle a dit à un journaliste, un journaliste qui ne peut rien faire et elle le sait et il le sait : je ne peux pas acheter ce dont j'ai besoin, et je n'ai pas d'espace pour le stocker, et j'ai peur que la famine revienne. J'ai des jeunes enfants.

J'ai des jeunes enfants.

C'est une phrase en dessous de laquelle il n'y a rien. Aucune analyse. Aucun angle géopolitique. Aucune considération stratégique. C'est le plancher de l'humain. Le sol nu. Et nous marchons dessus en débattant de qui a commencé.

Asmaa n'a pas de camp. Asmaa n'a pas de cause. Asmaa a huit enfants et le Ramadan et un marché vide et la peur au ventre. Personne ne lui a demandé si elle soutenait l'Iran ou Israël ou l'Amérique. Personne ne lui a expliqué les « ajustements sécuritaires ». Elle sait juste que la frontière est fermée et que ses enfants vont avoir faim, encore, comme l'année dernière, comme l'année d'avant, comme toujours.

On nous demande de choisir un camp. C'est le premier missile, celui qui arrive avant les bombes : la binarité. Êtes-vous avec l'Iran ? Avec Israël ? Avec l'Amérique ? Comme si penser était un acte de triage, un check-in d'aéroport où il faut déposer sa complexité avant d'embarquer.

Je suis avec Asmaa dans son marché vide. Je suis avec les petites filles de l'Arbre Bon. Je suis avec le chauffeur pakistanais mort dans son véhicule à Dubaï sous les débris d'un missile intercepté dans une guerre qui ne connaissait même pas son prénom. Je suis avec les manifestants iraniens de janvier que leur propre gouvernement a abattus et que leurs « libérateurs » ont enterrés sous les bombes de février. Je suis avec la mère libanaise de dix enfants qui ne sait pas où sont ses enfants et qui ne vit pas vraiment. Je suis avec tous ceux dont la vie a été réduite à un ajustement sécuritaire, un dommage collatéral, un effet secondaire, une ligne dans un rapport que personne ne lira.

Ce camp est surpeuplé. C'est le camp des gens ordinaires pris entre des empires qui les utilisent comme décor, comme justification, comme chair à canon et comme chair à récit. Ce camp n'a pas de drapeau. Il n'a pas de siège à l'ONU. Il n'a pas de milliards. Il n'a pas de mythologie sacrée pour habiller ses morts.

Il a une question. Toujours la même. Posée dans toutes les langues depuis le premier empire : vous nous voyez ?

Et pourtant.

Et pourtant, au milieu de tout ça — au milieu des décombres et du bruit et de la fumée et des sirènes et du sang —, il se passe des choses que les bulletins d'information ne racontent jamais, parce qu'elles ne font pas de bruit.

À Téhéran, pendant les bombardements, des voisins qui ne s'étaient jamais parlé se sont ouvert leurs portes. Des inconnus ont partagé du pain et de l'eau dans des cages d'escalier obscures pendant que le ciel tombait. Au Liban, des familles chrétiennes ont accueilli des familles chiites déplacées du sud sans demander de quel bord elles étaient. À Dubaï, des travailleurs indiens et philippins ont organisé des chaînes d'entraide dans leurs logements collectifs, entre gens qui n'avaient rien d'autre à donner que leur présence. À Gaza, pendant le Ramadan, des voisins qui n'avaient presque plus rien ont continué à partager le ftour — parce que le Ramadan, chez nous, ne demande pas si tu as assez avant de te demander si ton voisin a mangé.

C'est ça, l'humanité. Le mot qu'on cherche depuis le début de ce texte. L'humanité, ce n'est jamais un concept abstrait dans les résolutions de l'ONU. L'humanité, c'est Asmaa qui tremble pour ses huit enfants et qui pense quand même à la voisine. C'est la main qui tend le pain dans le noir. C'est le geste minuscule et têtu qui persiste quand toute la machinerie du siècle — les missiles et les drones et les communiqués et les noms de code et les sanctions et les discours en farsi — travaille méthodiquement à prouver que les êtres humains sont des cibles, des dommages collatéraux, des ajustements sécuritaires, des variables dans une équation géopolitique.

L'humanité, c'est le refus de cette preuve.

Netanyahou a choisi la fête de Purim pour cette guerre. Purim : la survie du peuple juif face à une menace venue de Perse, il y a 2 500 ans. Le récit mythologique boucle sa boucle. L'ennemi éternel est retrouvé. La Perse de toujours. Haman le destructeur qu'il faut détruire. Et la violence acquiert la profondeur cosmique qui rend tout permis.

L'histoire réelle, celle qui pue et qui saigne et qui n'entre dans aucun rouleau sacré, dit autre chose. Elle dit que tous les empires se sont raconté la même histoire — la menace existentielle, la mission sacrée, la violence nécessaire. Elle dit que Rome avait ses barbares et ses augures, que les croisades avaient leur tombeau, que la colonisation avait sa mission civilisatrice, et que personne, jamais, n'a bombardé un pays en disant la vérité : on le fait pour le pétrole et les élections de mi-mandat. On le fait toujours pour sauver quelqu'un. Et les sauvés meurent toujours en premier.

L'ONU a déclaré le 6 mars que cette guerre constituait une urgence humanitaire majeure affectant 25 millions de personnes. Le détroit d'Ormuz est quasiment fermé. Le brut a bondi de 30 %. Maersk a suspendu ses opérations. La production pétrolière irakienne s'est effondrée de 70 %. Et c'est cela — le pétrole, le shipping, les flux — qui active enfin les mécanismes de l'urgence dans les chancelleries occidentales. Les enfants de Minab n'ont pas suffi. Le baril, oui.

Il y a un mot en darija. Makayn mandir. Il n'y a rien à faire. Les Marocains le disent quand le monde devient si absurde que même la colère perd son souffle. Quand les nouvelles arrivent plus vite que le cœur ne peut les absorber. Quand le ftour est sur la table et Téhéran brûle sur l'écran et les enfants demandent pourquoi les gens pleurent à la télé.

Makayn mandir.

Un silence. La pause entre deux respirations. Le moment où le corps comprend avant l'esprit que quelque chose d'irréparable s'est produit. Chez nous, ce silence n'a jamais été un abandon. Il a toujours précédé le geste. La main qui se tend. Le pain qu'on partage. La porte qu'on ouvre. L'histoire l'a toujours montré — dans les pires moments, quand tout s'effondre, quand les empires écrasent et que les régimes massacrent et que les bombes tombent, il reste toujours quelqu'un pour tendre un verre d'eau à un inconnu.

C'est fragile. C'est minuscule. C'est ridicule, même, face aux 3 000 cibles frappées et aux missiles balistiques et aux noms de code épiques. C'est un geste de rien du tout, une main dans le noir, un mot doux dans une cage d'escalier qui tremble.

C'est tout ce qui nous reste. Et c'est immense.

Omar Khayyam était persan. Il est né à Nichapur il y a mille ans. Il a traversé des guerres, des invasions, des effondrements d'empires. Il a vu des villes brûler et des civilisations s'écrouler. Et il a écrit, dans un quatrain que les bombes de cette semaine n'ont pas réussi à effacer :

Pose avec douceur le pied sur la terre, car cette terre était peut-être l'œil vif d'un adolescent.

L'école de Minab s'appelait l'Arbre Bon. Le sol que nous foulons est fait de tout ce qui a vécu avant nous, de tout ce qui a aimé et tremblé et espéré avant nous. Et si nous posions le pied avec douceur — juste avec douceur — nous entendrions peut-être, sous les décombres, sous les cendres, sous le bruit assourdissant des empires qui s'entrechoquent, le murmure de ce qui refuse de mourir : la voix d'Asmaa qui dit j'ai des jeunes enfants, la main d'un voisin qui tend du pain dans le noir, le rire d'une petite fille qui faisait des mathématiques un samedi matin sous un arbre qui s'appelait Bon.

C'est là. Sous nos pieds. Dans la terre. Dans le souffle. Mille ans après Khayyam, dix jours après les bombes — l'humanité continue de pousser entre les pierres, têtue, fragile, indestructible comme une mauvaise herbe dans les fissures d'un empire.

Sois heureux un instant. Cet instant, c'est ta vie.

Noureddine Qadiri Boutchich

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