Comme un...commun
En fait, ce ne sera pas mon journal.
Je m'explique : souvent, je prête l'oreille à mes contemporains. Je sais, c'est indiscret. Cependant, je n'en tire aucun bénéfice, ne me livre à aucune mauvaise action. D'ailleurs, je n'interviens jamais dans aucune des conversations que les gens, peu soucieux de se montrer discrets, profèrent à voix haute. Et que ce soit dans un train, un bus, une station de métro, les tribunes d'un stade ou, mes lieux préférés, les terrasses des cafés parisiens, je reste parfaitement invisible. La transparence de ma silhouette est cristalline.
Souvent, un jus d'orange posé sur une petite table ronde, le cul posé dans un siège en rotin et un calepin à la main, je profite de quelques instants de calme, surtout en début d'après-midi, pour m'offrir un épisode gratuit de la vie de tout le monde.
J'avoue que la télé, les radios me saoûlent pas mal. Entendre les mêmes infos calibrées pour des gens seulement disposés à entendre ce qu'ils partagent de convictions m'empêchent de penser en rond. J'aime l'idée de n'avoir besoin de personne pour penser à ma place et, plus encore, personne pour me dire quoi penser. Et, ces dernières années, cette envie presque insurrectionnelle aujourd'hui est de plus en plus difficile à protéger.
Les gauchos, les fachos, les anti-ceci, les pro-cela, les pourfendeurs des droits de ceux qui estiment ne pas en avoir, les défenseurs de l'insupportable, les promoteurs des slips en carton, et tous ces ahuris profondément convaincus qu'ils savent tout mieux que tout le monde et que, partant, ce serait à eux de prendre les commandes pour le bénéfice de tous, à commencer par eux-mêmes... Pfff... Qu'ils s'entretuent une bonne fois, de bonne foi, et passons à autre chose, me dis-je souvent.
Mais non ! Ils se parlent !
Enfin, pas tout à fait : ils se parlent mais ne s'écoutent pas. Ou, plutôt, ils pérorent, pensant confondre leurs interlocuteurs par la force de leur réthorique. Ils déclament et proposent, en attendant de pouvoir imposer un jour, mais ne tiennent pas compte d'éventuelles objections.
Finalement, tout ça ne compose qu'un vaste brouhaha permanent que personne n'écoute.
Sauf moi, dans la misérable mesure de mes moyens.
Et quel bonheur de les entendre professer à tout va ! Voyez celui-ci qui apporte les preuves intellectuelles de ses raisonnements infaillibles. Il faut le voir, jouant du regard, de la voix et même de ses mains pour convaincre ceux qu'il prend et garde pour de pauvres crédules.
Que je les aime, ces gens-là. Je suis comme eux !
Et c'est bien là que commence l'effort à faire pour parler en "commun"...
Chère lectrice, cher lecteur, retenez ceci :
Tous les articles à venir de ce journal qui ne devrait pas durer plus de quelques semaines, sont des pièces authentiques de notre vie de tous les jours.
J'insiste, et je veux absolument clarifier mon propos : tous les sujets qui seront abordés sont des adaptations de véritables conversations tenues dans les endroits publiques les plus divers.
Armé de mon Bic de la mort, j'ai patiemment enregistré les arguments des êtres pensants autour de moi. Tout est vrai ! Par délicatesse, pudeur ou couardise, à vous de choisir, j'ai bien sûr adapté les mots, réorganisé les débats, mais rien en profondeur. La spontanéité des paroles échangées a souvent manqué me faire tomber de ma chaise mais, pour autant, j'aime leur sincérité. Des propos pas toujours amicaux, voire pire, mais aussi des tentatives de réconciliation, des négociations vouées à l'échec mais tentées quand même...
Il fut une période ou j'allais souvent écouter mes prochains dans la salle d'un café pas loin de l'Opéra à Paris. Fatalement j'ai croisé des regards que j'ai appris à reconnaître. Pour celles et ceux-là, j'ai créé quelques personnages... Ils leur ressemblent un peu.
Cependant, mes personnages ne sont que des caricatures, retenez-le bien. Vêtements, allures, voix, regards, gestuelles : j'ai veillé à les conserver au mieux. Quand même, pour brouiller les pistes, je n'ai pas hésité, cependant, à les adapter à ce que mon imagination n'a pu s'empêcher d'amener. Vous le savez mieux que moi, vous les bons écrivains : on ne peut jamais écrire sans laisser passer une partie de soi-même, aussi infime soit-elle.
Donc, je fais aussi partie du décor, malgré moi. Je serai cette ombre au détour d'une rue, cette silhouette penchée sur sa table ronde, la langue au-dessus de la lèvre, luttant pour tout noter afin d'en oublier le moins possible... Comme faisaient presque tous les peintres de la Renaissance, en regardant bien, on m'apercevra vous adressant un petit coup d'oeil complice dans un tout petit coin sans importance.
J'insiste aussi sur un autre point : je n'ai participé à aucun de ces échanges, parfois musclés, souvent amusants. Je traiterai de la chasse à la baleine, par exemple, puis sans prévenir, de la couleur des yeux d'une pervenche perverse qui cartonne les bagnoles mal stationnées. J'approcherai aussi les secrets de la Création de l'Univers, avant de revenir au prix moyen d'une boîte de petits-pois carottes. De la taille d'un nez à comparer avec celui d'un sexe, tout y passera ! Et pas question de se montrer sexiste ou de n'accorder d'importance qu'aux vieux ! Jeunes, moins jeune, vieux, très vieux ; mâles, femelles, voire entre les deux ; prolo, cadres sup, tous furent les bienvenus dans mes calepins. Même des touristes perdus en face de la tour Eiffel et qui me demandèrent comment y aller !
Voyez ? C'est en ça que ce journal sera..."commun".

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