La cuite de Schrödinger

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– Dis, Antoine, c’est pas ta gueule, ça ? demanda Mathieu en lui montrant son téléphone.

Antoine consulta l’écran sur le terminal du patron du bar. Son Facebook affichait un avis de recherche. Une photo médiocre d’Antoine datée de cinq ans lui rappelait qu’il avait pris dix ans et quinze kilos. Antoine considéra la photo délatrice, et le responsable de sa divulgation : Lucie, sa fille de neuf ans.

Je recherches mon papa qui a disparu. Aider-moi à le retrouvé s’il vous plai !

Antoine éclusa son verre et le fit claquer sur le comptoir. Le claquage de verre est aux piliers de bar ce que la poignée de main est aux francs-maçon. Pas besoin de parler, on se comprend.

Mathieu resservit Antoine. Antoine se plongea dans sa bière pour s’y perdre ou s’y retrouver ? Question insoluble dont seule une consommation excessive révèlerait la nature. Certains pochtrons l’appellent la cuite de Schrödinger : y a que quand t’as atteint le fond que tu sais si c’était pour te perdre ou pour te trouver.

Antoine, conscient, grâce à l’habitude, qu’il ne trouverait pas la réponse avant une dizaine de verres, se reconnecta au monde extérieur, relut le message que Mathieu lui montrait toujours.

– Savent plus écrire les gosses. Merde, deux phrases, cinq fautes.

– Cinq, sourcilla Mathieu en relisant la phrase.

– Laisse-tomber, c’était une formule.

– OK. Mais alors tu fais quoi ce coup-ci?

Antoine hésita à vider son verre à nouveau. Se retint.

– Je fais quoi ? Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse, cette gamine poste un avis de recherche chaque fois que je pars boire un coup. Et quand c’est pas la fille, c’est la mère. J’ai disparu trois fois ce mois-ci. Et tous ces cons qui relaient avec des trémolos dans la voix, je te jure. Crois-tu qu’il y en a qui ferait remarquer que peut-être, peut-être cette fois-ci, je ne suis pas mort. Non, ils en profitent pour réclamer le retour de la peine de mort pour me venger. Quelle bande d’analphabètes arriérés. Ils se complaisent dans leur ignorance crasse, la cultivent, la regardent se répandre, se reproduire avec l’air satisfait du gamin qui fait collection de crottes de nez. Plus y en a, plus c’est répugnant, plus il est content. Putain ! j’en peux plus.

Fataliste, Mathieu dont la bêtise et l’ignorance représentaient un fonds de commerce non négligeable, approuva puis temporisa :

– D’accord, mais au moins t’as ta femme et ta gosse.

Clac, le verre retrouva le comptoir dans un bruit comminatoire. Aussitôt posé, aussitôt rempli :

– Ma femme et ma gosse ? Me fait pas rire, merde. Ils sont comme tout le monde. Chaque jour qui passe nous rapproche du 7e cercle de l’Enfer alors tout le monde flippe et ma famille, pareil ! Elle se chie dessus. Comme les autres. Alors ils fliquent tout le monde pour se rassurer. Et ma famille, qui elle flique pour se rassurer ? Ma gueule, ah non, j’te jure, oublie la famille.

Mathieu, habitué aux sorties énervées de ses clients savait quand relancer ou écouter. Ici, écouter suffirait.

– Bordel, on parle toujours d’Orwell comme d’un visionnaire, Big Brother et tout. Mais il avait rien vu venir. Big Brother c’est nous. On passe notre temps à se fliquer. Tu sais qu’on a une horloge qui affiche…

Oubliant son rôle, Mathieu lâcha :

– L’heure, oui je sais.

Le fond du verre rencontrant le comptoir ponctua la phrase d’Antoine. Clac.

– …le lieu où tu es ! Maison, travail, école, courses. Relié à ton GPS. Trois aiguilles, une par membre de la famille.

Mathieu n’en crut pas ses oreilles, s’en servit un verre de surprise.

– Tu déconnes.

– Non, c’est comme je te dis. Alors quand je désactive cette merde, l’aiguille bascule sur inconnu. Et inconnu, c’est le stress, la peur. Ça fait quinze fois que je leur dis d’arrêter de me faire chier, de me laisser respirer. Mais ils s’en branlent, eux ils respirent bien dans la surveillance. La confiance les angoisse, le libre arbitre les tétanise. Alors comme ils ne savent pas quoi faire de leur liberté, ils veulent niquer celle des autres. Classique.

– Classique mais flippant, commenta Mathieu en éclusant un Ricard.

Comme si le breuvage déclenchait un nouveau cycle de réflexion, il remarqua :

– Mais alors quand vous êtes tous les trois chez vous, l’horloge a les trois aiguilles sur Chez nous.

– Voilà. Y a pas plus con.

– C’est sur que ça donne pas envie de rentrer.

Et consultant son mobile :

– Tu vas finir par te faire rappeler à l’ordre. On est à 15 000 partages, là.

– Putain ! pour certains, tu sais que c’est la cinquième fois qu’ils partagent l’avis de disparition posté par une petite connasse analphabète qui a accès au téléphone de sa mère.

Mathieu confirma :

– Ah ! on tient un champion là, regarde.

Que fait la police dans ce pays ? Au lieu d'obliger nos Forces de l'ordre à materner des migrants violeurs, on ne pourrait pas s’occuper des VRAIS problèmes.

– Voilà, celui-là, si j’étais arabe, il posterait « Bon débarras ! » et « À quand le retour de la peine de mort ». Ils utilisent tout ce qu’ils voient pour gueuler leur haine parce qu’ils croient ou savent qu’on l’entend mieux sur Facebook ou ailleurs. J’en peux plus. Et tu vois tous leurs amis qui s’écharpent en utilisant les cinq mêmes arguments de merde. Y en pas dix hein, y en a cinq. Genre « Y a plus important » pour évacuer le sujet, la référence aux nazis pour le discréditer, « c’est la faute aux cocos/migrant/féministes/bobos/musulmans/riches » pour accuser, le fameux « Des gens sont morts pour ceci ». Celui là je l’adore, parce qu’il est censé tout justifier. Si des gens sont morts pour une idée, alors faut respecter l’idée. Leur fait pas remarquer le nombre de nazis décédés pour leurs valeurs, les mêmes nazis qu’ils ont cités un commentaire plus haut, ils sont déjà passés à autre chose. Et ah ben c’est tout, tu vois ça fait quatre arguments. Ah si ! il reste « Si ça arrivait à ta fille » censé clore tout débat. Cinq arguments qui tournent en boucle et dont tout le monde se gargarise. Ils affichent leur haine, leur bêtise et leur ignorance à longueur de journée et jamais, ils ne prennent cinq minutes pour réfléchir à ce qu’ils font, disent, non jamais. Au contraire, quand le vide s’installe, quand le cerveau pourrait entrer en mode introspection, ils lancent une appli pour nourrir un clébard virtuel ou ils relaient un appel à la bienveillance. J’en peux plus mec. Je suis cerné.

Clac.

Cette cuite de Schrödinger s’avérait nette : il voulait se perdre dans son verre, surtout pas s’y trouver, surtout pas se comparer aux autres, constater que sous ce qu’il considérait comme de la lucidité, ne surnageait que sa propre lâcheté, son incapacité à conformer ses actes à sa conception de la vie.

Clac.

– Tu veux savoir le pire ? Aussi artificielles soient les raisons de leur angoisse, ils souffrent vraiment. Tous ces cons, ma femme, ma gamine, ils se fabriquent leur malheur, mais leur souffrance est bien réelle. Et ça me plombe, mec, ça me plombe.

Clac.

Mathieu, plus captivé par l’évolution de la situation que par les élucubrations de son client continuait à scroller sur Facebook :

– T’es en train de devenir une star. Ils ont relayé au vingt heures les cons, se marra Mathieu.

Clac.

– T’as désactivé ton GPS ?

– Oui. Ma dernière protection jusqu’à ce qu’ils le réactivent à distance.

Clac.

– Mais c’est quoi tes options alors ? Tu vas pas continuer à vivre avec une pendule qui t’indique où tu te trouves.

– Non mais y a pas que ça. Tu te doutes que la pendule vient avec une appli. Tu peux savoir à tout moment où est ta famille.

– Fais voir.

Antoine lança l’appli. Oubliant, dans les vapeurs d’alcool des sept verres éclusés, que cela revenait à notifier sa famille de sa position.

– Tiens regarde, ma connasse de fille est chez nous. Sûrement à pleurer devant le PC et tous les messages de ces abrutis. Et sa mère, sa mère ben, tiens, elle est pas chez nous.

Antoine tenta de faire le point sur son écran :

– Point d’interrogation. Pourquoi y a un point d’interrogation ? Où est-ce qu’elle est ?

Il releva la tête, une barre de surprise au niveau des sourcils, surprise qui se teinta d’angoisse :

– Bah merde, elle est où ?

– Ah, te voilà flic toi aussi ! nota Mathieu.

– Mais oui, justement, c’est ça le truc. C’est que même si t’as pas la mentalité d’un gestapiste, tu t’entraines. Ce machin te pousse vers ton ombre.

Clac.

– Ben désactive le. Désinstalle cette merde.

– Pas con.

Au moment de désinstaller l’app, il hésita pourtant. Est-ce qu’il n’appréciait pas un peu d’être recherché, de déclencher autant d’inquiétude chez ceux qu’il aimait malgré tout ? Non, d’abord désactiver l’app, on verrait plus tard. Il se retourna pour observer le bar. Des clodos, des pochtrons, des cadres qui se détendaient, quelques femmes, mais assez peu. Et beaucoup de flics. Il avait pris l’habitude de trainer dans ce bar à côté du commissariat de son quartier. Meilleur endroit pour se cacher : sous le nez de ces cons.

Clac.

– Tu crois pas que t’en as assez ? Je t’aime bien mon Antoine mais tu peux devenir un peu con quand t’as picolé ! Et c’est une litote, ajouta-t-il dans un éclat de rire qu’il devait entendre résonner jusqu’à ce qu’il vende son café.

– Y a bien un moyen de plus se faire emmerder !

– Surtout quand t’as ce regard là, bordel.

L’alcool l’avait emmené dans les méandres de son cerveau, là où personne ne le trouverait. Un temporaire que le retour à une alcoolémie raisonnable ou nulle annihilerait. Sauf à agir.

– Fais péter ce verre, merde !

Mathieu hésita : le resservir revenait à prendre le risque d’un débordement. Lui refuser sa boisson annonçait avec certitude l’éclat. Mathieu choisit le doute :

– Celle-là est pour moi, mais c’est la dernière après tu rentres chez toi !

Chez toi, chez toi… On le cherchait toujours. Où es-tu, où te caches-tu ? Cette obligation à rendre des comptes, des comptes à des petits gestapistes le rendait fou. En parlant de gestapiste, il en avait un paquet sous le nez, bien reconnaissable, bien en uniforme. Il tenait sa solution, une solution qui brillait devant son regard vitreux, une solution rendue nette parce qu’il voyait flou.

***

Mathieu pénétra dans le parloir empreint d’une gravité dont il ne savait que faire.

– Salut Antoine. Ben tu vois, maintenant on n’a plus à te chercher. On sait où t’es. Tout le temps. Pour toujours.

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