Chapitre 1

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— Tu veux bien arrêter de faire la tête ? Ça en devient presque insultant, marmonna-t-elle en baissant les yeux sur sa nouvelle bague.

Elle misait sur un rubis, même si elle n’était jamais sûre. Les nobles arrivaient souvent à les duper et utiliser de fausses pierres. Aujourd’hui cependant, elle était certaine, c’était un rubis. Elle leva sa main en direction du soleil. Elle ferma un œil et plissa l’autre. La lumière se reflétait et laissait un faible reflet rouge sur sa peau. Un sourire élargit ses lèvres. Elle avait tapé dans le mille.

— On devrait pouvoir en proposer un bon prix.

Son sourire se fana. Elle laissa retomber sa main mollement. Son pantalon ne cachait même plus ses chevilles et sa vieille tunique révélait de temps à autre un morceau de sa peau. Elle n’aimait pas ce vêtement, mais Héra vendait toujours ses plus belles robes. Elle n’avait jamais eu le plaisir, même une seule fois, d’en porter une.

Elle trottina pour se mettre à sa hauteur. Elle savait que ce serait la seule fois où elle porterait cette bague. Le regard d’Héra renvoyait une colère digne de Zeus. Elle était la plus intelligente et la plus prompte à utiliser ses poings quand les choses tournaient mal.

— Ça fait deux jours que nous n’avons pas mangé, Laverna. Je meurs de faim, et cette bague est laide.

La voleuse fit mine d’être touchée par son commentaire, mais son amie ne la regarda pas une seule fois. Elle buta sur un caillou et fourra sa main dans sa poche. Cette bague était peut-être horrible, cependant, un rubis ornait cet anneau d’or, et ce n’était pas négligeable. Était-elle prête à mourir de faim pour un rubis ? Une partie d’elle le voulait et l’autre savait très bien que la faim surpasserait l’autre.

Elle fit la moue et reprit d’une voix dédaigneuse.

— Très bien, je la remettrai à Ylio, contente ?

Héra se tourna vers elle avec un regard satisfait. Laverna devait avouer qu’elle pouvait être égoïste, mais elle connaissait ses limites autant que celles d’Héra.

— Cette bague va nous donner une semaine de repas et sûrement une chambre pour une nuit, bien sûr que je suis contente, soupira-t-elle en levant les yeux sur le ciel gris.

Laverna accorda un sourire à son amie, et pensa aussi à une nuit sur un matelas en paille.

Elles avancèrent dans le grand marché des pauvres, un marché qui reflétait la pauvreté de l’île. Cette terre sans dieux était la plus pauvre et la plus éloignée des autres terres connues où vivaient les descendants des dieux. Laverna pouvait facilement imaginer le palais d’ivoire et d’or qu’elle rêvait d’infiltrer et voler. Elle savait que les maisons étaient hautes et les fenêtres en verre, du vrai verre ! La valeur des bijoux et des pierres précieuses devait être colossale.

Il était interdit aux humains de passer la mer. Les gardes ne quittaient jamais les navires et ils le sentaient toujours quand un humain était près d’eux. Laverna n’avait jamais eu l’idée de s’y infiltrer. La punition pour avoir été pris sur le fait n’était rien d’autre que la mort, et elle tenait bien trop à la vie.

Elle jeta un coup d’œil innocent sur le vieux port sale et odorant.

— Tu penses que de nouveaux dieux vont finir par poser l’ancre ? demanda Laverna en plissant les yeux sur la mer qui se perdait dans le ciel.

Héra laissa échapper un petit rire et repoussa le tissu qui cachait une partie de ses cheveux pour la regarder.

— Tu rêves, s’exclama-t-elle. Je suis sûre que tu ne pourrais jamais les voler. Ils sont bien trop protégés par des tas de gardes.

Laverna sentit son ego se rétracter.

— J’ai des mains forgées par les dieux eux-mêmes, ironisa-t-elle en les lui montrant fièrement. Je suis sûre qu’un jour, je volerais le roi en personne !

— Des rêves démesurés pour une si petite personne.

Les deux jeunes femmes se tournèrent vers Ylio qui se tenait devant eux.

Les bras croisés sur sa poitrine et le regard illuminé par les cieux eux-mêmes, ses cheveux d’un gris particulier volaient au gré d’un vent presque inventé pour lui.

Ylio était né d’une union humaine et de nouveau dieu. Il avait malheureusement pris les traits divins de son père. Malgré la pauvreté, il restait musclé alors qu’il devait manger deux repas par semaine. Certains appelaient cela un coup de chance.

— Mais qui voilà ! s’étonna Héra avec un petit rire. Je pensais que tu étais partie dans les montagnes à la recherche d’or avec les autres idiots du village.

Ylio baissa les yeux et haussa les épaules.

— Je n’ai jamais dit que j’irais, se défendit-il. J’ai simplement laissé passer l’idée.

— C’est stupide, concéda Laverna.

Ylio parut blessé.

— Tu sais très bien que l’or n’existe pas ici, continua-t-elle en faisant tourner la bague dans sa poche, sinon les nouveaux dieux auraient déjà posé leurs valises sur ses terres et on aurait sûrement coulé dans l’océan.

Ylio décroisa les bras. La vue de la poche de Laverna lui décrocha un frison. Il suffisait d’un contrôle pour qu’elle soit châtiée, violemment.

La foule les ignorait, il croisa quelques regards insistants de temps à autre. Le marché était noir de monde et chacun usait de son coude pour passer. Les étalages s’étendaient dans les allées contre les murs sales, voire sur la route elle-même. C’était le meilleur moment pour faire passer la marchandise.

— Montre-moi.

À ses simples mots, il crut que le temps s’était arrêté et que les bruits environnants s’étaient tu.

Les lèvres de Laverna s’étiraient d’un sourire malicieux comme chaque fois. Elle retira sa main de sa poche et lui montra une bague faite en or, un énorme rubis était enfoncé dans son centre. Il posa ses doigts dessus. Laverna ne quitta pas un seul instant ses yeux sur ses moindres gestes. Elle ne lui faisait jamais confiance, même pas en quinze ans d’existence.

— Alors ? demanda Héra en regardant autour d’elle.

— Je ne sais pas, remarqua-t-il, tu es sûre que c’est de l’or ?

— Non, répondit Héra d’un ton tranchant.

— Oui.

Ils se tournèrent aussitôt. Les gardes royaux étaient là. Laverna serra la bague entre ses doigts et Ylio les retira doucement. Ils étaient pris la main dans le sac.

Les soldats firent un pas en avant. Leurs tuniques bleu-nuit se froissèrent à leur pas. Ils posèrent, d’un seul geste, leurs mains sur le fourreau de leur sabre et les yeux rivés sur la bague que Laverna tenait.

— Cette bague appartient au comte Alsane.

Laverna se tourna doucement et fit face aux cinq soldats. Elle enfila la bague sur son index et plissa les yeux.

— C’est la mienne, dit-elle d’une voix franche. Je l’ai acheté ce matin.

Les soldats pouffèrent alors qu’elle prenait une position nonchalante.

— Tu penses qu’une fille comme toi peut se le permettre ? se moqua l’un d’eux.

— Oui, trancha-t-elle alors qu’elle souriait de toutes ses dents alors qu’elle levait la bague devant elle.

— Elle est magnifique, murmura-t-elle.

— Laverna, grimaça Héra.

Laverna se tourna vers elle. Le tissu rugueux de ses cheveux se soulevait au rythme du vent. La peur semblait flotter dans ses yeux.

Laverna prit une longue inspiration. Son insouciance lui jouait encore des tours.

— Reprendre c’est voler.

Un homme rit dans la foule, les quelques personnes s’écartèrent pour laisser passer un noble. L’estomac de Laverna se retourna. Ils portaient de nombreux bijoux autour du cou et ses cheveux, d’un blanc épais, étaient tressés autour de ce qui semblait être de l’or. Il était riche, bien plus riche qu’elle ne le pensait. Elle baissa les yeux sur sa trouvaille immonde. Elle aurait dû aller plus loin et voler bien plus que ce maigre butin. Avec tout cet or, elle aurait pu acheter une maison et dépenser tout l’argent dans des robes somptueuses et des bijoux bien plus raffinés.

— Qu’on lui coupe les mains.

Ylio et Héra laissèrent échapper une exclamation. Laverna se contenta de hausser les sourcils. C’était bien la première fois qu’on lui faisait ce genre de menace, même en ayant volé l’île entière.

Elle retira doucement la bague de son doigt puis lança un regard à Héra, d’un simple coup d’œil, elles comprirent.

— Bien.

Elle serra la bague comme un dernier adieu et la lança de toutes ses forces dans la foule. Aussitôt, des cris excités fusèrent. Les quelques passants hystériques se jetèrent sur le bijou laissant les soldats ébahis.

— La bague ! s’époumona le comte.

Laverna laissa échapper un petit rire et prit ses jambes à son cou.

Elle bouscula Ylio au passage et prit le chemin le plus long pour rejoindre les montagnes. Elle zigzagua entre les étalages, les quelques passants et les ruelles puantes.

Elle prit de la vitesse, sauta sur un morceau de bois pourri pour saisir une prise assez haute sur l’un des toits rouges. Elle hissa son corps et posa un pied sur le toit que les années avaient rendu instable. L’humidité ralentissait sa fuite. Elle sauta sur celui d’en face et reprit sa course effrénée en étouffant un juron. Elle chuta.

Par chance, les maisons étaient mitoyennes et ruines. Ce terrain de jeu, elle le connaissait depuis son enfance.

Les soldats l’avaient suivie, la forçant à redoubler d’efforts. Elle leva les yeux devant elle. Il y avait plus de chance de les semer dans les montagnes et la forêt environnante.

La voleuse finit par se laisser tomber sur le sol humide pour reprendre sa course folle à travers le labyrinthe de maisons en ruines. Elle passa par la ruelle de la mort et sauta pour ne pas tomber dans le trou sans fin. L’entrée de la forêt s’ouvrit à elle. Il ne lui restait que quelques mètres pour l’atteindre. Jetant un coup d’œil rapide derrière son épaule, elle constata qu’on ne la suivait plus. Un rire s’échappa de sa bouche malgré son souffle rapide. Laverna ralentit le pas. Finalement, elle n’aurait pas à aller si loin.

— Arrête-toi !

Affolée, elle tourna la tête sur le côté. Un garde royal s’avançait dans sa direction, à toute allure. Elle écarquilla les yeux et jura. Elle fut plaquée à terre. Son corps entier cogna contre la terre humide. Elle grimaça et retint un gémissement de douleur. Le soldat se releva rapidement et posa la pointe de son sabre sur sa poitrine.

— Tu as fini ?

— Non.

Son visage s’illumina face à son audace. Elle leva les yeux et lui donna un coup de pied dans la cheville. Il ne bougea pas. Seul un sourcil blanc s’était levé. Son incompréhension fit sourire le nouveau dieu. Ses cheveux courts, d’un blanc éclatant, retombaient sur son front en sueur.

Il leva la pointe de son sabre et le rangea d’un geste rapide dans son fourreau. Laverna recula en s’aidant de ses coudes lorsqu’il s’approcha d’elle.

— Eh bien, voleuse, on s’est faite attraper ? s’amusa-t-il.

Elle leva la main pour le frapper, mais la gifle n’atteint pas sa cible. Un autre soldat se tenait derrière elle. Son corps entier se tendit, elle ne l’avait pas entendu arriver. Il serra sa main autour de son poignet.

Elle grimaça malgré elle.

— Tu vas nous suivre, lança une voix grave derrière elle.

Le premier ne quitta pas son sourire moqueur et vainqueur. Les deux nouveaux dieux la relevèrent avec facilité. Laverna essaya de se défaire de leurs emprises en vain. La deuxième serra un peu plus son emprise, si bien que son poignet craqua sous la pression.

— Doucement, je travaille avec cette main, scanda-t-elle d’elle en tentant de se dégager.

Le deuxième semblait bien plus ennuyé que son collègue. Ses yeux étaient d’un bleu si clair que Laverna crut qu’ils étaient aussi blancs que ses cheveux. Aucun sentiment ne s’y reflétait. Pour toute réponse, il serra un peu plus sa poigne et parla d’une voix froide.

— De toute façon, elles te seront coupées.

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