La dernière danse

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C'est la dernière nouvelle de la saison 3 des nouvelles noires pour se rire du désespoir. Merci à toutes et tous. Et un merci particulier à Anne-Christine B. pour les corrections.

*****

Pepino souffrait d’une maladie incurable. D’aussi loin qu'il se souvienne, il n’avait jamais touché qui que ce soit. Et personne ne l’avait jamais touché. Son unique contact physique avec un autre humain remontait à sa naissance, à quelques secondes après sa naissance plus précisément. Lorsque sa mère, le tenant contre elle, des rougeurs se formèrent sur la peau de Pepino. Les rougeurs devinrent cloques. Mais qui penserait à priver une mère de son enfant quelques minutes après le miracle de la vie. Par chance, une sage-femme plus perspicace prit le petit et le posa sur une table. Pepino hurla et pour peu qu’il puisse en juger, il n’avait jamais cessé.

Les examens succédèrent aux examens, les diagnostics aux diagnostics. Pas un médecin qui n’ait sa théorie, pas un spécialiste qui ne concocta un traitement particulier, pas un qui n’échoua. Personne ne pouvait toucher Pepino. Avec ou sans gants, ce qui ajoutait de la perplexité à la confusion.

– Écoutez madame, la maladie de votre fils n’a aucun sens, lui avait reproché le professeur Bianchi qui prenait comme une insulte personnelle cette tare qui évoluait à mesure qu’on la traitait.

La médecine céda la place à la religion qui finit par se rendre au mysticisme, mais rien n’y fit. Pire, en vieillissant, les syndromes s’aggravèrent. Toucher Pepino revenait à lui verser de l’acide ou de l’huile chaude. Tout contact, toute pression d’une peau contre la sienne l’agressait, le violentait.

De fait, Pepino avait connu le contact des humains. Une seconde par-ci, par-là. Lorsqu’un petit camarade tentait de le serrer contre lui, qu’un autre enfant, moins bien intentionné le frappait, ou quand un parent distrait le prenait dans ses bras. De zéro à dix ans, ces erreurs de toucher avaient été douloureusement nombreuses, et Pepino s’en souvenait encore comme d’agressions interminables. Il ne pouvait jouir du plaisir du contact tant la douleur, en grandissant, était devenue instantanée. On le touchait et il souffrait.

Un jour de désespoir un peu plus marqué, Pepino expliqua à son père et sa mère qu’ils auraient dû l’appeler « Paria ». Mais ses parents s’étaient déjà éloignés de lui. Il existe peu de choses plus frustrantes que de ne pouvoir étreindre son enfant. Une distance s’était installée entre le fils et sa famille. Chaque espoir déçu, chaque cure avortée avait creusé le fossé qui était devenu gouffre. « Puisque je ne peux pas te serrer contre moi, et puisque je ne peux pas supporter de vivre avec ce manque, alors je vais cesser de vouloir te serrer contre moi ». Voilà la logique qui gangrénait l’esprit de ses parents. Sans qu’ils s’en rendent compte bien évidemment. Mais quand Pepino eut quinze ans, il n’était plus qu’un étranger, un corps étranger dans sa propre famille, dans sa propre maison.

Il se perdit dans les livres. Il avait essayé le cinéma, la télévision, mais la vision de ces corps se touchant, se frôlant, se tripotant l’insupportait. Dans les livres au contraire, il trouvait apaisant, rassurant d’imaginer lui-même les contacts. Et dans les livres, l'impossible n'existait pas. Il devint bibliothécaire, commença à la grande librairie municipale de Milan et y demeura toute sa vie. Toute une vie de livres, sans contact réel avec le monde. Il y avait certes du passage, il donnait des cartes de la bibliothèque, recevait les retours. Il voyait des gens, il leur parlait même à l'occasion, mais à distance.

Il restait un paria. Parfois, il rencontrait une personne qui semblait ne pas prendre sa maladie en considération. Mais il venait toujours un moment où l’autre voulait savoir :

– Ça vient d’où ? Tu as tout essayé ? C’est bizarre quand même.

Et le « C’est bizarre quand même » alertait Pepino. De victime, il deviendrait complice. Parce que c’est trop étrange pour qu’il n’y ait pas un responsable. Et qui d'autre que lui? Même chez les humains les plus compréhensifs, son affection érigeait un mur, et le coupait encore un peu plus d'autrui.

Malgré ses tentatives pour s'intégrer, sa situation lui apparaissait comme un renoncement :

– Tu ne te bats pas assez, Pepino, il faut essayer de nouveau.

Alors il retournait chez un médecin, il touchait quelqu’un, il tentait même de faire la cour. Toujours la maladie se rappelait à lui, avec plus de force, plus de venin. De ses dix-huit ans jusqu’à ses soixante-deux ans, Pepino ne cessa jamais d'entrer en contact avec le monde. S’il parut abandonner parfois, s’il laissa passer quelques années, toujours il finissait par se risquer de nouveau.

Lorsqu’internet entra dans sa vie, il crut avoir trouvé un palliatif. Il rencontrerait des gens virtuellement, ce serait mieux que rien. Et peut-être que ce serait mieux tout court. Alors il se lança et il pouvait comprendre qu’on y trouve un réel plaisir, qu’on s’y perdit même. Pour quelqu’un de repu, rassasié de contact physique, l’expérience virtuelle devait s'avérer passionnante. Pour un Pepino, avide de toucher l’autre, internet et son intangibilité se révélèrent troublants, frustrants puis insupportables.

Pepino, égaré dans les livres, écrivait également. Il avait cherché à être publié. Il avait même rencontré plusieurs éditeurs. Qui passée la surprise de ne pouvoir serrer la main de leur interlocuteur, lui avaient à peu près toutes et tous avoué que son travail s'avérait singulier, mais impubliable.

Une éditrice avait plus précisément décrit les raisons :

– Vos livres sont uniques, j’en conviens. Totalement uniques. Mais, comment vous dire, ils semblent écrits par une race extraterrestre. Ils ne ressemblent à rien de connu, mais ils n’évoquent rien non plus. Ils auraient leur place au musée oui, un musée d’anthropologie, mais pas en littérature.

Et ce constat avait paru si sensé à Pepino qu’il avait cessé d’écrire. À tort surement. Il aurait dû s’acharner, démarcher d’autres éditeurs, publier sur internet peut-être. Mais il rangea son stylo et se cantonna à lire. Pourtant, si les livres me touchent autant, c’est bien que je suis comme les autres ? se disait-il souvent pour se remotiver. Mais la blessure pulsait. Il restait un extraterrestre.

Quand il eut soixante-deux ans, il prit une retraite bien méritée. Jamais absent, jamais en retard, jamais souffrant. Toujours à son poste, toujours d’humeur égale. La bibliothèque de Milan organisa une petite fête. Qui faillit se terminer en drame lorsqu’une stagiaire, qui n’avait pas saisi la nature du handicap de Pepino le serra dans ses bras pour le remercier. Elle avait trop bu, elle se colla trop, trop fort à Pepino qui hurla en repoussant la gamine à l’autre bout de la pièce. Si fort qu’elle fit tomber un rayonnage entier de livres. Et la maladie de Pepino ruina sa cérémonie de départ.

Pepino continuait à venir à la bibliothèque tous les jours, mais en tant que lecteur. Mais il n’arrivait plus à se concentrer comme avant. Le souvenir de la fille le hantait.

Il avait volontairement ignoré la musique. La musique telle qu’il la concevait dans son monde évoquait la danse, le contact physique, la moiteur même.

Mais son rêve le plus puissant, le plus inaccessible demeurait intact : partager une danse avec une femme. Peut-être pas un slow d’ailleurs. Non. Juste danser, se laisser bercer par la musique et par le corps de l’autre. Et lorsqu’il formulait cette pensée, Pepino pleurait. Depuis bientôt quarante-cinq ans qu’il formulait cette pensée de manière régulière, Pepino pleurait. Sur lui. Et il s’en voulait alors les larmes cessaient, mais la souffrance augmentait.

Pepino prit une décision. Il ne pouvait pas partir sans connaitre ce à quoi tout humain, même le plus malchanceux, même le plus malheureux avait droit. Quel qu’en soit le prix. Il n'était pas trop tard...

Pas trop tard, mais la maladie avait tant progressé que les dégâts à craindre s'avéraient plus importants que jamais. Mais Pepino se moquait des conséquences et publia l’annonce suivante :

– Vieil Homme cherche femme pour danser. Cinq minutes.

Un autre aurait ajouté « jeune et jolie », mais que lui importait. Il avait hésité à payer. Mais après tout, il ne demandait qu’une danse de cinq minutes. Il ne mesurait pas ce que pouvait avoir d’inquiétant son texte. Mais qu'écrire d'autre ?

– Vieil homme malade cherche une femme pour continuer à danser pendant que je souffrirais le martyre.

Il s’était promis d’accepter la première candidate. Sylvana sonna chez Pepino à seize heures le dimanche suivant. Avant d’entrer, elle chercha à comprendre le sens de cette demande étrange. Pepino expliqua et Sylvana acquiesça tristement :

– Alors d’accord. Et elle monta.

– Vous savez quel morceau vous voulez écouter ?

– Oh oui, répondit Pepino avec beaucoup trop d’enthousiasme. Oui, il savait ce qu’il voulait écouter. Et des larmes coulaient déjà sur ses joues, il savait sur quel morceau il voulait… vivre.

Il mit la musique sur un appareil qu'il venait d'acheter pour l'occasion, s’approcha de Sylvana et tendant les bras, lui dit en souriant, tandis que tout son corps se contractait :

– Je ne sais pas danser, je ne vais pas pouvoir conduire.

Et Sylvana, ouvrant à son tour les bras et souriant à l’unisson :

– Je conduirai pour vous.

Pepino ne comprendrait jamais ce qui se passa ce jour-là. La codéine, la morphine, les plantes qu’il avait ingurgitées avant de danser jouèrent peut-être un peu. Peut-être la grâce, ou peut-être, à son échelle un petit miracle.

Lorsque les mains de Sylvana enserrèrent les siennes, lorsque Sylvana se colla contre lui, il ne ressentit rien. Ou plutôt, il éprouva ce que l’on est censé éprouver dans ce moment. Plaisir, moiteur, gêne, excitation, peau contre peau, corps contre corps. Mais aucune douleur. Sylvana, qui n’avait jamais donné autant de plaisir à qui que ce soit dans sa vie en fut bouleversée, car tout le bonheur qui irriguait Pepino s'avéra contagieux. Pepino vécut les cinq plus belles minutes. Pas les cinq plus belles minutes de sa vie, non, les cinq plus belles minutes qui soient. Ces cinq minutes qui donnent un sens à l'insensé.

Sylvana se laissa porter par le moment et n'ouvrit les yeux qu'à la fin du morceau. Pepino la regarda une dernière fois, le plaisir, le bonheur et la joie continuant à flotter autour d'eux. Il recula théâtralement, la salua et s’écroula.

Pepino avait gagné un sursis de cinq minutes, la nature ne lui accorderait pas une seconde de plus. Et ce fut comme si toute la douleur s’était accumulée pendant le morceau pour se libérer. Les réactions chimiques se déclenchèrent coup sur coup et le corps de Pepino se transforma en brasier. Son visage, sa chair ne formaient plus qu’une plaie. Sylvana dont le premier réflexe fut de le toucher dut se rendre à l’évidence, elle ne pouvait rien pour lui.

Elle appela les secours et resta à son chevet, sans rien dire, à le regarder, encore bouleversée par l’ampleur des émotions qu’elle venait de vivre. Et elle aurait juré que Pepino, dans sa douleur, souriait.

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