L’ultime mensonge
Des explosions. Des balles qui sifflent. Des cris. J’y suis. J’y suis dans cette putin de guerre.
Merde, je me pensais capable de défendre mon pays. Je me suis levé ce matin en héros et me voilà recroquevillé dans une tranchée improvisée par un obus. A côté de moi, Steve, mort. Sa tête déformée par une balle l’ayant traversé. Sa plaque, sa dernière chance d’être reconnue au milieu de tous ces cadavres anonymes.
Je rampe dans la boue jusqu’à son cadavre. Même si je n’aimais pas spécialement ce gars, je me dois de ramener ce qui reste de lui à sa famille. Je lui arrache son collier et par la même occasion la croix chrétienne qu’il ne quittait jamais.
Je ne le comprenais pas. Croire en une force supérieure qui nous écoute, nous juge et nous attend. J’ai toujours trouvé ça stupide et très égocentrique de la part de l’espèce humaine. Je prenais de haut les croyants, trouvant leur dévouement terriblement inutile…
Est-ce hypocrite de ma part si je commence à prier ? Merde, je me sens terriblement con… Une explosion éclate à quelques mètres de moi. Mes tympans explosent, les acouphènes m’isolent. Le sable m’aveugle. Le goût du sang dans la bouche. L’odeur des corps calcinés. Je ne sais plus quoi faire. A l’aide... Je serre la croix contre moi.
« Seigneur, qui que tu sois, par pitié, écoute-moi… Merde… Voilà je m’excuse de n’avoir pas cru en toi mais là c’est la merde. Je n’ai pas le temps pour un monologue sur ma rédemption ! Je ne veux juste pas crever alors je le fais en accéléré. J’ai fait de la merde ok ? J’ai menti, j’ai triché, j’ai jugé tout le monde. Mais t’es dieu non ? ta force, c’est le pardon alors aide-moi bordel ! »
Des balles sifflent au-dessus de ma tête. J’entends au loin le front ennemi avancer. Il faut que je bouge de là et vite. Mais je suis tétanisé. Ce foutu dieu ne veut pas m’aider putain ! Je brandis la croix et les plaques vers le ciel et comme un dernier acte désespéré je crie. J’essaie de couvrir le bruit des explosions.
« Je ne veux pas mourir ! Si tu ne le fais pas pour moi fais-le pour lui ! Laisse-moi seulement rentrer en vie afin de rapporter les plaques de cet homme à sa famille qu’il puisse lui offrir un enterrement digne. Il a cru en toi et a toujours vécu dans ton amour et ton respect. Alors laisse-moi me lever ! Laisse-moi être le porteur de sa foi ! »
Les vibrations des bottes résonnent. Mes jambes décident enfin de réagir. Un fumigène tombe près de ma cachette couvrant ma sortie. Je m’élance à travers afin de me réfugier dans les bâtiments en ruines. Je sors de la fumée. Il me reste quelques mètres à faire avant d’être en « sécurité ». Bang. Une balle d’un sniper vient effleurer mon casque qui tombe à mes pieds. Je ne m’arrête pas. Jamais. Le souffle me manque. Je continue. Je m’engouffre enfin dans ces ruines.
Me voilà à couvert pour quelques secondes. Merci mon dieu de m’avoir écouté. Je n’aurais jamais dû douter de vous ! Je reprends ma respiration. Je n’en peux déjà plus. Mais je ne dois pas m’arrêter là. J’ai une mission divine, je dois rapporter ces plaques. Comme armé d’un second souffle. D’une nouvelle vie. D’une nouvelle spiritualité. Je me lève et d’un pas lourd mais serein, j’avance.
Bang
Je tourne la tête. Au sol, contre un mur, un jeune soldat. Un allié. Il ne doit avoir plus de 18 ans. Les mains tremblantes. Les yeux horrifiés. Le teint pâle. Un vrai fantôme. Merde… Je ressens une vive douleur. Je pose ma main sur mon thorax. Mes doutes changent en une funeste réalité. La balle m’a touché. Au poumon gauche. Je m’adosse contre le mur. Les sueurs froides parcourent mon corps. Mes poumons se gorgent de sang. Je n’arrive plus à respirer. Une gorgée de sang s’infiltre dans ma bouche. Je m’effondre au sol.
L’adolescent court vers moi. S’agenouille à mes côtés. S’affole. Met ses mains sur ma plaie. Il essaie de faire compression. Ça ne sert à rien gamin. Ses mains tremblent. Son regard rempli de culpabilité. Il déblatère des excuses en boucle entrecoupées de sanglots. Sa voix tremble autant que ses mains.
« Non… Non… Non… putin j’ai merdé ! Pardon ! Je croyais que c’était un ennemi. Je pensais me défendre ! Je ne voulais pas mourir ! Merde ! Restez avec moi ! Nous allons rentrer ensemble ! Pitié ne mourez pas »
Petit con, il fallait y penser avant de me tirer dessus ! Merde ! Moi aussi je ne veux pas mourir ! Mais je crois que je vais devoir revoir mes plans…
J’essaie de parler. La seule réponse, une gerbe de sang. Mes cavités se remplissent… Dans mes dernières forces, je sors ma plaque et celle de Steven. Je lui tends. Je lui passe le flambeau. Avec la conviction qu’une fois revenu au pays. Une fois la tâche divine accomplie. Je recevrai ma rédemption et les portes du paradis me seront ouvertes !
Il récupère, d’une main hésitante, les plaques.
« Je vous promets que je les ramènerai ! Je vous jure que vous allez avoir de vrais … »
Sa voix se fait lointaine. Ma respiration ralentit. La douleur diminue. Mon cœur bradycarde. Mon environnement s’assombrit. Les sons me paraissent étouffés. Je le sens. Mon heure est venue. Ma dernière pensée fut ma dernière prière. En espérant qu’elle se fasse entendre.
Je ne sens plus rien. Plus de douleurs. Plus de poids dans la poitrine. Plus de problème de respiration. D’ailleurs est-ce que je respire ? Impossible de le dire. C’est très perturbant mais le plus important c’est que je vais enfin avoir le droit au salut. Au fameux repos éternel.
Les anges. La sieste sur les nuages. Le bien-être éternel. Si je pouvais frissonner j’en frissonnerais. Mais j’avoue que ne rien ressentir à un côté… oppressant voire angoissant. J’ai l’impression de n’être seulement armé de ma conscience face au néant. C’est peut-être normal. Il doit y avoir un délai avant que les anges viennent me chercher. En même temps, avec toutes ces guerres et ces morts, il y a forcément du délai. Qui aurait cru que l’au-delà était aussi efficace qu’une administration française. Cette pensée me fait rire, intérieurement.
Je suis tellement pressé ! Il me suffit juste d’être patient. Ou faut-il que j’attende que le gamin ramène nos plaques afin d’être enterré ? Faut-il que ma promesse soit tenue ? Putin mais pourquoi ai-je eu l’idée de promettre un truc aussi stupide juste avant de mourir ! Enfin bref, qu’est ce qu’un peu d’attente face à une éternité ? Juste de la patience. Juste de la patience. C’est ce que je me répète en boucle.
Ça fait combien de temps que j’attends ? 1h ? 1 jour ? 1 an ? 10 ans ? Merde je serais incapable de le dire… Je perds tous mes repères dans ce… vide. Une pensée vient me traverser l’esprit comme la balle à travers mon poumon... Et si c’était ça la mort ? Un néant éternel ? juste « rien » ? Non. C’est pas possible. Il y a forcément quelque chose. Il faut juste que je patiente encore un peu.
J’ai cru entendre une voix ! C’est bon ! mon heure est venue ! A moins que ce soit mes propres pensées que j’entends ? J’ai l’impression de devenir fou. Il faut que je me concentre sur quelque chose. Je vais compter. Ca me permettra d’avoir un aperçu du temps passé. 1. 2. 3. 4. 5. 6.7.8.9.10.11.12.13.14.15.16.17...
...137531. 137532. 137533. STOP ! C’est quoi ce bordel ! il n’y a vraiment rien après la mort ? Je ne peux pas y croire ! Alors tout ce qu’on nous a vendu sur terre ce n’était que du bullshit ? Je vais vraiment passer mon éternité à me parler seul ?! Je… non… pourquoi ? Qu’es-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Je ne suis pas assez bien pour toi, « Dieu » c’est ça ? Espèce de connard ! j’ai toujours fait ce qui me semblait juste alors ramène toi ! ou renvoie moi sur terre comme tu veux mais fais un putin de truc ! Montre toi ! Parle moi ! ou fais moi juste un signe mais fait un truc !
Ou alors tu n’existes juste peut être pas… En même temps… N’aurait-on pas créé les religions afin de se rassurer… Essayant de combler le vide qui se trouve actuellement face à moi… Se refusant à cette réalité. Il n’y a juste rien. Notre mort est tout aussi futile que notre vie.
Je ne sais pas pourquoi je pense à Steve dans un moment pareil. En même temps il ne me reste plus que ça à faire « penser ». Comment va-t-il ? Lui qui a dédié sa vie à une fabulation ? Comment acceptera-t-il la réalité ? C’est tellement triste quand on y pense… Mais même la tristesse je n’arrive plus à la ressentir. D’ailleurs ma colère s’estompe peu à peu. Mes émotions s’effritent avec le temps. Comme une pierre que le courant use… jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
Ça va faire quoi ? 10 000 ans que je suis coincé aussi ? Peut-être. De toute façon tout cela n’a plus d’importance. Rien n’a d’importance. Rien. J’arrive à peine à penser. Ma conscience se fracture. Je fusionne avec le néant. C’est peut-être ça la vraie fin en soi ? Juste disparaitre. Nous avons toujours été éphémères. Qu’est-ce que je raconte ? A qui je parle ? en fait , qui suis-je ? Et puis quelle importance ? Et qu’est-ce que je fais là ? Et pourquoi je pense ?
Qu’est-ce que je raconte ?
À qui je parle ?
Qui suis-je ?
Pourquoi je pense ?
Qu’est-ce que je raconte ?
À qui je parle ?
Qui suis-je ?
Pourquoi je pense ?
Qu’est-ce que je raconte ?
Qui…
Pourquoi…
Je…
…

Annotations
Versions