Petit déjeuner sportif...
Jour 1 après JC (JC = Journal Commun...)
Une station service sur l'autoroute A10, à quelques encâblures de Chartres. Il est tôt, peut-être cinq heures, cinq heure trente. Le ciel est noir comme de l'encre, une épaisse couche de nuages masque le ciel, les étoiles et même cette pauvre lune qui ne lutte plus.
Trois ou quatre degrés, guère plus. Le vent et la pluie me fouettent le visage alors que, descendu de ma bagnole pour une petite pause, je me dirige vers la cafétéria.
La station est quasiment déserte, le monde dort encore. L'ambiance est calme, le personnel s'affaire silencieusement et réveille lentement la boutique. Une radio locale diffuse en sourdine ses conneries.
Arrivé au comptoir, je demande un grand café crème, deux croissants. La nana qui me sert à les traits tirés et elle me balance ma commande à gestes brusques. Elle est coiffée à la va comme je te pousse et elle fuit mon regard, signe de sa mauvaise humeur contenue. Comment lui en vouloir ? Bosser à ces heures est juste inhumain. Je m'éloigne, mon plateau entre les mains, vers une grande salle déserte remplie de petites tables carrées. Celle au centre est, bien entendu, ma destination préférée...
Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, dit le proverbe. Et c'est vrai que je me dis que tout ce qui m'entoure m'appartient un peu. Tout est à ma disposition, n'attendant qu'un geste de moi pour retrouver cette utilité qui disparaît dès que les hommes s'endorment.
Je viens juste d'avaler mon premier croissant quand deux types se pointent, plateaux bien chargés pour un solide petit déjeuner. Ma diet tomberait de sa chaise... On échange un bref bonjour puis ils s'installent non loin de moi.
Petit sourire satisfait, je pousse mon plateau au bout de ma modeste table puis, vieille habitude, je sors de mes poches mon calepin et mon vieux stylo-plume. Je suis un chien d'arrêt qui vient de renifler une piste... La surprise du jour va peut-être se produire alors que, dehors, le ciel se déchire petit à petit pour laisser place à la lumière du jour.
Ces deux-là viennent sûrement de se lever. Ils n'échangent que peu de mots et leur voix est grave, cassée. Des routiers, à n'en pas douter. Ils ont dormi dans leur camion. Quelle drôle de vie, pensé-je. A mi-chemin entre le forain et l'exilé...
Le plus vieux des deux, un bonhomme d'une soixantaine d'années, costaud et gras, souffle comme une forge entre deux gorgées de café. Il parle, ou plutôt, il marmonne des trucs que j'ai du mal à saisir, sa voix étant bien enrouée. Il découpe quelques phrases courtes, comme des réfléxions, des remarques spontanées. Je dois me concentrer encore plus pour ne plus entendre que sa voix. Je dois faire abstraction du reste. L'Univers se compose, pour le moment, de lui et de moi, point barre. Le reste ne doit plus exister, ne plus faire de bruit, ne plus m'opposer d'interférence.
Mais d'autres personnes arrivent. D'un bref coup d'oeil, je vois un couple de vieux qui hésitent à se dénicher la place idéale. Le dos voûté, le pépère se dirige à petits pas vers une table, proche d'une baie vitrée. Ces papy-mamy en promenade, que j'imagine tout droit descendus de leur camping-car toutes options, sont un peu plus diserts. Lui parle fort, pendant qu'elle répond d'une voix discrète et calme. Mais je manque de chance ce matin... S'ils sont bavards, ils le sont dans une langue dont je ne sais rien ! Merde ! Des Suédois, Norvégiens ou des Esquimaux ? Et d'autres arrivent encore au point que nous sommes bientôt une société balbutiante dans la salle.
Un gentil brouhaha feutré s'instaure, dont je compte tirer profit sans tarder. Et pour la plus banale des conversations, j'espère ! Et c'est ainsi que j'entre à pas de loup dans le petit monde de ces inconnus.
- Encore cinq cents bornes et on sera à Bordeaux, fait le vieux avec sa grosse voix caverneuse. On devrait poser les valgondes vers quatorze heures, si ça roule bien.
- Sérieux ? Si tard que ça ? s'étonne le plus jeune.
Il a une voix plus aigüe, plus dynamique. Pas plus de trente ans, me dis-je sans réfléchir. Dans mon esprit, un scénario se forme illico... Voilà un vieux de la vieille qui finit tranquillement sa carrière en transmettant une partie de son expérience à un jeune trou du cul. Comme d'hab', je me fourre sûrement le doigt dans l'oeil, mais quelle importance ?
- Ben, ouais ! Qu'est-ce tu crois, bonhomme ? On n'est pas dans un de tes avions à la gomme !
- Mais cinq cents bornes, ça se fait en quatre heures, à tout casser !
- Dans ta BM, j'en doute pas une seconde, Mais avec un boeuf de quarante-quatre tonnes chargé à bloc, faut pas compter dépasser le soixante de moyenne. Et encore !
- Merde, ça m'arrange pas des masses...
- Je sais, ça mange ta vie et tu peux pas aller plus vite que la musique. Faut jouer chaque note, jusqu'au final ! Du coup, faudra prévenir que tu seras pas à l'heure pour aller à la cantine de ton boss, ironise le vieil homme.
Et, sur cette réflexion qui vaut ce qu'elle vaut, le voilà qui se met à tousser comme un catarrheux en phase finale. Il tousse à en cracher ses poumons sur la table, rouge apoplectique, tressautant à chaque toux nouvelle. C'est comme une marée montante au Mont Saint-Michel ! Et il ne peut pas s'arrêter, emporté dans une nouvelle quinte à chaque fois. Le bruit qu'il fait résonne dans la salle encore à peu près calme et les autres clients le regardent à la dérobée, soit gênés, soit amusés de la situation. La mamy suédo-norvé-finlandaise lève les yeux au ciel en mordant dans un gâteau qu'elle a sorti de son sac, pendant que le papy s'est carrément retourné sur sa chaise pour estimer la situation...
Le jeune homme en face de lui ne dit rien, se contente d'observer. Il dévisage son compagnon. Gros bonhomme qui fut peut-être pilier dans un pack de rugby dans sa jeunesse, il en a encore la forte carrure, cheveux épais et ondulés, poivre et sel, masqués en partie par une gapette parisienne, grosse barbe blanche, moustaches fournies. Teint un peu rose, un peu couperosé, plutôt... De profondes rides sur le front et aux coins des yeux. De cet homme exhale une sensation de fatigue désabusée, fataliste. Un père Noël qui aurait déposé son traineau à l'angle d'une rue, épuisé après une éternité d'efforts visant à contenter d'insatiables consommateurs...
- Eh bé ! fait le jeune quand les quintes se calment enfin. J'ai crû qu't'allais vomir tes éponges dans mon caoua !
- Putain de tabac, râle l'autre.
- Tu crois que ça va aller ? Je peux prendre le volant, si tu veux.
- Pas encore, garçon. Faut que je me tape mes quatres heures, sinon elles manqueront à mon bulletin de paie...
- Tu sais, si tu me fais pas rouler, je risque pas d'apprendre les combines du métier !
- T'auras toute ta vie pour les apprendre, t'inquiète ! Et puis, je suis là pour t'aider un peu. Déjà, remarque que tu pensais arriver à destination en deux coups les gros, alors qu'on va y passer la journée !
- A ce train-là, tu arriveras juste pour prendre ta retraite ! rigole le jeune.
- Ma retraite ? Attention, gamin, tu devrais pas me brancher là-dessus... grogne le vieux.
- Et pourquoi pas ? relance l'autre sur le ton du défi.
- Parce qu'on risquerait de ne pas être d'accord, tu vois ? Et puis tu pourrais aussi finir le chemin à pied...
- Ouh là ! Pépère remet son dentier et prétends mordre de la chair fraîche !
- Pas besoin de mordre... Il suffirait d'attendre pour la voir pleurer !
- Attention à ce que tu dis, toi aussi. Tu sais, on hérite un monde pourri, et vous n'y êtes pas pour rien...
- On va se fâcher, alors ? prévient le vieux.
- Possible... rétorque le jeune, visiblement disposé à engager un curieux combat. Quel âge as-tu ?
- Soixante quatre ans, mon gars. Tu veux vraiment qu'on parle de ça ?
- Je t'écoute !
- Le monde qu'on va te laisser, une fois qu'on sera partis bouffer les pissenlits par la racine, les vieux comme moi, on ne l'a pas fait. On l'a subi. Et on continue !
- Mais il n'y a plus que des vieux sur Terre, alors faut bien que quelqu'un y soit pour quelque chose, non ?
- D'abord, y a pas que des vieux ! Ces vieux dont tu parles, ils étaient là avant toi, la plupart en devenir puisqu'ils n'ont pas toujours été vieux, on est d'accord ?
- Mouais, et alors ?
- Alors, viens pas me chier dans les bottes à me dire que les vieux ont pourri ton monde ! Ce monde dont tu parles, il n'est pas qu'à toi, que je sache. J'y marche encore !
- De plus en plus mal, si je peux me permettre, grince le jeune.
- Et pour cause ! Je devrais être à la retraite depuis des années, déjà ! Seulement, on nous nique la gueule, à nous les aînés, pendant que vous, les trous de balle, vous pleurnichez sur un avenir dont vous ignorez tout mais que vous envisagez à la façon d'une planète perdue !
- Je vois pas le rapport...
- Ecoute ça, petit con : quand j'ai commencé à bosser, j'avais vingt ans. Sorti du Service Militaire, chose dont vous ne savez rien non plus, j'ai cherché un taf. Vrai que j'ai pas été une lumière à l'école, alors pas de diplôme, pas de belle carrière en perspective. Pas grave, j'avais la niaque et je me sentais assez fort pour soulever des montagnes.
- Et ?
- Et j'ai trouvé du boulot. On m'a appris à conduire ces engins de merde que je conduis encore et j'ai fait ma vie.
- Tout ça pour dire quoi ? Moi aussi, j'apprends à conduire les bahuts. Quelle différence ?
- Celle-ci, mon gars : à l'époque où j'ai débuté ma carrière, le contrat républicain de mes vingt ans stipulait qu'après trente-sept années et demie de labeur, j'aurais le droit de prendre ma retraite et le devoir de laisser ma place aux jeunes, comme tu dis si bien. Si tu sais compter, ça signifiait qu'aux environs de cinquante-huit ans, j'étais "éligible", comme ils disent, au repos. Dans les faits, fallait quand même tirer encore un peu sur la corde pour être déclaré sorti du monde du travail à soixante berges... Mais ceux d'en haut ont estimé qu'il fallait encore bosser parce qu'il n'y avait déjà plus assez de viande fraîche pour remplacer celle qui commençait à puer la vieillesse. Ok ! On a continué de bosser sans rechigner. MAis si tu regardes bien, je bosse alors que je devrais être à la retraite depuis au moins quatre ans, voire sept. Et pourquoi ? Parce qu'on exige de moi de continuer de payer les retraites de nos aînés, et de bosser parce que les feignasses de ta génération restent dans les jupons de maman, bien au chaud et refusent de bosser !
- Euh, moi, je suis là pour gratter... objecte le jeune.
- Vrai, mais des comme toi on les compte sur les doigts d'une main ! Les jeunes d'aujourd'hui passent leur temps à se branler devant leurs écrans, à faire des photos d'eux-mêmes et à pleurnicher sur leur sort !
- Les jeunes, ils t'emmerdent ! rétorque l'autre, piqué au vif !
- Mais c'est vrai, putain de merde ! Ils sont là, bras ballant, à geindre que le monde va mal, que l'avenir est bouché, qu'ils veulent pas aller à la guerre, ce que je comprends parfaitement, et plein d'autres choses de ce calibre, mais, regarde bien encore une fois : à part pleurer, ils font quoi ?
- Eh ben, ils proposent de changer le monde, rien de moins !
- Ah, oui, ton écologie, c'est ça ? Chier dans du sable, avoir trois kilos de poux dans des cheveux qui n'ont jamais vu le savon, pédaler comme des enfants de cinq ans sur des patinettes ? Fumer de l'herbe, se défoncer à l'alcool, chourer les bagnoles des autres, renverser des piétons, se tirer comme des assassins et re-pleurer encore sur son sort en prétextant que la vie est dure ?
- Putain...fait le jeune, médusé. C'est comme ça que tu nous vois, vraiment ?
Le vieux, qui reprend son souffle après cette violente diatribe, le considère une seconde en silence puis, sur le ton de la confidence, conclue :
- Putain... C'est comme ça que vous êtes, mais vous ne le voyez pas...
Puis, jugeant que la conversation avait assez duré, le vieux se lève et d'un coup de menton, intime au jeune de le suivre. Dirction Bordeaux, j'imagine...

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